L’esprit dit ‘non’

La nature se dit inconditionnellement ‘oui’ à elle-même. L’humain – le spécifique humain qui est
verbe actif avant d’être substantif – émerge dans un ‘non’. Avec lui s’ouvre une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. Une distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre l’être et l’apparaître, entre le possible et l’impossible, entre le dit et le non-dit, entre ce qui est et ce qui doit être...

Tout est donné en ce ‘non’. Tout reste à conquérir et à se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le
même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fut-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité.

A l’encontre de tous les naturalismes, la pensée rend témoignage à elle-même qu’elle est
moins et plus qu’une fonction simplement vitale. Qu’elle est autre que tout ce que nous avons en partage avec la simple animalité et différente d’un simple ajustement pragmatique au monde tel qu’il est, en vue de sa meilleure utilisation possible. Au-delà de sa continuité avec la nature la pensée est infini exode. Vers l’autre.

L'esprit dit non et prend du recul.
Il n’y a pas de discernement sans refus. L’esprit est ce qui en l’homme dit non. Ce qui prend ses distances. Ce qui s’ouvre dans la différence. L’esprit est là où les massives compacités naturelles se fissurent et s’ouvrent en béance.


 


Quelle suite de ruptures et de négations, par exemple, pour que l’intelligible puisse émerger au cœur du sensible, à travers sensation, perception, image, symbole, concept, idée ? Rupture de ce qui est donné sensiblement dans la sensation, dans l’émotion, dans les impulsions pour ce qui se donne, intelligible, à l’entendement dans la perception, dans le langage, dans le jugement, dans le raisonnement. Rupture de ce qui est donné de façon impliquée, compacte, globale, confuse, immédiate, multiple, particulière, individuelle, subjective, qualitative, muette, pour ce qui se donne de façon explicitée, distinguée, précise, claire, médiate, unifiée, totalisée, générale, universelle, objective, mesurée, mathématisée, articulée. Rupture de ce qui est donné selon la simple contiguïté contingente, incohérente, contradictoire, pour ce qui se donne selon des rapports logiquement articulés, nécessaires, cohérents, non-contradictoires.