L'homme expliqué en continuité

Dans l’espace judéo-chrétien, l’homme occupe une place
unique parmi tous les êtres de l’univers. Cette place lui est refusée aujourd’hui. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. L’homme ne se comprend plus que ramené dans les strictes limites de la nature. Pour devenir objet de plus en plus manipulable d’un savoir et d’un pouvoir.


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Au commencement est le tohu bohu.


Non pas celui de la Bible sous le pouvoir du Créateur. Le désordre d’où part le savoir moderne est lui-même l’originel absolu. L’ordre ne vient que par après comme fils naturel du désordre géniteur. Ptolémée voyait notre terre au centre, Copernic l’a satellisée et Einstein relativisée. La même aventure arrive à l’
ordre. Tout tournait autour de lui, ensuite il fut satellisé avant de se voir relativisé. C’est à partir de 1900 que le désordre fait son entrée dans la matière et ses particules, avec le quantum d’énergie de Max Planck et ensuite avec l’indéterminisme quantique de Heisenberg. Désormais le désordre n’est plus seulement de dégradation; il est de structure et de constitution. Il voudra aussi être de création. Ainsi va le nouveau matérialisme.

L’émergence d’ordre à partir du désordre se pense autour du concept d’
information. Celle-ci est devenue maîtresse des esclaves que sont désormais la matière et l’énergie. Ainsi la question de l’origine de la vie s’identifie-t-elle aujourd’hui avec celle de l’origine de l’information, à savoir le programme de la vie. Quelle en est l’origine ? Ou du moins quelle est l’origine de son principe ? Plus personne ne pense aujourd’hui qu’il soit le résultat intégral d’un premier jet. Mais beaucoup l’envisagent comme une sorte d’écriture automatique, rédigé par de minuscules morceaux, à l’aide de beaucoup de ratures.

L’erreur ne signifie pas nécessairement désorganisation et dégradation. Ce que la redondance de l’organisation parfaite est absolument incapable d’apporter,
le bruit, lui, a quelque chance de le produire. Par hasard l’erreur peut apporter un plus dans l’accroissement d’organisation. Si infime que soit cette chance, elle est toujours supérieure à une impossibilité absolue. Il y a donc une probabilité pour que le programme du vivant émerge et évolue non seulement malgré le bruit, contre le bruit, à travers le bruit, mais grâce au bruit !

Nécessité et hasard.

En arkhè peut être la combinatoire entre les mains d’un Dessein. En arkhè, répond l’esprit d’aujourd’hui, ne peut être que la combinatoire toute nue, la pure rencontre, le hasard. Et toutes les structures, et tout l’ordre, et toute la nécessité à partir de là.

Notre univers fonctionne en fabriquant avec une prodigalité inouïe toute la débauche du foisonnement des vivants. Ces milliards et ces milliards de spermatozoïdes, de graines, d’œufs... pour combien de survivants ? Ce grouillement de vivants pour combien de mutants ? Livrer l’information à tous les bruits. Reproduire le texte avec un maximum de copies comme s’il ne devait pas se perdre et en même temps permettre des variantes pour éprouver toutes les copies. Multiplier à l’infini tous les essais. Donner leur chance à toutes les rencontres et toutes les combinaisons.

L’émergence de la vie jusque dans sa munificence d’aujourd’hui. Jusqu’à l’homme capable de s’en émerveiller. Un événement d’une si haute improbabilité ! Un immense chemin parcouru par l’évolution ne, produit d’une énorme loterie ?

tirant au hasard des numéros parmi lesquels une sélection aveugle désigne de rares gagnants ? L’univers n’était pas gros de la vie, ni la biosphère de l’homme, écrit J. Monod dans "Le Hasard et la Nécessité". Notre numéro est sorti au jeu de Monte-Carlo. Quoi d’étonnant à ce que, tel celui qui vient d’y gagner un milliard, nous éprouvions l’étrangeté de notre condition ?

Contingence

L’apparition de la vie, un événement essentiellement imprévisible, non déductible, contingent. Ce hasard, source de toute nouveauté dans la biosphère, serait ainsi non pas simplement un hasard opérationnel, à savoir l’impossibilité pratique de gouverner et donc de prévoir le jet des dés, mais un hasard essentiel à savoir, comme nous le verrons au chapitre suivant en le soumettant à la critique, l’intersection de chaînes causales totalement indépendantes.

