Mon ange
Il n’a rien dit. On ne s’était jamais rencontré. Il est simplement venu grimper sur mes genoux. Il s’est endormi. C’était à Washington, DC, un jour d’octobre 1988. Il avait deux ans.
Le nom de ce petit Inca est Danny. Combien de générations faudrait-il remonter en arrière pour nous trouver une parenté commune ? Sans doute jusqu’à Adam ! J’aime appeler Ben Adam, ce fils qui n’est pas mon fils, ce fils qui est plus que mon fils, ce fils d’Adam, ce fils d’Homme.
Jésus lui-même, l’aîné d’une multitude de frères, ne se donne pas d’autre nom. Luc, au début de son Evangile, dans sa généalogie du Christ, remontant de génération en génération jusqu’aux origines de Jésus, a cette finale étonnante : ...Seth, fils d’Adam, fils de Dieu. Sans autre forme de transition ! Le Christ : fils d’Adam, fils de Dieu !
“Tu es mon fils”. De toute éternité le Père le dit au premier-né des fils d’Homme. Il le dit à l’archétype de toute humanité. Il ne peut donc pas ne pas le dire aussi à tout homme qui naît en cet univers.
Il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme : ils sont nés de Dieu. (Jean 1,12-13). Et telle est bien l’inouïe Révélation chrétienne. Le dernier chaînon de ta généalogie t’est rendu en Christ. Dès lors tu ne peux plus communier en humanité sans communier aussi en divinité. Et inversement.
Je ne m'attendais pas à une si grande grâce en les accueillant. Mais peut-être Dieu ne vient-il jamais autrement...
C’était en octobre 1988. Nous venions de trouver notre maison paroissiale. Il fallait une ‘house-keeper’. Une petite annonce dans le ‘Washington Post’ nous avait valu pas moins de vingt-trois réponses ! Parmi les candidates possibles, Mercedes. Rendez-vous est pris pour mardi en début d'après-midi. Elle est Péruvienne, parle espagnol et quechua, mais se débrouille aussi en anglais. Avec elle, un petit garçon de deux ans et demi. Il s'appelle Danny. Daniel. Son grand frère, Javier, douze ans, est à l'école. A peine avons-nous terminé les salutations que le petit Danny est sur mes genoux. Il ne faut pas deux minutes pour qu’il s’endorme dans mes bras. Un infini abandon.
Tout était décidé. Mercedes allait habiter la maison avec ses deux garçons.
Dieu entendit les cris du petit et l’Ange de Dieu appela du ciel Agar et lui dit : “Qu’as-tu Agar ? Ne crains pas, car Dieu a entendu les cris du petit...” (Genèse 21,17).
Je n'ai rencontré Javier que quelques jours plus tard, lorsqu'ils sont venus s'installer dans leur logement. Ce grand garçon sympathique de douze ans, c'est normal à cet âge, a ses pudeurs et ses timidités. Un garçon qui n'a pas connu son père ne se livre pas d'emblée à l'adulte qu'il rencontre. Il faut le temps nécessaire pour nous apprivoiser mutuellement. A cet âge, il a aussi son ‘ailleurs’, son école, ses professeurs, ses camarades...
Pour ces deux garçons la maman, la ‘Mom’, est tout ! Et ils sont tout l'un pour l'autre. Une sorte de chaleureuse fratrie matriarcale. Ces deux frères s'aiment trop l’un l’autre pour que l'aîné prenne ombrage de ce que Danny soit mon ‘petit’.
Tant de choses se jouent avant l'âge de trois ans ! Le petit Danny, lui, s'est senti immédiatement chez lui jusque dans les moindres recoins de notre grande maison.
Chaque matin il y a ces petits bruits si typiques dans la cage d'escalier. Différents de mois en mois, puisque l'enfant grandit, et pourtant toujours semblables. Je les perçois même derrière une conversation téléphonique. C'est mon petit bonhomme qui termine sa longue escalade des quarante-six marches assez raides, le souffle un peu plus accéléré. "Hi, Father !" Il vient me dire bonjour. Et c'est chaque matin un infini rayon de soleil...
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : "De quoi discutiez-vous en chemin ?" Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S'étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous." Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : “Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé.” (Marc 9,33-37).
Comment veux-tu accueillir un enfant si ton cœur n’est pas plus large que toi-même ?
Connaissez-vous les ‘Peanuts’ de Charles M. Schulz ? Je veux dire les premières éditions de ses ‘cartoons’. C'est superbe. Le monde de l'enfant avec Charlie Brown, Lucy, Schroeder, Snoopy... et Linus. Linus justement, Danny en personne ! Je l'y ai reconnu avant de l'avoir rencontré. Et, chose singulière, il s'y est aussi reconnu d'emblée. "It's Me", c’est moi, s'exclame Danny, quand il nous arrive de regarder ces pages ensemble.
Tout petits déjà, et encore complètement démunis, ne sont-ils pas des ‘personnes’ à part entière ? Ils occupent tout ton espace.
Combien de fois, sachant parfaitement qui était mon petit envahisseur et avant qu’il ne soit encore dans mon champ de vision, n’ai-je pas demandé : “Who’s coming ?” Qui est-ce qui vient ? Simplement pour le plaisir d’entendre : “It’s me !” C’est moi. Souvent il se prend lui-même au jeu. Il s’exclame : “It’s me, Danny !”
Il n'est pas rare de trouver dans tel ou tel de mes tiroirs un trésor de guerre enfoui par Danny. Comme ces écureuils de notre jardin qui en mille endroits cachent leurs précieuses réserves de glands et de noisettes. Tantôt, aussi, vous vous trouvez envahi par la migration d'une ménagerie en peluche. Tantôt c'est une cargaison de voitures miniatures qui se déverse sous vos pieds. Tantôt une petite main souligne une découverte dans un livre qu'il apporte : "Look, Father, look !"
Qu’ils sont merveilleux en venant si inlassablement vous faire partager leurs trouvailles. “Look, Father, look !” Regarde, mais regarde ! Quel plus impérieux besoin peuvent-ils avoir que celui d’être certains d’une présence attentive ?
Comment être ‘père’ sans communier avec passion à ces mille moments d’enfantement de l’esprit ? Quand il me dit “look” il est sûr de faire appel à une ouverture partagée. Je pense aux enfants à qui personne ne répond lorsqu’ils essaient de mendier un ‘regarde !’
Combien de fois depuis, seul à arpenter notre vaste monde, n’ai-je pas cherché à côté de moi une petite main introuvable... “Look, Danny, look !” Ce besoin que tu as, toi aussi, de partager une découverte avec le petit.
Personne d’autre ne mettant sa petite main dans ta main, il te reste à réveiller l’enfant qui sommeille en toi pour lui expliquer...
Il n’y a pas de plus beau titre que celui de ‘Père’. Il n’appartient qu’à Dieu. Un homme ne peut le porter qu’en référence. “Ne donnez à personne sur terre le nom de Père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.” (Matthieu 23:8-9).
Il m’appelle “Father !”. Souvent très fort et de très loin. Comme la chose la plus normale du monde. En France, un enfant qui appelle “Père” ne fait rien d’insolite. Cela marque simplement son milieu et son éducation par rapport à son papa. En Amérique, il en va différemment. ‘Father’ est l’appellation strictement réservée au prêtre catholique. Immédiatement les gens se retournent, à la recherche d’un col romain...
Une maison paroissiale, pour un petit enfant, n'est sans doute pas tout-à-fait une maison comme une autre. Combien de mystères ne cache-t-elle pas ? La chapelle... Le secrétariat... Le bureau du ‘Father’... La bibliothèque... Les ordinateurs... Et puis il y a toutes ces personnes qui s'y rencontrent, en petit comité ou en plus large assemblée, les unes presque chaque jour, d'autres de temps en temps. Que de rencontres pour un si petit bonhomme. Et que d'enrichissements.
Danny est le premier à ouvrir la porte. Sonnez. Un petit bout d'homme haut comme trois pommes, hissé sur la pointe des pieds pour atteindre la poignée, apparaît dans l'entrebâillement avec un sourire auquel vous ne résisterez pas.
Avec quel naturel ne vous renvoient-ils pas le regard de Dieu sur eux ?
