Nouvelle origine ?
Lorsque Dieu se voit mis entre parenthèses il faut bien chercher ailleurs une possibilité originaire.
C'est Descartes qui énoncera le nouveau principe. Il faut à tout enchaînement un point d'ancrage. Les `longues chaînes de raisons' resteraient flottantes si un premier anneau ne les reliait à de l'absolu. Jusque là, l'ancre pouvait être jeté de partout; il trouvait toujours en Dieu un roc ferme. A présent les fonds se révèlent plus mouvants. Et les points d'ancrage plus incertains.
Où trouver l'indubitable solidité à laquelle raccrocher les liens de notre totalité ? Théoriquement, Dieu reste l'ultime garant. Trop `autre', cependant. C'est à partir du `même' que l'homme veut désormais enchaîner l'ensemble des enchaînements.
La philosophie commence désormais avec le `je'. Je pense, donc je suis. Le possible de l'homme n'est plus fondé dans le lien mais dans le point. Le point de départ.
Ex nihilo
Il faut commencer par le vide. L'absolu indubitable ne peut se fonder sur rien d'autre que ce qui se fonde soi-même à partir du rien. Ex nihilo ! Comme dans la Genèse l'absolue origine de toute chose. Descartes veut orchestrer le nouveau possible de l'homme `ex nihilo'. Au commencement sera le rien. C'est-à-dire le doute.
Douter... Douter du doute... Quelque chose résiste quand même. Le fait même de douter ! Je peux douter de tout mais, ce faisant, je ne peux pas douter de l'acte lui-même de douter ! Même plus je doute, plus cet acte de douter se révèle indubitable. S'imposant comme un absolu.
Je doute. Donc je pense. Et plus je doute, plus s'affirme l'indubitable `je pense'. L'acte du je pensant reste l'absolue évidence irréductible au cœur de l'extrême doute lui-même. Et cette évidence implique l'acte de `je suis'. Je pense donc je suis.
Dubitable, tout `ce que' je pense. Absolument indubitable `que' je pense ! Etre certain ou douter ne peuvent pas ne pas avoir un dénominateur commun, à savoir: je pense. Penser que je ne pense pas n'est-ce pas encore, nécessairement, penser ? `Je pense' résiste tellement au doute que celui-ci le conforte. Une certitude fondamentale et inébranlable à partir de laquelle, par une démarche logique sans faille, peut s'édifier comme un système axiomatisé de type mathématique une philosophie. La philosophie.
Rien ne semble lui résister. Relativité des mœurs. Contingence culturelle. Les sens parfois trompeurs. La contradiction des pensées. Les raisonnements contradictoires. Les premiers maillons incertains. Suis-je réellement éveillé ? N'ai-je pas simplement l'illusion du réel ? Et si tout n'était que rêve ? Et si le vrai Dieu n'existait pas ? Et si, à sa place, un `malin génie', rusé et puissant, s'ingéniait à tromper tout le monde ?
A partir de l'homme
La vérité sur toutes choses n'est désormais qu'à partir de la pensée humaine. C'est elle qui est l'immédiateté première. C'est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu'à travers l'idée claire et distincte de ma pensée ? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée ! Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n'en est pas encore tout à fait là ! Nous ne pensons l'imparfait et le fini que sur fond de parfait et d'infini. Nous avons donc en nous l'idée claire et distincte de l'être absolument parfait. Quelle est la chance d'existence de cet être parfait ? Mais l'existence n'est-elle pas nécessairement inhérente - argument ontologique - à l'idée ? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps `encore' ?
Même sans être créateur ex nihilo de l'idée claire et distincte, c'est quand même en mon possible qu'elle prend conscience d'elle-même. Et c'est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et s'il était trompeur ?
Le recentrement de l'humain sur lui-même se clôt dans son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d'entièrement indubitable. `Je pense donc je suis'. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l'intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d'en tirer les déductions nécessaires. C'est-à-dire l'enchaînement sans faille à la manière de la géométrie.
La force de l'évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n'a plus besoin d'autre garant qu'elle-même. C'est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s'accomplir le renversement `copernicien' de l'être à la pensée. Une nouvelle courbure de l'espace mental. Une nouvelle gravitation de l'être.
Descartes, sans doute, n'ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l'être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une `nature des choses'. Le `je pense' ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d'autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.