Un hasard dans la structure même du code génétique. En soi, cette structure est chimiquement arbitraire. Le code tel que nous le connaissons aujourd’hui résulte d’une série de choix au hasard qui l’ont enrichi peu à peu. Quant à la nécessité, elle est dans la sélection. Une altération accidentelle, un accident microscopique, dans la structure de l’ADN se voit ainsi fidèlement répliquée et traduite.

Fils du hasard et de la nécessité

Hasard et nécessité veulent être désormais la clé de l’intelligence de l’émergence de l’homme. Le hasard préside aux surgissements. La nécessité gère le surgi subsistant et devenu redondant. Le hasard fait follement jaillir l’être dans la nudité de sa contingence et de sa facticité. La nécessité l’articule, le désarticule et le réarticule selon un ordre et des rapports nécessaires. Le hasard se trouve dans la structure même du code génétique, chimiquement arbitraire, résultant d’une série de choix arbitraires qui l’ont enrichi peu à peu. La nécessité réside dans les lois de la nature qui régissent les structures et les phénomènes physico-chimiques et, partant, garantissent à l’altération accidentelle ou à l’accident microscopique d’être fidèlement répliquée et traduite.

Naturalisme...

Les vitalismes ont perdu leur ‘âme’. En moins de deux siècles, le ‘mystère’ même de la vie se voit livré, corps et âme, à son articulation, à sa désarticulation et à sa réarticulation strictement matérielle. La vie n’est au fond qu’une grande complexification de la matière. L’homme a beau être le vivant le plus complexe, il n’en est pas moins réductible, comme n’importe quel vivant, à une ‘structure’ qui fonctionne grâce à l’articulation combinatoire d’éléments simples. Il s’agit d’une vaste entreprise de ramener l’homme au plus petit dénominateur commun. Commun... c’est-à-dire avec le reste de la nature elle-même réduite à sa simple dimension biologique et matérielle. Voilà l’homme réduit à n’être
que... L’autre exclu. La différence escamotée. Bouclé dans le règne du même.

Comment prétendrait-il à un statut particulier, cet élément perdu dans un univers en expansion infinie ? Notre terre, la troisième des neuf planètes qui décrivent des orbites elliptiques dont le soleil est un des foyers. Notre soleil, une étoile parmi des millions d’étoiles formant notre galaxie. Notre galaxie, une ‘poussière’ d’étoiles d’un million d’années-lumière de diamètre. Notre univers, une profusion de quelques centaines de millions de galaxies. Un univers ‘vieux’ de quinze milliards d’années et ‘grand’ de quinze milliards d’années-lumière ! Ici la démesure piège notre représentation. Si l’univers avait la taille de notre terre, notre terre n’aurait plus que la taille d’un atome d’hydrogène ! Mais quelle image pouvons-nous nous faire d’un atome d’hydrogène ?

Désormais l’homme risque de ne plus être qu’un chapitre d’une
histoire naturelle. Une espèce parmi d’autres espèces en évolution. Non plus cette espèce particulière et unique qui occupait sa place privilégiée dans un système de classification naturelle, c’est-à-dire d’un ordre hiérarchique, reflet de la sagesse éternelle du Créateur. La discontinuité hiérarchique fait place à la continuité de la vie à travers le temps. L’homme, comme chaque ‘espèce’, ne représente plus désormais qu’une sorte d’accident historique d’une généalogie de la vie. Seulement une structure provisoire et contingente à un moment donné de l’évolution...

Mécanisme...

Pourquoi la girafe a-t-elle un cou si long ? La réponse de Lamarck en 1800 est encore de type finaliste. Sous peine de mort, chaque individu doit s’adapter au milieu. Cela signifie effort. Cet effort devient habitude. De cette habitude quelque chose se transmet héréditairement à la génération suivante. Il n’y a pas de petits profits. Si imperceptibles que soient les transmissions avantageuses, elles ne peuvent pas ne pas, au cours du temps, se ‘capitaliser’ dans le patrimoine de l’espèce.

C’est au contraire le
mécanisme qui domine l’explication de Darwin, cinquante-neuf ans plus tard. La nature engendre avec une incroyable prodigalité une débauche de vivants. Le milieu, lui, est toujours plus pauvre que ce qu’exigerait le pullulement vivant de la nature. Ici domine l’idée malthusienne du décalage entre la croissance géométrique des vivants et la croissance simplement arithmétique des moyens de subsistance. Par rapport à la vie, le milieu est toujours un espace du manque. Par là-même il est concurrentiel. La survie n’est possible qu’au prix d’une implacable concurrence entre les vivants, ‘struggle for life’, lutte pour la vie.