Ils n'étaient pas là depuis deux mois que l'accident arriva. Une nuit de janvier. Que faisait ce petit garçon de deux ans et demi à onze heures du soir ? Javier accourt en larmes : "Father, Father, come down ! come !". Père, Père, descendez, venez vite ! Je dévale les trois étages. Danny gémit entre les bras de sa maman affolée. En tombant sur un radiateur en fonte il s'était ouvert le front. Que de sang ! Une seule chose à faire, appeler le 911, le numéro qui remue ciel et terre. On vous branche immédiatement sur l'équipe médicale. Ils seront là dans moins de dix minutes. Ça va prendre tout une longueur de rue. Trois immenses engins flamboyants de rouge et de chrome, tous gyrophares clignotants, dégorgent une bonne dizaine de médecins et d'infirmières. Un indescriptible va-et-vient dans la maison où se déplacent personnels, émetteurs et récepteurs, brancards, bouteilles d'oxygène, postes de premier secours, containers de toutes dimensions, et j'en passe. Tout ce déploiement de puissance médicale pour moins de trente livres de petit garçon ! On emporte Danny. Sa maman l'accompagne. Très courageux, il ne gémit plus. "Father" me dit-il simplement dans une esquisse de sourire. A présent il me faut essayer de consoler Javier. Une boîte de chocolats, reliques du dernier Noël, est alors d'un précieux secours. Mais l'inquiétude est lourde. Danny et sa maman reviendront trois longues heures après. Le petit, heureusement, n'a pas eu de traumatisme. Simplement dix-huit points de suture !
Quatre jours plus tard on doit lui enlever les fils. Il étonne son médecin en ne pleurant pas... trop préoccupé à tendre la main pour compter les bouts de fil qu'on enlevait : one, two, three... eighteen !
Cette passion de compter l'habite depuis que je le connais. Il venait tout juste d'arriver. Je prenais moi-même plaisir à le lancer sur la piste de la suite infinie des nombres. Il s'aventure au-delà de la vingtaine : twenty seven, twenty eight... J'attends la suite: twenty nine, twenty ten ! C'est tellement logique. Mais le réflexe du professeur ne peut s'empêcher de corriger : thirty. Deux jours passent. Je l'engage à compter. Réticence. Je poursuis donc tout seul: twenty six... twenty seven... Rien ! Je continue, toujours seul et de plus en plus lentement: twenty eight... twenty nine... Thirty s'exclame-t-il brusquement. Il m'a eu ! Tout notre petit bonhomme est là. Dans ce mélange de gentillesse, d'intelligence et de fierté.
“Danny, où as-tu donc mis cette clé ?” Pourquoi s’intéressent-ils tellement aux clés ? Ils aiment jouer avec et les cacher ensuite. Incapables de les retrouver.
“Father, I love this music !” Que j’aime cette musique ! Ce sont les Vêpres de Monteverdi. Ou telle ou telle cantate de Jean-Sébastien Bach Etonnante réaction de la part de notre petit Inca. Aurait-il le même ravissement si cette musique ne ravissait pas d’abord ‘Father’ ?
Nous avons ‘nos’ livres avec nos secrets. Ils occupent leur place précise dans un rayon de la bibliothèque. C’est Danny qui tient à choisir chaque fois non seulement le volume mais aussi les pages qu’ensemble nous allons commenter.
Il lui faut grimper sur une chaise pour les atteindre. Pourquoi n’ai-je jamais voulu les mettre plus facilement à sa portée ? Il était tellement heureux d’y accéder par une escalade.
Il aime les livres et, chose rare pour un enfant de cet âge, les respecte. Son livre de chevet est un catalogue de toutes les voitures d'occasion disponibles sur le marché américain, avec des centaines et des centaines de reproductions. Montrez-lui n'importe quelle image, il vous nommera la marque de la voiture, sans pratiquement jamais se tromper. Il reconnaîtra tout aussi bien les voitures réelles, sous n’importe quel angle, qu’elles soient en stationnement ou qu’elles se déplacent à vive allure sur l'autoroute ! Comment fait-il ?
Cela, comme tant d’autres choses, reste en grande partie si mystérieux pour moi. Je le questionne, bien sûr. Comment pourrais-je ne pas le questionner ?
Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête de notre petit bonhomme. Il ‘sait’ tout simplement. Mais la façon dont il vous regarde montre bien qu'il a une idée ‘derrière’ la tête.
Leur intelligence, curieuse de tout, s’ouvre comme une fleur. Il ne faut jamais leur faire oublier ce moment printanier.
Cependant l'enfant grandissait et son esprit se fortifiait. (Luc 1,80).
Depuis bien longtemps l'ordinateur n'a plus (trop) de secrets pour lui. Il le met en marche, introduit une disquette, ouvre le dossier nommé ‘Danny’ et, dans le dossier, tel ou tel document. Quel plaisir, ensuite, à taper sur le clavier et à déplacer la ‘souris’, donnant libre cours à sa passions des chiffres et des lettres. Le revers de la médaille est qu'il faut que je ferme mon bureau à clé lorsque je m'absente. Peut-être ai-je tort, mais je tremble trop pour l'intégrité de mes logiciels et de mes documents.
La résistance des matériaux, pour eux, ne peut être qu’infinie ! Je revois le regard étonné de Danny le jour où j’interviens à temps pour sauver notre pèse-lettre sur lequel il essayait de peser sa petite personne.
Tout est possible pour eux. Ils ne connaissent pas encore les limites.
La matière est une grande pédagogue. Elle les invite au jeu et leur apprend l’objectivité. Ce tas de sable... ces bouts de planches... ce bassin d’eau... ces briques... ces tôles... On ne peut pas tricher avec.
Un architecte sommeille en eux. Ils aiment tellement construire...
Que peux-tu donner à un enfant dont tu n’es pas toi-même ‘possédé’ ?
Elle s’appelle Sophie. Sophia. Sagesse. Elle aime jouer avec les enfants des hommes. Et les enfants aiment jouer avec elle.
Yahvé m’a créée dès l’éternité. J’étais là avant la création. J’étais là avec la création. J’étais aux côtés du Créateur. M’ébattant sur la surface de la terre et trouvant mes délices parmi les enfants des hommes. (Proverbes 8,31).
Un ‘pourquoi ?’ insatiable... Il ouvre un questionnement infini. Et infiniment surgit la lumière.
Il n’est pas de plus grand miracle dans notre univers que ce jaillissement de lumière. Et il n’est pas de plus grande jubilation que d’assister à ce jaillissement.
L’enfant te comble selon ce que tu es capable d’accueillir. Il t’apporte l’infini si tu es ouvert à l’infini.
Apprendre à un enfant à ‘lire entre les lignes’. Entre toutes les lignes. Les tiennes aussi. Jusqu’au seuil de l’absolu.
Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce sous le regard de Dieu et des hommes. (Luc 2,51-52).
C'est une chose merveilleuse que de prier avec un petit enfant. Le plus beau moment de la journée est la messe de midi. Daniel ne la manquerait pour rien au monde. Tout comme notre doyenne, Marie, quatre-vingt-douze ans, qui vient chaque jour à pied et en métro. Comment imaginer un plus grand contraste et une plus grande communion ?
Avant l’âge de trois ans il aimait déjà ‘servir’ la messe. Vous avez vu les angelots de Murillo ? Le nôtre est plus beau encore, avec ses grands yeux noirs et sa tignasse de jais.
Il fallait à notre petit ministrant une aube à sa mesure. Sa Mom l’a confectionnée. Ses grandes manches formaient comme des ailes. La distance entre notre chapelle et le paradis se faisait si petite.
La messe peut commencer. C'est lui qui a tout préparé. Il sait où trouver chaque objet et le ranger ensuite à sa bonne place. Rien ne manque sur la petite crédence à côté de l’autel.
Il m’accompagne garnir les burettes. Il tient beaucoup à les porter ensuite. C’est sa manière de désigner l’Eucharistie: “Bringing wine and water for Jesus.” Apporter l’eau et le vin pour Jésus.
Au fait, savez-vous la différence entre les grandes hosties et les petites ? Il y a les ‘big ones’ et les ‘baby ones’ !
Notre calendrier avait les chiffres des jours aux différentes couleurs liturgiques. A trois ans les chiffres ne lui faisaient plus peur. Parfois c’était l’attribution de tel chiffre à tel jour qui pouvait faire problème. Qu’il était fier de me dire à l’avance de quelle couleur devait être mon étole.
