Poïétique
Si grand que soit l'espace rationnel que le logos scientifique se conquiert et si large l'englobant de sa puissance, il y a des extrêmes qui restent irréductibles au milieu. Il reste un en-deçà et un au-delà inenglobables. Cet en-deçà et cet au-delà ne cessent de 'faire' question. Ces questions sont radicales; elles ouvrent un infini en archè et en télos. La cohérence sphérique du dire logique ne fait que ‘flotter’ dans cet infini.
Pour dire l’indicible
Il
y a des extrêmes indicibles comme l'acte d'être, l'ex-sister, la poïésis originaire, l'infini, la nécessité de la nécessité, la rencontre, le pourquoi du pourquoi, la valeur de la valeur, l'amour, l'acte critique, la liberté, la raison de la raison...
En amont d'archè, plus quotidiennement abordable mais tout aussi incontournable, il y a tout le mystère de notre expérience humaine. Les sources de notre être personnel et de notre liberté. Le fascinosum et le tremendum de nos séductions sacrales. La motricité originaire de nos décisions et de nos engagements. Les valeurs inspiratrices et régulatrices de nos perceptions et de nos jugements. Les mystiques solidarités. Le beau. L'amour. Le bien. Le mal. Le temps. La création. Dieu...
Le naturel imperium du dire logique ne peut pas ne pas boucler la boucle du même. L'irréductible et inintégrable altérité se voit alors expulsée dans les ténèbres extérieures de l'irrationnel. Ainsi tout semble clair. Il y aurait un dire par lequel la raison parle à la raison. Et marginalisée, vagabonde, clocharde, l'autre parole qui ne parle qu'à l'âme et à la sensibilité. La première pour dire la vérité. La seconde pour chanter l'exubérance.
Mais cette autre parole n'est-elle que ludique délire du verbe, jeu, jeu de mots, dans l'euphorie de l'aisthèsis ? Et si elle coulait d'une source infiniment profonde ? Et si elle était débordement de la poïésis originaire de l'acte d'être en son archè ?
L'autre parole ne dit pas simplement ce qu'elle dit, comme le dire logique, c'est-à-dire l'unidimensionnalité de l'être. Elle dit plus qu'elle ne dit. Elle dit entre ce qu'elle dit. Alors que le logos logique dit tout et ne signifie qu'une partie, elle ne dit qu'une partie mais signifie chaque fois le tout. Elle donne à penser. Elle appelle le sens.
Elle dit dans la distance. Elle dit en creux. Elle dit dans l'humour. Dicible qui n'a jamais fini de dire et de redire l'indicible. L'indicible, le non-utilisable, ce sur quoi il n'y a pas d'emprise, ce dont nous ne pouvons jamais devenir ‘maîtres et possesseurs’, das Unverfugbare. Elle chante la pure gratuité des sources de l'être, de cet archè inenglobable à partir duquel tout se construit et qui se dérobe lui-même à toute constructibilité.
Elle dit l'autre. Elle dit l'ailleurs. La transcendance de l'être qui doit coïncider avec sa liberté. Ouverture d'un espace in-fini. Horizon inlassablement reculé de notre exode.
Le dire poïétique
Poïétique... du grec poïesis, création. Parole autre. Parole nouvelle. Parole inédite...
Si la finitude du dire logique en face de l'infinitude du dire poïétique se révèle conquérante, cela n'est-il pas dû essentiellement à son processus unilinéaire et à ses articulations unidimensionnelles ? Mais alors sa victoire n'est-elle pas à trop bon prix ? En perdant précisément les dimensions les plus essentielles. En passant à côté de l'intelligibilité totale de l'être.
A la limite, la science est un langage sans sujet par opposition à la parole d'un sujet. Celle-ci parle chargée de projectivité. Celui-là prétend à la pure objectivité. Celle-ci évolue dans la com-plication des rapports entre le monde et l'homme. Celui-là s'ex-plicite dans la distinction entre l'objet et le sujet. Celle-ci, animée de l'originaire souffle sacral du monde, dit avec la force des mythes et des archétypes. Celui-là articule un discours rationnel. Celle-ci parle sans retour critique sur elle-même. Celui-là procède, critiquement, dans la clarté et la distinction. Celle-ci, portée par la grande magie du monde, est efficace par sa propre force. Celui-là, puissant pas ses raisons et par sa logique, ne devient efficace qu'à travers l'articulation de la structure matérielle. Celle-ci, par la vertu du symbole, dit tout en ne disant que la moitié des choses. Celui-là doit tout expliciter.
D'emblée entre les deux paroles règne une hétéronomie. Le dire poïétique est équivoque. Le dire logique est univoque. Le premier est 'chargé' de forces concrètes et syncrétiques. Le second se structure selon des rapports abstraits et précis. Le dire poïétique privilégie la polyvalence, la communion, la richesse, la profondeur, la qualité; le dire logique l'évidence, la cohérence, la clarté, la distinction, la quantité. Le dire poïétique vise des êtres particuliers et individuels; le dire logique des relations générales et universelles. L'un est fataliste; pour lui les êtres et les événements sont de nécessité catégorique. L'autre est déterministe; pour lui ce sont les rapports qui sont de nécessité catégorique alors que les êtres et les événements sont de nécessité hypothétique seulement.
La parole du logos poïétique est constituante; elle est portée par le mystère, elle donne sens, elle vise l'être de l'être. La parole du logos logique est problématique; elle est critique, elle exige et donne des preuves, elle vise la logique de l'être. L'une profère une parole justifiante qui montre et affirme; l'autre une parole explicante qui démontre et discute. L'une procède par intuition, l'autre par discursivité. L'une opère par contiguïté de signes, dans l'équivocité des symboles; l'autre par articulation de rapports, dans l'univocité des concepts. L'une explique par retour à l'archè; l'autre par enchaînement de raisons. L'une est normative selon des valeurs; l'autre est normative selon des lois. La parole de l'une est répétitive, celle de l'autre pro-gressive.
Le logos poïétique pense par contiguïté; le logos logique par enchaînements rationnels. Le premier procède sous le signe de la participation impliquée, vitale, vécue, concrète, qualitative, subjective; le second sous le signe de l'articulation explicitée, structurale, pensée, abstraite, quantitative, objective. Le premier globalise en créant et com-pliquant des liens dans la totalité de l'être; le second dissocie en articulant des rapports et ex-plicitant des relations.
Le logos poïétique donne à penser. Le logos logique fait penser. L'un participe d'une totalité non totalisable, l'autre tend vers une totalisation absolue. L'un privilégie le mystère, l'autre souligne la critique. L'un apporte le sens, l'autre articule les raisons. L'un s'identifie à la sagesse, l'autre à la conquête.