Chaque vivant naît affecté de différences accidentelles. Celles-ci, dans le milieu concurrentiel de l’ensemble de la vie, ne sauraient être indifférentes. Elles représentent d’emblée soit un avantage soit un handicap. Dans la lutte pour la vie, les moins doués ont le plus de chances d’être éliminés. Les plus doués ont le plus de chances de survivre. Donc de se reproduire. Donc de faire passer dans les générations suivantes l’avantage, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à l’hérédité des caractères acquis. Ce principe d’explication s’imposera universellement. Il n’existe plus de biologie qui ne soit néo-darwinienne.

Une aventure purement chimique...

L’histoire de la vie veut se ramener à un scénario de type suivant. Au commencement il y a la ’soupe primitive abiotique’. Les constituants essentiels de ce que sera la vie – oxygène, hydrogène, carbone, azote – sont présents sous forme atmosphérique: hydrogène, méthane, ammoniac, vapeur d’eau, acétylène, acide cyanhydrique... L’énergie nécessaire à toute combinaison chimique est là également: température élevée, rayons UV du soleil, rayons ionisants, rayons cosmiques, radioactivité, décharges électriques des orages... Une infinité de combinaisons sont possibles. Mais un certain nombre seulement s’imposent pour des raisons purement chimiques. Ainsi peut se faire la synthèse abiotique d’acides aminés, de sucres, de purines, de pyridines... Ces liaisons se polymérisent en macromolécules. Vient la constitution de coacervats. Ce sont des agrégats de macromolécules en solution très diluée sous forme de gouttelettes. Ils sont entourés d’une couche moléculaire, ébauche de membrane, qui les isole. Ils sont en équilibre avec la solution dont ils peuvent assimiler certains éléments.

Ensuite apparaissent les structures et les fonctions de la vie proprement dite: réplication des acides nucléiques, séquences enzymatiques et génétiques, différenciation des ADN/ARN, régulation partitive, assimilation de gaz carbonique, respiration aérobie, mitose, noyau cellulaire, reproduction sexuée, diploïdie. Peuvent alors progressivement apparaître les unicellulaires, les plantes aquatiques pluricellulaires, les animaux aquatiques pluricellulaires, les plantes vasculaires, les animaux terrestres et enfin l’homme.

Ecriture automatique

De la bactérie à l’homme, derrière une extraordinaire diversité morphologique et physiologique, un même principe structural et un même principe de fonctionnement régissent le phénomène de la vie. Il faut aux ‘briques’ de la vie que sont les protéines un plan de construction. Il s’agit essentiellement d’un codage ‘écrit’ dans une séquence chimique. Ce plan, avec son énorme quantité d’information génétique nécessaire pour construire un vivant toujours prodigieusement complexe, réside dans la double hélice de chaînes de polynucléotides de l’ADN.

Le
principe du code est d’une incroyable simplicité. Quatre nucléotides se succèdent le long de chaque chaîne d’ADN selon une possibilité pratiquement infinie de combinaisons. Par exemple: GTTGACAGGTAAGACTAC... etc., etc. Il s’agit là d’une véritable ‘écriture’ chimique originale. Les quatre nucléotides sont comme quatre ‘signes’ ou ‘lettres’ de cette écriture capable, grâce à la longueur des séquences et à la combinatoire, de porter des messages de n’importe quelle longueur et de n’importe quelle complexité. La réplication de la double séquence de l’ADN assure l’invariance de l’espèce. Sa traduction préside à la construction des protéines. Ses mutations sont à l’origine du surgissement des multiples formes de la vie. Ainsi la prodigieuse diversité des structures macroscopiques s’explique en dernière analyse par la simplicité des structures microscopiques qui s’expliquent elles-mêmes par quelques articulations élémentaires. Tel est le génie de cette ‘machinerie’ extraordinaire qu’est la vie.

Miraculeuses erreurs !

L‘essentiel se décide non pas dans le phénotype ‘soma’ mais dans le génotype ‘germen’. C’est-à-dire l’ensemble des cellules sexuées, la mémoire informationnelle qui ‘traverse’ le temps, le patrimoine héréditaire, chromosomes, gènes, ADN, qui maintient les invariances héréditaires, préside à la répétition, donne naissance à l’être nouveau, est apte à reproduire l’organisme entier lui-même capable de transmettre ce même patrimoine de génération en génération. C’est sur le germen que bourgeonne, à chaque génération, le soma individuel à la fois porteur de la continuité de ce même germen et exposé aux vicissitudes de la lutte pour la vie. Un germen en quelque sorte transporté à travers l’espace et le temps par le véhicule programmé par lui, à savoir le soma soumis aux accidents de la circulation.