Ils témoignent qu’il n’y a pas de clivage entre matériel et spirituel. Ils vont aussi facilement du monde à Dieu que de Dieu au monde.
Samuel était couché dans le sanctuaire de Yahvé, là où se trouvait l’arche de Dieu. Yahvé appela: “Samuel, Samuel !” Il répondit : “Me voici !” et il courut près d’Eli et dit : “Me voici, puisque tu m’as appelé.” - “Je ne t’ai pas appelé, dit Eli, retourne te coucher.” Il alla se coucher. Yahvé recommença d’appeler : “Samuel, Samuel !” Il se leva et alla près d’Eli et dit : “Me voici puisque tu m’as appelé.” - “Je ne t’ai pas appelé, mon fils, dit Eli ; retourne te coucher.” Yahvé recommença d’appeler Samuel pour la troisième fois. Il se leva et alla vers Eli et dit : “Me voici, puisque tu m’as appelé.” Alors Eli comprit que c’était Yahvé qui appelait l’enfant et il dit à Samuel : “Va te coucher et, si on t’appelle, tu diras : Parle, Yahvé, car ton serviteur écoute”, et Samuel alla se coucher à sa place. Yahvé vint et se tint présent. Il appela comme les autres fois : “Samuel, Samuel !”, et Samuel répondit : “Parle, car ton serviteur écoute.” (1 Samuel 3,3-10).
Petit garçon, j’étais ‘servant de messe’ à Molsheim, en Alsace. Une église superbe. Aux grandes fêtes, nous étions une bonne quarantaine à être de service. Je ne dis rien des nombreuses répétitions préliminaires. Le jour venu, trente minutes - pas vingt-neuf ! - avant le début de la grand-messe (et, le même jour, l’après-midi, trente minutes - pas vingt-neuf ! - avant le début des vêpres). il fallait se présenter avec bas et gants blancs. Le Père Recteur, entouré de ses vicaires, veillait jalousement à la perfection. Quatre religieuses étaient chargées de nous toiser et de nous habiller. Chaussures rouges. Bas blancs. Soutanelles rouges. Surplis blancs. Gants blancs. Calotte rouge. La hauteur entre sol et bas de soutanelle ne devait pas varier d’un centimètre pour l’ensemble de la théorie alignée ! Comment peut-il ne rien rester d’une telle formation ? Aussi, ai-je toujours gardé une affection spéciale pour ceux qui servent à l’autel et que depuis Washington j’appelle ‘ministrants’.
Nous avons ensemble des moments d'intense activité imaginaire. A qui de nous deux attraperait le plus gros poisson. Invisible, bien sûr. N'en voyez-vous pas un énorme, frétillant entre les petits doigts de Danny ? Où le mettre ? Voici, dans ce verre d'eau...
De petits chagrins, Danny en a, bien sûr, comme tous les enfants. Ils sont rares et passent vite. Je soupçonne que les siens viennent le plus souvent d'une fierté blessée. Il est difficile d'imaginer plus fier que ce petit qui ne pleure pas quand il se blesse, qui ne dit rien après une longue marche fatigante et qu'il suffit de regarder très très légèrement de travers en guise de plus grosse punition. Que j'aime la fierté de notre petit Inca !
Si petit ! Et déjà ‘quelqu'un’. Lorsqu'il se met à discuter... "I tell you, Father !". Père, je te dis... Il arrive que nous ne soyons pas d'accord. Le désaccord ne porte que rarement sur un refus ou une interdiction. Danny respecte trop l'autorité du ‘Father’. Il est d'autre part assez dur avec soi-même pour ne pas jouer les enfants gâtés. Le désaccord, lorsqu'il se manifeste, est plus ‘intellectuel’.
L'autre jour Renée, une ancienne de la paroisse, gare sa nouvelle voiture dans la cour ; je lui fais remarquer que le verre du feu rouge arrière gauche est cassé et qu'il ne tient plus que par miracle ; comme preuve je pousse très légèrement du doigt, ce qui fait tomber un morceau. Danny a assisté à la scène. "You broke it, Father !" me dit-il avec reproche. C’est toi qui l’as cassé ! J'avais beau lui expliquer que mon geste n'était pas la cause de la brisure. Rien à faire. "You did it !". C'est toi qui l'as fait ! Une semaine après, au détour d'une conversation, il revient encore à la charge : "You broke it, Father !". Dans la logique d'un enfant de trois ans il avait raison. Il y avait surtout cette exigence de la vérité.
Ce jour là était mon jour ‘off’ et Javier avait congé également. Il ne faisait pas assez beau pour courir les grands espaces. Nous avons donc parcouru le ‘Mall’ où se trouvent les principaux monuments de Washington. Les musées sont fameux. Leur présentation séduit les enfants. Nous avons terminé notre journée dans l’extraordinaire musée de l'espace. Il faut voir les deux frères partager leurs découvertes et leurs enthousiasmes devant les prouesses de la technologie moderne !
La patience doit être à géométrie variable. Je ne savais pas, avant de rencontrer Danny, que je pouvais en avoir autant ! Ça va jusqu'à étonner mon entourage. N'est-ce pas, Iris ? Vous qui assumez avec tant de conscience les tâches du secrétariat, et qui, par moments, avez envie d'expédier - gentiment, très gentiment, mais d'expédier quand même - sur une autre planète ce petit touche-à-tout insatiable...
Il y a aussi les petites jalousies... Lorsqu'il constate que d'autres enfants se partagent le ‘Père’. Le soir de la Toussaint, fête qui n'est pas chômée aux Etats-Unis, le rez-de-chaussée de la maison, transformé en lieu de célébration, accueille plus de cent personnes pour notre eucharistie. Il y a quelques ‘ministrants’ en aube. Ils ont tous au moins trois fois l'âge de Danny. Notre petit bonhomme a revêtu lui aussi son aube. Et, le croiriez-vous, c'est lui qui donne les ordres et prend en main le déroulement des opérations !
Il venait seulement d’arriver à la maison paroissiale. Il guettait mes départs et mes retours. Il m'arrive de m'absenter pour un ou plusieurs jours. Je ne peux pas dire qu'il ne me manque pas. Mais lui aussi me cherche à travers les quatre étages de notre maison. Il faut entendre les exclamations de joie lorsqu'il voit revenir ma voiture. "Father is here ! Father is here !". Le Père est de retour ! Le Père est de retour ! J’entends encore ces jubilations du petit de deux ans. Je les entends encore très fort.
Il a une façon si spéciale de dire ‘Father’. Irrésistible. Au fait, quand tu pries, de quelle façon dis-tu ‘Père’ ?
Quel autre mot l’Esprit peut-il dire au fond de toi-même pour attester le mystère de ton authentique filiation sinon celui que balbutie avec amour le petit enfant ?
L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur. C’est un Esprit qui fait de vous des fils. Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant : “Abba !” C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. (Romains 8,15-16).
La preuve que vous êtes des fils, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie : Abba, Papa ! Aussi n'es-tu plus esclave mais fils. (Galates 4, 6-7).
Vivre avec un enfant t’apprend plus sur le mystère de l’Incarnation que tous les livres du monde !
L’Incarnation... Tu apprends avec eux que même le quotidien est sublime. Et que toute la réalité humaine peut être sacrement du Royaume.
Quel est donc ce lien qui s'est créé si vite et si fort entre ce petit bout d'homme et moi ? Les composantes doivent être multiples. Mais l’essentiel, je crois, est de l’ordre de la ‘complicité’. Oui, c'est ça, la complicité. Une complicité faite d'émerveillements partagés.
Communier à l'expérience du petit de trois ans qui place et déplace trois peanuts dans toutes les directions de l’espace en jubilant de constater qu'à travers les infinies variations cela donne toujours un ‘triangle’. Etre chaque fois ramené ensemble à l'aube de l'être, au premier jour de la création. Oublier tout ce que tu sais pour communier naïvement aux émergences...
Tu es prêtre et religieux... Que sais-tu de la paternité ? Rien. Et tout ! N’avez-vous jamais entendu Celui qui dit : “Personne n’aura quitté... Il recevra au centuple !” Jésus ajoute : “Dès ce temps déjà”...
“Amen, je vous le dis : personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Evangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle.” (Marc 10,29-30).
C’est peut-être parce qu’il n’est pas mon fils qu’il peut être tellement ‘fils’ pour moi !
