Crise du logos anthropogène
La crise, aujourd’hui, affecte assez largement et assez profondément l’ensemble des discours de la modernité pour que tombent rapidement les dernières illusions.
Il ne s’agit pas d’une crise simplement régionale ne touchant que tel ou tel discours particulier. Il ne s’agit même pas d’une crise qui atteindrait chacun de ces discours et seulement leur ensemble accumulé.
Plus profondément est en crise, aujourd’hui, l’espace même qui engloba toutes les régions, la possibilité même de tous ces discours. Très profondément est en crise ‘le’ Discours de la modernité.
C’est pourtant aux antipodes d’une crise possible que ‘le’ Discours s’était mis à fonctionner en autonomie. Depuis ses premiers balbutiements nominalistes vers 1100, à travers ses jubilations renaissantes, jusqu’à sa puissance et sa gloire, ce n’était qu’euphorique certitude de croissance et de progrès à l’infini.
Nouveau logos anthropogène, substitut schizoïde à la Parole, il s’est cru, comme elle, créateur d’humanité. Et plus qu’elle, créateur de sur-humanité.
Car il n’y a d’homme que par un verbe qui le dit et par lequel il se dit en humanité. Et ce verbe, ultimement, archéologiquement, ne peut avoir que deux origines, soit le dialogue, soit le monologue. Le dialogue commence avec la Parole de l’Autre. Le monologue débute avec le Discours de Même.
Le Discours de la modernité, à sa racine, est décision du second terme de l’alternative. Décision de schizoïde autonomie anthropocentrique. Cela fonctionne parfaitement bien, nous l’avons vu, dès le départ, et même, par la suite, de mieux en mieux. Et cela semblait devoir fonctionner de mieux en mieux jusqu’à l’infini !
Et puis brusquement le doute. Un malaise grandissant fait d’incertitudes et de désenchantements. L’envahissement d’un vide. La montée de l’absurde. L’expérience d’impossibles. L’angoisse d’un enfermement. La crise.
Crise du Discours: crise de l’homme. Crise du Discours occidental: crise de l’homme occidental. Crise du Discours de la modernité: crise de l’homme moderne.
Cette crise ne fait que commencer. Nous commençons seulement à mesurer les limites de notre espace schizoïde et à entrevoir la radicale clôture de notre possible schizophrène.
Combien de temps faut-il encore pour que l’humain ainsi piégé analyse plus lucidement sa clôture systémique, reconnaisse un autre possible et décide entre le clos et l’ouvert ?
Cette crise ne signifie pas nécessairement ‘mort’. Encore que quelque chose, de toutes façons, doive mourir. Elle peut être seuil de rupture. Elle est défi.
Le plus gigantesque défi auquel la modernité ait jamais dû faire face. Le plus gigantesque défi qu’aucune aventure historique précédente n’ait jamais rencontré. Un défi à la mesure de notre démesure !
Car cette crise est défi pour la décision de l’humain. Décision d’un autre désir. Décision d’autres valeurs. Décision d’un autre sens. Décision d’un autre espace. Décision d’un autre Discours. Et probablement, encore plus radicalement, décision de l’autre du Discours. La Parole.