Mystère pascal
Si scandaleux que cela paraisse, le mystère douloureux se révèle être, même pour Dieu, la seule possibilité de faire surgir Agapè. C'est sur la Croix du Christ, dans l'extrême anéantissement, que s'engendre l'extrême Agapè. Un amour plus fort que la mort.
Cette Pâque restera toujours pierre d'achoppement pour nos capacités de comprendre qui demeurent prisonnières du ‘même’. L'irruption radicale de l' ‘autre’ ne peut qu'être absolument déconcertante. Infinies sont les distances entre l'ordre rationnel et l'ordre de la Charité. Aucune continuité ne saurait les franchir. La rupture seule les dépasse. Le scandale de la Croix, le scandale de la Résurrection, est proportionnel à l'impossible de l'amour. Notre raison elle-même doit faire sa Pâque.
Elle porte très profondément en elle cette possibilité. En-deçà de ses articulations unidimensionnelles. En-deçà de ses clôtures totalisantes. En-deçà de ses crispations schizoïdes. A sa source dans les profondeurs du ‘gemüt’. Là où, dans l'ouvert, encore nativement, ‘naïvement’, ex-posée à l'Autre, provoquée par lui, s'identifiant avec sa pure ‘dialectique’, elle vibre, accordée à son originaire transcendance.
C'est dans la rupture, c'est dans le dépassement, c'est dans la Pâque que le mystère d'iniquité et le mystère de grâce s'étreignent et que triomphe la grâce. Humblement. Car, devant le mal, l'homme saigne dans son corps, dans son âme et dans son esprit. Comme le Christ à Getsemani, il continuera à trembler d'horreur. Mais il ne désespère pas. Il vit, il souffre, il meurt dans un espace pascal où le sens se donne par grâce.
Dans cet espace, la Croix peut se dévoiler avec toute sa dimension cosmique. Un moment du temps ramasse toute sa ‘longueur’ en un point d'éternité où tous les temps rentrent en grâce, où toutes les iniquités de l'histoire sont crucifiées, où toutes les souffrances du monde prennent sens. Comme à travers une sorte de ‘trou noir’ tout l'envers négatif du monde se trouve retourné en son endroit de lumière.
C'est déjà radicalement accompli. Cependant tout reste à faire. En ce monde-ci et en ce temps-ci, cette pascale transfiguration n'est jamais pour toi nécessité acquise. Elle est possibilité gratuite. Ce miracle est grâce. Rien d'extérieur ne peut l'accomplir. Il est grâce intérieure. Personnelle réponse du Christ à ton amour.
Le Christ a traversé toute l'étendue de la détresse. Que te reste-t-il de non traversable ? C'est dans le Christ mort et ressuscité que les enfants de la Nouvelle Alliance puisent leur fondamental optimisme.
"Nous sommes cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui. J'estime, en effet, que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous." (Romains, 8,17-18).
Aucune angoisse ne monte en l'homme sans que Dieu ne prépare en lui une nouvelle naissance.
La Bible est le grand livre qui ose regarder en face le tremendum mysterium et qui le dévoile comme douloureux mystère d'une traversée, d'une transhumance, d'un dépassement, d'une transcendance de l'homme vers son Dieu, identiquement traversée, transhumance, dépassement, transcendance de l'homme vers lui-même. Le ‘mysterium iniquitatis’ en son pascal Exode vers le ‘mysterium gratiae’.
La paradoxale force de la grâce est de pouvoir surgir là où surabondent les crucifixions. Face à l’absolu du mal. Non pas le mal qui garderait quelque ‘beauté’ esthétiquement exploitable. Non pas le mal qui cacherait encore quelque ‘raison’ récupérable. Mais l'extrême de l'abject.
Aucun homme n'a jamais été, n'est jamais et ne sera jamais absolument sûr d'être indemne de tels démons. Aucun système, aucune idéologie, aucune structure, aucune morale, aucun recours au meilleur de notre ‘éros céleste’, ne nous garantit absolument contre cet effrayant ‘de trop’.
Agapè seul peut vider un tel calice jusqu'à la lie. La chair sanglante et les os broyés. Toute l'infamie du monde assumée.