On croit qu’une ‘mère’ leur suffit. Il leur faut tout autant un ‘père’. Avec une colonne vertébrale et une profonde cohérence intérieure.
Ils ont autant besoin d’absolu que de lait maternel. Comment veux-tu qu’ils grandissent si tu les laisses sans assises, sans repères et sans référentiels ?
Rien n’est jamais de trop de ce qu’on peut faire pour les enfants. Et ils s’en souviennent. On revient toujours, un jour, vers son enfance.
Noël... Dieu se fait petit enfant en Jésus. C’est donc si important pour Dieu ?
Je ne peux pas rencontrer les enfants sans qu’ils me ramènent à l'essentiel. Au catéchisme je pose la question : le prêtre, c’est qui ? Un petit de sept ans : Celui qui nous fait être grand.
Un prêtre heureux, ça existe ? Essaye donc de cacher ta joie. Les enfants te la renvoient.
Un petit inconnu vient s’endormir sur tes genoux... Ensuite tu le portes comme le Saint Sacrement.
“Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on l’engloutisse en pleine mer.” (Matthieu 18,6).
Ils sont encore si proches de l’aurore des origines. En si grande proximité avec la lumière de Dieu...
Comme si on s’était toujours connu... Comme la chose la plus inquestionnable du monde... Ils ont de ces façons, les enfants, de vous dire très fort, dans le silence, la transparente fraternité du Royaume.
N’en savent-ils pas plus long sur le Royaume qu’ils veulent bien le dire ?
A ce moment, Jésus exulta de joie sous l'action de l'Esprit Saint, et il dit : "Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits.” (Luc 10,21).
La pendulette sur mon bureau était de plus en plus atteinte de symptômes bien étranges chez un chronomètre. Elle affichait les heures de façon fantaisiste. Quant aux minutes, n’en parlons pas. En un mot, le temps n’était plus le temps. J’ai bien vite démasqué le coupable. Pourquoi les mécanismes d’horlogerie les intriguent-ils à ce point ?
Aussi, quel monde à l’envers ! Les courtes minutes sont indiquées par la plus grande aiguille. Et ces longues heures seulement par une petite...
Qu’il était rayonnant ce jour de ses quatre ans, portant fièrement le bracelet-montre que Father venait de lui offrir. A cet âge, entrer dans la ronde du temps n’est encore pour eux qu’un jeu. Très vite, dès l’école, ils auront à en mesurer aussi les servitudes.
Elle était grande son impatience ! Il se mettait à compter avec passion les bus scolaires qui passaient dans la rue. Il est vrai qu’ils sont impressionnants ces véhicules de couleur jaune qu’on rencontre identiques à des dizaines de milliers d’exemplaires à travers ce grand pays.
Combien de fois n'était-il pas venu me montrer - et avec quelle fierté ! – son cartable prêt à la grande aventure. Il allait faire son entrée en maternelle !
Les écoles maternelles sont sans doute plus importantes que les universités. Celles-ci ne comblent que des vides. Celles-là creusent des béances.
Racismes... Hélas ! Il s'était tellement réjoui d'aller enfin à l'école. Très vite il en est revenu déconcerté. Sa maîtresse Noire n'aimait pas les ‘latinos’ ! Un soir même, tellement excédé, ce petit bonhomme de quatre ans m'a vidé son cœur de façon que je n'oserais pas retranscrire ici.
Lequel d’entre vous donnerait une pierre à son fils qui lui demande du pain ? ou un serpent quand il lui demande un poisson ? (Matthieu 7,9-10).
Cet été, il retourne de la plage. "Père, je ne suis pas blanc !" D'où cela lui vient-il ? Des camarades, bien sûr ! Cet âge qui peut être aussi sans pitié. J'ai beau lui dire qu'il était merveilleux comme un pain bien cuit qu'on avait envie de croquer !
L'autre jour, il revient à la charge. "Oui, Père, je sais pourquoi je suis brun." - "Ah ?" - "Quand j'étais un bébé on m'a laissé trop longtemps au soleil..." - Ouf ! Je me sens plus léger ! Mais dire que ce gosse (et combien d'autres à côté de lui). n'a pas fini - et pour quelles raisons stupides ? - de traîner ce ‘boulet’ dans sa vie ?
A quel âge goûtent-ils à l’arbre de la connaissance du bien et du mal ?
Il y a une distance infinie entre ton enfant et ton animal familier. Celui-ci te donne selon ton attente. Avec celui-là tu vas de surprise en surprise. La différence tient dans le mystère, fascinant et inquiétant, de la liberté.
Peux-tu aimer un enfant sans trembler aussi ? Tu sais si peu sur ce qu’il est vraiment. Et tu sais encore beaucoup moins sur ce qu’il va devenir.
Chaque enfant est un pari. Absolument unique. Entre incertitude et risque...
Il y a les côtés d’ombre... Bras croisés et serrés contre la poitrine. Tête profondément enfoncée. Complètement replié sur soi. Muré dans son silence. Il boude !
Encore tout petit il assiste aux réunions des ministrants. La leçon porte sur les attitudes au cours des célébrations. J’explique qu’il convient de croiser les bras lorsqu’ils ne sont pas occupés à autre chose. Brusquement il demande : “Does this mean I should not be happy ?” Cela veut-il dire que je dois être fâché ?
Qu’ils peuvent être fiers ces Incas ! Leurs murs protègent une dignité blessée.
Avec son grand frère et sa Mom je lui fais visiter l’Aquarium sous-marin de Baltimore. Danny, cinq ans, ne finit pas de s’émerveiller devant la multiple splendeur de la vie des mers. Les séances d’exhibition des dauphins ont lieu toutes les deux heures. On se fait un peu bousculer pour aller prendre place sur les gradins en amphithéâtre autour du grand bassin. Soudain le voilà contrarié. M’en veut-il de ne l’avoir pas assez entouré ? Durant ce magnifique spectacle de plus d’une heure il reste assis sans dire un mot, sans lever la tête, les bras croisés... Il boude... Et Dieu sait combien il s’était réjoui en vue de cette exhibition ! Quel tempérament !
Je ne peux pas ne pas l’aimer quand il boude. J’aime trop cette fierté farouche.
Bouder n’est-il pas une autre façon de créer des liens ? Le petit bonhomme a besoin de créer cette distance pour s’assurer d’une plus grande proximité. C’est aussi de l’ordre du jeu. Quand ils boudent, ils ne cessent de vous observer par le biais.
Nous étions en visite. Il n’a pas été accueilli comme il l’attendait. Je l’ai retrouvé dans le jardin, assis silencieux et méditatif sous un saule pleureur.
Le chemin de croissance est souvent tortueux. Ils doivent ‘faire leurs dents’ au physique, au psychique et au spirituel.
Les liens qui se sont tissés entre nous sont, depuis le premier jour, des liens d’exigence. Un refus mutuel permanent des facilités.
“I had a bad dream...” J’ai fait un cauchemar. Ils ne le racontent pas. Cela doit rester bien mystérieux pour eux.
Tu ne peux pas vivre avec un enfant sans vivre très fort la grâce de l’innocence. Il te reste ensuite le cœur plein d’un infini.
L’image de Dieu chez eux est encore à fleur de peau.
Lettre de Danny, trois mois après mon départ de Washington. L’adresse est écrite de sa main, minuscules et majuscules entremêlées. Le facteur n’avait aucune peine à trouver le destinataire.
Dear Father. I will never forget You. I hope You come back soon. Love You very much and like You very much. School is very fun. I am learning how to read and write and I miss the trips to the canal. And miss You very much. Love. Danny. PS. Thank You Father.
Cher Father. Je ne t’oublierai jamais. J’espère que tu reviendras bientôt. Je t’aime beaucoup et je t’aime tellement ! L’école me fait bien plaisir. J’apprends à lire et à écrire et je regrette les sorties le long du canal. Et tu me manques beaucoup ! Je t’embrasse. Danny. PS (sic !). Merci, Father.
Est-ce si important que la ponctuation suive lorsqu’un petit t’écrit l’essentiel ?
Autre lettre un peu après: Dear Father. I am Your friend. But I miss You and don’t forget to make pictures for me Father. Please come back soon because I have great news !
Cher Father. Je suis ton ami. Mais tu me manques et n’oublie pas de prendre des photos pour moi, Father. S’il te plaît, reviens bientôt car j’ai de grandes nouvelles !