La continuité du germen, programme écrit sur un matériau périssable, tient essentiellement à sa reproduction et à la fidélité de ses copies. Des erreurs de transcription sont possibles. Ce sont les ‘mutations brusques’. Elles affectent le codage de l’ADN et, partant, le programme de la construction du vivant. Ces mutations sont évidemment transmissibles héréditairement. Elles modifient le patrimoine héréditaire de la lignée germinale. Elles donnent naissance à des mutants. Toute mutation, petite ou grande, est ipso facto soumise à la sanction du concours de la vie. Dans la vaste sélection naturelle elle ne peut pas ne pas représenter une nouvelle combinaison génétique globalement gagnante ou perdante. Et seuls les gagnants se reproduisent.

Multiplier à l’infini tous les essais. Donner leur chance à toutes les rencontres et toutes les combinaisons. Notre univers fonctionne en fabriquant avec une prodigalité inouïe toute la débauche du foisonnement des vivants. Ces milliards et ces milliards de spermatozoïdes, de graines, d’œufs... pour combien de survivants ? Ce grouillement de vivants pour combien de mutants ? Livrer l’information à tous les bruits. Reproduire le texte avec un maximum de copies comme s’il ne devait pas se perdre et en même temps permettre des erreurs de copie pour donner leurs chances aux améliorations.

Finalité ?

Driesch, dès 1908, avait constaté que chaque moitié d’un embryon d’oursin coupé en deux finit par reconstituer un organisme adulte complet. Ce ‘miracle’ s’explique aujourd’hui par le programme du code génétique contenu dans les gènes de chaque cellule. Une moitié d’oursin ne ‘tend’ pas à devenir oursin complet. Il suffit de laisser jouer les divisions cellulaires en fonction des interactions et des rétroactions selon le programme. Cette ‘finalité’ se réalise dans les strictes limites de la machinerie cellulaire sur le modèle des machines cybernétiques qui ne réalisent une performance, une production, un ‘but’, que grâce à l’autorégulation par rétroaction de la machine.

La ‘finalité’ devient fonctionnelle et se réduit à la performance programmée qui traverse victorieusement les perturbations et aléas surgissant au cours d’action. Il suffit désormais de l’appeler ‘téléonomie’. Elle n’est que fille du hasard et de la nécessité. Au départ il n’y a que le hasard. Les interactions ne sont pas finalisées au départ, elles ‘se finalisent’ à partir de ce qui, dans l’auto-organisation se boucle rétroactivement.

Il suffit d’imaginer... Soient, au départ, des interactions aléatoires et déterministes, une sorte de ‘bricolage’ sauvage de mécaniques chimiques, aboutissant aux constituants élémentaires de la vie. Entre le premier bouclage nucléoprotéine et la première cellule porteuse d’un programme informationnel s’opère ensuite un long tâtonnement progressivement auto-organisateur et auto-adaptateur. Les boucles d’information se bouclent en information de plus en plus complexe. Les fins se bouclent sur les moyens et les moyens sur les fins dans le tout du fonctionnement. La
téléonomie du phénomène de la vie se réduit donc finalement à l’invariance. L’apparition, l’évolution, le raffinement progressif de structures de plus en plus intensément téléonomiques ne sont que l’effet de perturbations, de ‘bruits’, survenus dans des structures possédant déjà la propriété d’invariance, capable de conserver le hasard et de le soumettre au jeu de la sélection naturelle.

Boucles...

Qui organise ? Comment s’accomplit cette gigantesque tâche néguentropique ? Il ne reste à la science aujourd’hui d’autre perspective que l’idée d’un univers plus dionysien qu’apollinien qui s’organise lui-même à partir de la catastrophe, à travers l’agitation, la dissipation énergétique, les turbulences, l’improbabilité... Sur le modèle des ‘boucles de rétroaction’ de la cybernétique, on fait appel à la ‘boucle’ comme à une puissance quasi magique capable de nouer à la fois le désordre et l’ordre en interaction organisatrice. Ce bouclage, censé être victorieux du désordre et donc de l’entropie, pourrait se faire selon le scénario suivant: Désordre - Hasard - Agitation - Rencontres - Jeu des interactions - Boucles
- Organisation - Lois de la nature...