Archétypes
Mère...
Père... A la suite de Jung, il faut ici approcher ces concepts dans toute
leur densité symbolique. Il faut également les comprendre sur fond de la
différence de notre modernité où la prégnance des archétypes maternels risque de
fausser la perspective, voire de rendre incompréhensible notre
propos.
Aujourd’hui nous nous crispons dans la défensive face au Père.
Nos topiques sont coquilles plus que vastes espaces hostiles à traverser. La
transhumance nous effraie. Nos nostalgies sont sédentaires, nos sécurités
citadines et nos certitudes fortifiées.
Nous nous sentons d’abord ‘fils
de la même mère’ et très peu ‘frères conjurés’.
L’harmonie nous
rassemble, l’aventure nous divise. Nous n’avons aucun goût pour célébrer la
geste du Père. Au contraire, notre désir rêve d’éternel retour dans le sein
maternel. Terriens habités par la phobie des nomades, nous passons notre temps à
construire des enceintes protectrices et à consolider nos défenses.
Nos
tropismes tirent vers le milieu plus que vers les extrêmes, vers la mesure plus
que vers la démesure. Que l’homme passe l’homme infiniment est
incompréhensible à la multitude. A la folle aventure de l’esprit et du cœur nous
préférons les positives évidences naturelles. Nos raisons de vivre et d’espérer
se cherchent du côté des savants, des administrateurs ou des idéologues. Non pas
chez les prophètes.
La règle nous sécurise. L’exception nous terrorise.
Face à Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac, Œdipe est tellement moins
inquiétant ! Et tellement plus rassurant le Dieu-Nature, le Dieu-Nécessité,
avec ses lois et sa logique, et même le Dieu-Hasard, que Yahvé de la Bible,
Personne face à des personnes, Liberté face à des libertés, Unique face à des
uniques.
Pour notre euphorie, notre puissance et notre gloire, il nous
fallait gérer la judéo-chrétienne ouverture de l’histoire. Nous avons donc
planifié le temps. Nous avons structuré ses diachronies. Nous avons apprivoisé
l’événement. Nous avons désamorcé ses provocations. Nous avons logé dans la
continuité l’urgence des ruptures et relégué dans l’insignifiance les traversées
pascales.
Dans le règne des symétries, il ne reste que peu de place aux
aventuriers de l’espérance. Les réflexes sont aux replis. L’épopée millénariste
de la marche vers la Terre Promise investit à trop long terme et à trop
lointaine échéance pour tenter les disponibilités bourgeoises. Le Royaume à
venir ne fait plus le poids dans la balance des valeurs immanentes. La Parousie
se troque sans cesse contre des arrivées de rentabilité plus immédiate.
L’Eschatologie ouvre trop radicalement un futur trop radical pour ne pas
traumatiser les enfants maternés.
En ce continent d’Utopie, les appels
d’offre vont aux constructeurs du meilleur des mondes et aux assureurs contre
tous les risques. Les chantiers de la Cité Idéale se couvrent de slogans
démagogues qui conjuguent au présent et au futur le droit à l’irresponsabilité.
‘On s’occupe de toi’ s’étale partout en grandes majuscules. Seuls quelques
graffitis furtifs disent encore: ‘Tu décides de ta liberté’.
Ce monde se
trouve les raisons qui doivent suffire à ses évidences, étayer ses cohérences et
garantir ses lucidités, mais auxquelles il est interdit de douter d’elles-mêmes
ou de s’aventurer ailleurs.
L’idéal se veut bulle aseptisée où règne le
vide métaphysique et d’où sont chassées l’inquiétude religieuse et la soif des
significations extrêmes. Une bulle où ne s’entendent que feutrés les cris de la
souffrance et où la mort est escamotée. Une bulle où la chasteté le cède à
l’hygiène et la fécondité à l’eugénisme. Une bulle qui refuse la grâce en même
temps que la chance de l’imprévu. Une bulle où initiés et éclairés éclipsent
prophètes et saints. Une bulle où les gnoses tiennent lieu de foi, les progrès
d’espérance et les humanitarismes de charité...