“I have great news...” Il a toujours tant et tant de choses à me raconter. Tant de choses importantes ! Cela ne peut se mettre par écrit. Viens ! J’ai besoin que tu m’écoutes.
Danny a 4 ans. Il est ‘ministrant’ lors du baptême de la petite Marine dans la chapelle de la maison paroissiale. Après la cérémonie le photographe le surprend faisant le geste de la bénédiction sur le front du bébé. Qu’il aime bénir les bébés comme fait Father.
Lors d’une confirmation, l’évêque distribue la communion. Danny, comme il en avait l’habitude avec moi, accourt pour recevoir la bénédiction. Monseigneur semble ignorer que les petits ont besoin, eux aussi, de participer à leur manière à la communion. Le petit regagne sa place un peu frustré.
Leur spontanéité n’est pas toujours aux normes de l’étiquette. Mais il s’agit de ne pas oublier l’un des rares moments où l’Evangile nous dit que Jésus s’est fâché. Contre ceux qui voulaient chasser ces petits.
On présentait à Jésus des enfants pour les lui faire toucher ; mais les disciples les écartaient vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : “Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n'accueille pas le royaume de Dieu à la manière d'un enfant, n'y entrera pas.” (Marc 10,13-15).
Pourquoi les gosses étaient-ils si heureux avec Jésus ? Ils se savaient aimés.
Tu penses trouble-fête... Mais la Fête peut-elle réellement commencer sans eux ?
Les enfants criaient dans le Temple : “Hosanna au Fils de David !”. On vient dire à Jésus : “tu entends ce qu’ils crient ?” Jésus leur répond : “Oui. Vous n’avez donc jamais lu dans l’Ecriture : De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter la louange ?” (Matthieu 21,15-16).
Les enfants ne sont-ils pas les grands ‘animateurs’ de nos communautés de foi, d’espérance et d’amour ? Il semble qu’ils aient tout à apprendre. Et ils ne cessent de nous rappeler l’essentiel.
L’humour casse le sérieux pour la transparence. L’enfant en est l’artiste.
Il ne résiste jamais au plaisir de venir à ma table lorsque je suis seul pour le dîner. Il a ses façons à lui de faire passer la chose aux yeux de sa Mom ! Avant qu’elle n’arrive pour servir, il a déjà mis un couvert pour lui-même. En face de ‘Father’. Tout disposé exactement sur le modèle du vis-à-vis. Et surtout ne pas oublier la serviette !
Il n’attendait que cela. Le dimanche midi, quand il m’arrivait de ne pas avoir d’invités ou de n’être pas invité, nous faisions dînette ensemble. Danny aimait tellement les pizzas. On allait en commander une par téléphone. Une grande ! Et comme toujours ‘cheese, ham and mushrooms’. Nous avions bientôt découvert où nous procurer les plus fameuses pizzas de Washington. Elle arrivait toute chaude. Le petit, embrassant avec peine le grand carton brûlant, en prenait livraison. Il suffisait ensuite de suivre à la trace les effluves qui vous mettaient en appétit ! Notre petit gourmet avait vite fait de lui décerner la mention très honorable: “The best pizza in the world” ! La meilleure pizza au monde !
Les Incas ne sont pas de grande taille. Il leur arrive quand même de grandir. Une balustrade en fer forgé séparait dans notre maison de Washington le ‘breakfast-room’ de la cuisine. Elle servait de ‘toise’ à notre petit bonhomme. Combien de fois n’est-il pas venu me montrer les progrès de sa croissance ! Mais pourquoi donc sont-ils si pressés de grandir ?
Première année de maternelle. Il rentre un soir. “Father, You are white.” Toi, tu es blanc. Pourquoi me dit-il cela ? Je peux lui répondre, revenant des vacances un peu bronzé, que nous sommes exactement de la même couleur. “No, Father, You are white. I am not.” Non, toi tu es blanc; moi je ne le suis pas. Je lui demande : “De quelle couleur es-tu donc ?” – “I am of mixed color !” Je suis de couleur mêlée... Où cherchent-ils cela ?
“I am a boy.” Je suis un garçon. La façon dont il dit ‘girl’ en dit long de ses sentiments sur la différence des sexes.
L’amitié... Que de fois réaffirmée ! “We are friends.” Nous sommes amis. “I am your best friend.” Je suis ton meilleur ami. “You are my best friend.” Tu es mon meilleur ami.
Il a un sens délicat de la politesse. Avec une façon si unique de dire : “Excuse me.” Il m’arrive de me faire reprendre : “Father, You didn’t say: ‘Excuse me’ !” Tu n’as pas dit : ‘Excuse-moi’ !
“I am sorry.” - “I am so sorry.” - “Father, are You o.k. ?” D’où peut venir à ce petit Inca une si étonnante délicatesse ? Elle semble moins innée chez les enfants européens.
Cela fait partie, chez lui, d’un quelque chose de spécial. Une ‘façon d’être’. Ce maintien, ces postures, ces attitudes, ces mimiques, ces réactions si typiques.
Nos racines doivent nous dire tant et tant de choses sur nous-mêmes !
Pourquoi notre petit Inca est-il différent ? J’ai longuement cherché une réponse. En parcourant le monde. Curieusement elle m’est venue moins du Pérou que de la Chine.
De Beijing à Hongkong... Ces milliers et ces milliers d’enfants rencontrés qui chacun à sa manière me rappelait Danny et me faisait chanter le cœur. Qu’ils sont différents et pourtant quel air de famille !
Les lointains cousins... Il faut sans doute remonter très loin dans le temps, peut-être jusqu’à 20 000 ans en arrière. Les premiers hommes des Amériques. Issue de cette vaste Asie, une migration de Mongoloïdes venus coloniser les deux parties du continent, à travers ce qui est alors un pont intercontinental et que nous appelons aujourd’hui le détroit de Béring.
Des enfants ‘sages’. Non pas au sens qu’on donne habituellement à ce mot en parlant des enfants, mais ‘sages’ d’une ‘sagesse’. Ils peuvent être diables. Mais immédiatement ils retrouvent cet état de mesure, de sérénité et de gentillesse, profonde ‘façon d’être’ à la fois du corps, de l’esprit, du cœur et de l’âme, qui fait la grâce de l’enfant asiatique.
Un de ses grands plaisirs, venir avec moi en voiture. Rouler vite le ravit. Mais soudain la voix de l’impératif catégorique : “Father, You are speeding !” Excès de vitesse !
Ils ont leurs conformismes et leurs principes. Les grandes leçons de l’école sont à fleur de réaction. Il faut l’entendre avec son absolue conviction : “Never play with matches.” Ne jamais jouer avec des allumettes. Il est vrai que dans ce pays où tant de maisons sont construites en bois les incendies comptent parmi les catastrophes nationales.
Il a trois ans. Il s’acharne à piétiner des fourmis. Je m’approche, prends une de ces petites bêtes et la laisse grimper le long de mon bras : “Danny, look at this nice little guy.” Regarde ce gentil petit compagnon. Il m’imite émerveillé. Il ne piétinera plus jamais de petites bêtes.
Ce besoin de contradiction... Il est ravi, pourtant il dit “It’s ugly !” C’est ‘moche’...
Le Père Dominique qui va me succéder dans six mois est de passage à Washington. C’est un mercredi, jour des catéchismes. Après déjeuner je l’emmène au Lycée rencontrer notre vingtaine de catéchistes et lui donner un avant-goût de ce qui l’attend ici. Danny revient de l’école. Il trouve une voiture inconnue à la place de la mienne. Sa Mom a dû lui dire imprudemment que c’était celle du nouveau Père. S’est-il senti trahi, abandonné ? Nous revenons du Lycée. Danny nous attend. Qu’est-ce qu’il a dû nous attendre ! Les bras croisés ! Il se plante devant le nouveau Père et explose : “You are not going to live in this house ! This is Father’s house !” Tu ne vas pas habiter cette maison ! C’est la maison de Father ! Il faut ajouter que les choses se sont quand même bien arrangées par la suite.
La maison paroissiale est aussi sa maison. Les occasions ne lui manquent pas de le montrer. Il faut voir comment, lors des célébrations dans notre chapelle ou en plein air dans notre grand jardin, il se met à commander les autres ministrants pourtant beaucoup plus grands que lui. L’air de leur dire : “Qui connaît les choses ici ?”
Il n’a jamais parlé ‘bébé’. Probablement parce que l’anglais n’est pas sa langue maternelle. Cette langue, pourtant, il s’est mis à la parler très vite et très bien. L’articulant tellement mieux que ses petits camarades américains !
Pourquoi n’a-t-il jamais voulu apprendre le français qu’il entendait tous les jours à la maison ? J’ai de bonnes raisons de croire qu’il le comprenait mieux qu’il ne voulait l’admettre. Mais le parler, non. Questionné en français, il répond invariablement “Zip !” en faisant le geste de se verrouiller les lèvres d’une fermeture éclair imaginaire. Il est vrai que dès le premier jour nous parlions anglais ensemble. Quelles doivent donc être importantes les premières rencontres !
On parle de langue ‘maternelle’. N’y a-t-il pas aussi une langue ‘paternelle’ ?
On discute entre nous comme des grands. Que de fois ne commence-t-il pas par questionner : “Do You mean... ?” Crois-tu que... ? Il veut être sûr de comprendre mon point de vue. Ensuite, souvent, j’ai droit à : “Father, You are wrong !” Tu as tort !
Heureux gosse qui rencontre sur son chemin une grande personne lui permettant de ‘faire ses dents’...
Avec eux tu fais une cure de décrassage. Rien de ce qui n’est authentique n’y résiste.
Un jour, à brûle-pourpoint, il pose cette question qui me fait rire aux larmes : “Father, does Your Mom drive a Bugatti ?” Ta Maman, conduit-elle une Bugatti ? Il devait se souvenir d’avoir vu un dépliant touristique sur Molsheim où il savait que j’avais passé une partie de mon enfance.
Il a quatre ans. Sandria, une de ses lointaines cousines, vient parfois à la maison. Il est rayonnant. Sur le ton d’une absolue confidence il me glisse à l’oreille : “Father, I love she.” La grammaire se trouve sérieusement écorchée. Mais quelle intensité n’est pas ainsi rendue au sentiment !
Il a quatre ans et demi. Une absence le hante. Celle de son père. Un soir il me confie : “Father, I don’t have a dad.” Je n’ai pas de papa. Il m’en parlera encore l’une ou l’autre fois. A mi-mots. Et avec une infinie pudeur.
Un autre jour encore, à la même époque : “Father, did You have a dad ?” As-tu eu un papa, toi ?
Et encore, une autre fois : “Father, You could be a dad ! Why aren’t You a dad ?” Tu pourrais être papa, toi aussi. Pourquoi n’es-tu pas un papa ?
Il n’a pas cinq ans. Un soir il ose cette question : “Father, why aren’t You my dad ?” Pourquoi n’es-tu pas mon papa, toi ?
Il y a d’autres parentés. Aussi fortes certainement et plus fortes mêmes que celles simplement nouées par les liens du sang.
Comme Jésus parlait encore à la foule, voici que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un dit : “ta mère et tes frères sont là dehors, qui cherchent à te parler.” Jésus répondit à cet homme : “Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?” Puis, tendant la main vers ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère." (Matthieu 12,48-50).
Il avait trois ans. Une de ses premières sorties avec nous “in the mountains”. Les Appalaches ne sont qu’à une bonne heure de voiture de Washington et j’allais m’y détendre de temps en temps avec des amis. Très tôt Danny était de la partie. Sa Mom, par précaution, me confiait un ‘bag’ avec une culotte de rechange. A cet âge il vaut mieux être prudent. Le parc national de la Shenandoa avec ses chevreuils en liberté pourvoit amplement aux découvertes émerveillées de l’enfant. La journée fut chaude et l’après-midi nous avions bien soif. On propose un coca à Danny. Il refuse. Nous insistons. Il refuse encore. Finalement il accepte. Il vide sa bouteille goulûment. Quelle soif devait avoir ce petit ! Et quelle fierté !
Il a toujours dit “in the mountains” avec une sorte d’exaltation mêlée de nostalgie.
Il n’est pas de plus grand désir dans le cœur d’un enfant que celui d’être aimé. Cela rend plus insupportable encore ces images de petits tellement réduits à l’état de squelette qu’ils n’ont même plus la force d’avoir ce désir.
“Father doesn’t love me any more !” Le Père ne m’aime plus. C’est la catastrophe pour notre petit bonhomme. Au cours de cette longue nuit Danny ne cesse de réveiller sa ‘Mom’, va se blottir contre elle pour pleurer son malheur. Je l’ai appris le lendemain matin. La veille, au soir, son exubérance venait de dépasser les limites. Je l’ai ramené à sa mère. Sans doute un peu trop sèchement pour l’extrême sensibilité du petit. Je ne le ferai plus jamais.
“Father, why did they do that to Jesus ?” Pourquoi ont-ils fait cela à Jésus ? Un profond trouble, combien de fois exprimé devant le crucifix de la chapelle. Quelle terrible question pour un petit de quatre ans !
N’est-ce pas à un petit garçon qu’est promise l’ultime réconciliation des antagonismes de notre monde ? Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. (Isaïe 11:6).
Ils sourient aux anges... Qu’ils sont beaux quand ils dorment.
Il venait souvent avec moi, le soir, à la chapelle pour célébrer les vêpres. Nous allumions les cierges. Parfois même nous faisions brûler de l’encens. Assis à côté de moi, son petit index glissait de verset en verset au fur et à mesure que je les récitais. Il en lisait le chiffre à haute voix. N’était-ce pas aussi pour lui une manière de ‘présider’ l’office ?
Lorsque tout en toi redevient enfant tu es prêt pour la vraie Rencontre.
Je n’ai pas pris un chemin de grandeurs... Non, je tiens mon âme en paix et en silence ; comme un petit enfant contre sa mère, comme un petit enfant, telle est mon âme en moi. (Psaume 131,2).
Que de fois, me regardant avec grande tendresse, ne m’a-t-il pas confié : “Father, I prayed for You.” J’ai prié pour toi.
J’ai prié pour toi... Que pourrais-tu donner pour une prière de gosse ? La seule, certainement, à laquelle le Père ne sait absolument pas résister.
Je ne pouvais pas être absent une journée sans qu’il me confie au retour: “Father, I missed You !” Tu m’as manqué ! Et combien de fois ne l’a-t-il pas écrit depuis que j’ai quitté Washington.
Comment faisait-il ? Ma voiture n’était pas encore rangée dans la cour que déjà il savait que j’étais de retour.
Un jour il me dévisage intensément : “Father why are You always so happy when I am with You ?” Pourquoi es-tu toujours si heureux lorsque je suis avec toi ? Au fait, pourquoi ?
Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : “Abraham !” Celui-ci répondit : “Me voici !” Dieu dit : “Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en sacrifice sur la montagne que je t’indiquerai.” Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux de ses serviteurs et son fils Isaac. Il fendit le bois pour le sacrifice, et se mit en route vers l’endroit que Dieu lui avait indiqué. Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit l’endroit de loin. Abraham dit à ses serviteurs : “Restez ici avec l’âne. moi et l’enfant nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous.” Abraham prit le bois pour le sacrifice et le chargea sur son fils Isaac ; il prit le feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble. Isaac interrogea son père Abraham : “Mon père ! – Eh bien, mon fils ?” Isaac reprit : “voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ?” Abraham répondit : “Dieu saura bien trouver l’agneau pour l’holocauste, mon fils”, et ils s’en allaient tous deux ensemble. Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y éleva l’autel et disposa le bois, puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’Ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : “Abraham ! Abraham !” Il répondit : “Me voici !” L’Ange lui dit : “Ne porte pas la main sur l’enfant ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton fils unique.” Abraham leva les yeux et vit un bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Du ciel l’Ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham : “Je le jure par moi-même, déclare le Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton fils unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance tiendra les places fortes de ses ennemis. Puisque tu m’as obéi, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance.” (Genèse 22,1-18).
Qu’il devait être exalté, lui aussi, le petit Isaac, d’accompagner son père ‘in the mountains’...
Serais-tu prêt, toi aussi, à aimer le petit à ce point en l’aimant autrement ?
Le jour de ses quatre ans. Il met la main sur une photo qui me représente à l’âge qu’il a lui-même. Il n’avait jamais vu cette photo. Et comment pouvait-il savoir ? Pourtant, sans hésitation: “Father, it’s You when You were four years old.” C’est toi quand tu avais quatre ans. Ils ont de ces intuitions !
“Father, I like it when You trick me.” J’aime bien quand tu me fais marcher.
Notre nouvelle Oldsmobile était garée dans la cour. Vols et vandalismes n’étaient pas rares les nuits à Washington. Danny, un matin: “Father Your car is broken !” Ta voiture est abîmée. Je me précipite à la fenêtre. Il n’en était rien. “I tricked You !” Je t’ai eu... Avec son rire malicieux.
Le rire de Danny. Unique comme celui de chaque enfant. Leur rire laisse éclater leur âme.
Haut comme trois pommes. Il vient à pas de Sioux – c’est le cas de le dire en parlant de ce petit Inca ! – se cacher derrière un meuble bas ou le dossier d’un divan. Là il se tient immobile et observe en silence. Il faut être un peu plus sioux que lui pour surprendre, dans la ligne d’horizon de notre grand salon, un bout de tignasse noire où percent deux yeux pétillants de malice.
Les chutes du Niagara... Quel événement pour un petit garçon de quatre ans ! Fascinosum et tremendum. Emerveillement devant tant de majesté. Frayeur aussi devant la masse grondante des eaux se précipitant dans l’écume et le brouillard. Il en garde un souvenir très vif. “A lot of water falling down !” Que d’eau, que d’eau qui tombe !
Que de fois n’avons-nous pas marché ensemble le long du ‘Chesapeak and Ohio Canal’ ? Une des grandes trouées du siècle dernier vers l'Ouest à travers les Appalaches. Ce vieux canal en ruine, amoureusement aménagé en parc national, côtoie le Potomac sur plus de 400 kilomètres. Les vestiges sont nombreux: soixante-seize écluses, onze aqueducs, un long tunnel et combien d’autres monuments des débuts industriels de l’Amérique. Tant de choses qui invitent à l’exploration et à l’aventure.
Ce Monde dit à si juste titre ‘Nouveau’ oublie la différence entre jardin zoologique et vastes espaces naturels. Il invite l’enfant à découvrir les mille formes de la vie inconnues en d’autres continents.
Un moment de frayeur inoubliable. Le long du canal une oie sauvage plus grosse que notre petit bonhomme ‘atterrit’ sur sa tête ! Il en avait le souffle coupé pendant de très longs moments. Nous venions tout juste de répéter la leçon : One goose. Two geese. – “Non pas ‘two gooses’, Danny !”
Certains lieux restent plus particulièrement imprégnés de découvertes partagées. Ainsi Great Falls, les chutes du Potomac. Côté Maryland. Mais aussi côté Virginie avec ses rochers, les restes d’un tout premier canal conçu par le grand Washington lui-même, l’abrupte promenade le long des falaises surplombant le tumultueux fleuve.
Avec Javier, son grand frère, on est parti deux jours camper “in the mountains”. Quelle meilleure éducatrice que la nature ? Je me fais réveiller par une petite voix qui pleure, perdue dans la nuit au milieu des arbres. Le petit avait eu besoin de se lever, était sorti, se blessait les pieds nus sur les cailloux et dans la rosée glacée, et ne retrouvait plus l’entrée de sa tente. C’est à ces moments là qu’être ‘père’ veut dire quelque chose !
J’ai fait un rêve fou ! Cela se passe quelque part en l’an 2040. Je ne suis plus de ce monde et assiste de loin. Une fumée blanche au-dessus des toits de la Sixtine. La rumeur s’amplifie sur la place Saint Pierre. Au balcon, le cardinal camerlingue. “Habemus papam ! Daniel, cardinal X.” Le premier pape Inca accepte humblement l’écrasante charge. Il se retire dans sa chapelle. Et là – ensemble – nous avons un moment d’intense prière.
Il avait quatre ans. Un soir il vient plus près de moi et me confie : “Father, I am Your little brother.” Je suis ton petit frère. Comment pouvait-il savoir que c’est la chose qui me manquait le plus malgré l’affection de mes cinq sœurs ?
“When I was a little egg...” Quand j’étais un tout petit œuf... Il fait le geste ‘petit’, ‘petit’, entre pouce et index de sa minuscule menotte potelée. A quatre ans il n’était pas si grand encore. Déjà hanté par le mystère des origines infinitésimales.
Yahvé m’a appelé dès le sein maternel, dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom... (Isaïe 49:1).
Un jour, il avait cinq ans, il me dit tout de go : “Father I hate You !” Je ne t’aime pas ! Pour ajouter tout de suite: “No ! Father ! If somebody hates You, he is silly !” Non, il faut être fou pour ne pas t’aimer !
Eté 1992. Je prépare le déménagement. Danny ne me quitte plus. Chaque caisse qui se ferme doit emporter aussi un peu de lui-même. Voici un carton de grande taille. Pour détendre l’atmosphère je dis : “Danny, veux-tu venir avec mes bagages dans cette grande boîte ?” Il me regarde et mi-humour, mi-reproche me répond : “Father ! I am a human being !” Je suis un être humain...
“I am a human being !” Ce n’est pas un caprice. C’est de droit. C’est de droit divin. C’est plus fort qu’eux. C’est plus fort que toi. L’humain nous dépasse.
Cela devait arriver. La prémonition venait six mois avant mon départ pour l’Allemagne. De la part du petit Danny : “Father ! when You leave, You will be crying like a baby.” Tu vas pleurer comme un bébé ! Et, de fait, au retour, dans l’avion... Mais j’en sais un qui, resté à Washington, n’a pas moins versé de larmes !
Il ne cesse de m’écrire : “Father, I miss You !” Tu me manques... Faut-il donc les distances pour que les êtres nous deviennent plus intensément proches ?
La ‘communion des saints’. Tu n’y crois pas assez. Les enfants t’y font entrer si naturellement. Présents ou absents, vivants ou morts... Ils les embrassent tous dans la même prière.
Un petit seulement parmi les millions qui pourraient avoir besoin de toi ? Mais n’est-il pas à lui-même un infini ? Avec Danny ce sont tous les gosses du monde qui me sont devenus plus proches.
De proche en proche... Le ‘prochain’. L’Evangile ne prévoit pas d’autre révolution. Mais elle est gigantesque !
L’enfant accomplit ce miracle. Un petit inconnu vient s’endormir sur tes genoux. Un si ‘lointain’ se fait si ‘prochain’...
Je l’attendais à l’aéroport de Düsseldorf. Il allait débarquer dans quelques minutes. Après une si longue séparation ! Je devais être plutôt ému et perdu dans mes souvenirs et mes appréhensions. Soudain c’est ‘elle’ qui était là.
‘Elle’ n’a rien dit. On ne s’était jamais vu. Elle est simplement venue me prendre par la main. Une petite Indienne de deux ans. A quelques pas de là, un regard inquiet croise le mien perplexe. Il ne pouvait être que celui de sa maman. Je la rassure d’un signe. La petite s’était mis dans la tête de m’entraîner dans une exploration de cette vaste aérogare... Je la rends très vite à sa mère. Déjà les passagers venant de Washington débarquent.
‘Il’ est venu tout seul, comme un grand, avec, autour du cou, la pochette couleur orange contenant les documents l’identifiant. Danny a sept ans à présent. Je devais tenir la promesse sans laquelle il n’aurait jamais permis que je quitte la capitale des USA. Mais je dois dire aussi que je me réjouissais grandement de passer mes vacances avec lui. Je l’ai donc invité à Düsseldorf pour le mois de juillet.
Il s’est jeté dans mes bras en trépignant de joie. Sa maman ne l’a pas lâché facilement. J’étais moi-même un peu inquiet. Et si un mal du pays irrésistible se mettait à gagner ce petit bonhomme ? Pensez donc ! Au bout de quinze jours il voulait déchirer son billet de retour...
Qu’il était ‘excité’ ce premier matin en Europe ! Il n’arrivait que difficilement à canaliser le flot de ses paroles et de ses émotions. Le chauffeur du taxi qui nous ramenait à la maison doit s’en souvenir encore. Combien de fois, amusé, ne s’est-il pas retourné pour s’assurer qu’il ne rêvait pas ces incroyables retrouvailles.
Ce n’est que par la bande, et par bribes, que j’apprends progressivement ce qui s’était passé dans l’avion. Il reste évasif et ne répond pas tout de suite aux questions. A-t-il passé une bonne nuit ? Pas fermé un œil. A-t-il mangé ? Rien. L’hôtesse était-elle gentille ? “Father, she fainted !” Quoi ? Elle s’est évanouie ? “Oui, confesse-t-il, elle ne pouvait plus que balbutier : ‘Never again with a little boy of seven !’.” Plus jamais avec un gosse pareil ! Il ne veut rien dire de plus. Mais on peut imaginer...
Il ajoute quand même – ça, c’est le bon cœur de Danny – qu’il est allé lui prendre la main en la consolant. “I told her, don’t get nervous !” Je suis allé lui dire: garde ton calme !
Je l’imaginais impressionné par ce long voyage et sagement obéissant à son hôtesse accompagnatrice. Il devait être diablement déchaîné. Pensez donc ! Si haut au-dessus de la terre. Si loin de sa Mom. Et si loin encore de Father. Quelle soudaine liberté !
Il ne lâchait pas son Nounours qui l’accompagnait dans son petit sac à dos ne contenant que le strict nécessaire de survie. La valise enregistrée, avec ses effets de petit garçon, sans lesquels nous aurions eu bien des problèmes, avait beaucoup moins d’importance pour lui.
A peine arrivé à la maison, il prend possession du lit que je lui avais préparé en y installant son compagnon. Mais dès le lendemain cet animal en peluche se trouve relégué dans un coin. “He needs a rest.” Il a besoin de repos.
Je pensais que c’était l’effet du ‘jet lag’. Non, non, Nounours sera au repos durant tout le mois. Jusqu’au départ de Danny.
“Tu n’aimes plus ton ours, Danny ?” Il ne dit rien. Soudain je me rappelle ce soir de Washington où, après un de nos longs débats métaphysiques, il vient se blottir contre moi et me confie cette chose incroyable: “You are my Teddy-Father !”
Ce n’est que la veille de son départ, alors que Danny commence à mesurer l’imminence de la séparation, que l’ourson se fait réveiller de son long sommeil.
Vous ne devinerez jamais comment Nounours va repartir. Eh bien, je rougis. Il me quittera habillé en ‘superman’ ! Et dire que c’est à ‘Father’ que Danny a confié ciseaux, papier, colle et couleurs pour être le couturier de ce drôle de costume pour un Nounours...
Que de charges et que de transferts symboliques, !. Le monde de l’enfant te semble déjà tellement riche. Mais ce que tu ne vois pas d’emblée l’est encore beaucoup plus.
Savoir faire une folie pour un gosse. Mais ne pas le gâter !
Il s’est retrouvé très vite sous le principe de réalité. Vous dirais-je qu’il a été la coqueluche de tout le monde ? Il lui est aussi arrivé de bouder. Cela ne me trouble pas trop car tout de suite après, comme s’il avait à se faire pardonner, c’est le plus gentil petit garçon du monde.
Il a été ministrant à St. Lambertus, la basilique la plus vénérable de Düsseldorf. Qu’il était fier de porter la soutanelle rouge avec le surplis blanc, cette tenue traditionnelle des servants que je portais moi-même à son âge, et qui est toujours en usage en Allemagne.
Une dame, à la sortie de l’office, me confie ses doux scrupules,: “Je me demande si je viens à l’église pour lui ou pour le Seigneur.” Je ne réponds que par un sourire. Au fond, est-ce si important de le savoir ? Depuis que le Fils de l’Homme s’est fait si proche...
C’était sous-estimer la pesanteur du sommeil d’un décalage horaire. Impossible de réveiller notre jeune ministrant à cinq heures du soir ! Mon rêve s’évanouit de faire se rencontrer, servant ensemble à l’autel de St. Lambertus, Danny et le petit André qui, hélas !, va partir le lendemain. Deux gosses si merveilleusement semblables et si merveilleusement différents. A eux seuls ils résument deux moitiés du monde. Le petit noiraud et le petit rouquin. L’ébène et le feu...
Jurassic Park. Débarquant des Amériques, il connaissait la musique et le film. “Father, You need this disk !” Il te faut absolument ce disque ! Comment résister à tant d’insistance ? Nous étions très probablement les premiers acquéreurs à Düsseldorf de ce CD qui venait d’apparaître dans les devantures.
Les dinosaures... Il n’y a que ce qui n’existe plus ou qui n’existe pas encore qui est capable de meubler si puissamment leur imaginaire.
Il m’a fait partager ses émerveillements. Le majestueux Rhin à Düsseldorf. Paris. Les hautes montagnes et leurs lacs en Autriche. Les profondes forêts vosgiennes avec leurs châteaux...
Pourquoi sont-ils tellement séduits par la verticale ? Aucune tour d’aucun vieux château ne résiste à leur envie de les escalader. Et quel autre charme peut avoir à Paris la tour Eiffel ?
Nous allions leur faire prendre la mesure du ‘gothique’ en menant nos ministrants à Cologne, explorer le ‘Dom’, la cathédrale, une des plus vastes du monde, qui a mis huit siècles à se construire et qui n’est toujours pas terminée. Les grandes personnes ont tort de ne découvrir une cathédrale que par l’horizontale. C’est la verticale qui en donne la clé. C’est la verticale qui séduit nos filles et nos garçons. Il faut jouer les Quasimodo pour communier au mystère gothique. Regardez-les grimper les 509 marches de la tour Sud qui, comme sa jumelle, atteint un peu plus de 157m. Dans la masse de pierre la dentelle se précise et d’infinis petits détails sculptés se mettent à parler. Le labyrinthe des escaliers en colimaçon et des sombres couloirs invitent à l’aventure. Par ici on accède aux quinze cloches dont la plus grosse ne pèse pas moins de 23 tonnes. Par là on ne débouche que sur une porte close qu’il serait si tentant de forcer ! Et, tout en haut, s’offre à votre émerveillement le panorama de la grande cité rhénane.
Nous entrons à Paris par l’autoroute du Nord et le périphérique de l’Est. On traverse la Seine. J’aime cette plongée le long du fleuve, dans le cœur de la capitale. “Danny, this is the Seine river.” Lui, sans un moment d’hésitation, (Seine et sane - ‘sane’ comme sain d’esprit - se prononçant à peu près de la même façon) a ce jeu de mot: “The unsane river !” Le fleuve ‘dingue’... Quel malin génie local transforme si instantanément un petit Inca en ‘titi’ parisien ?
Nous avons beaucoup marché ensemble. Notre amitié n’est pas pour les plages faciles. Il lui faut des sentiers escarpés. Elle a besoin d’altitude.
“We will never, ever, do it... !” On ne va jamais y arriver. Jamais. Jamais. Au cours d’une marche de trois heures sur un sentier accidenté autour du Lünersee, à 2000 mètres d’altitude, au fond de la vallée de Brand dans le Vorarlberg. C’est quand ils sont fatigués et que la tâche leur semble impossible qu’ils ont besoin d’une présence qui les invite à continuer. “Danny ! We will do it !” On y arrivera ! Il se remet à marcher vaillamment. Ça va être encore long. Au retour : “Danny, We did it !”. On l’a fait ! Ses jambes n’en peuvent plus. Mais un brin de fierté traverse son regard.
Il ne se connaît plus de plaisir. Enfin des vaches ! Des vraies. Des vaches de haute montagne avec leurs cloches autour du cou. Il court en embrasser une. Longuement. Sur le museau ! Brusquement il me regarde avec cette malice qui lui est coutumière : “Father, they need a shower !” Elles auraient besoin d’une bonne douche ! Pour le petit citadin américain qui n’a jamais rencontré d’autres vaches que celles, inodores, des films de cow-boys, quelle découverte ! Et quel souvenir !
Les chevaux... Il aime. Très intéressé pour savoir si c’est un ‘boy’. Il explore les dessous de la bête. “Look, Father, it’s a boy !” C’est un ‘garçon’ ! Il se redresse. Regarde mieux entre les yeux de l’animal. Et déçu: “No, Father, it isn’t !” – Ce cheval a beau avoir les attributs communs de la masculinité, pas de tache blanche sur le front, donc ce n’est pas un ‘boy’ !
Que de fois ne nous arrive-t-il pas de faire les fous ensemble ? Même dans la rue ou sur un banc de jardin public. C’est la grâce de l’enfant de faire tomber les masques. Les tiens. Et ceux des passants.
Comment pourrions-nous passer inaperçus ? Notre joie d’être ensemble doit être communicative. Il suffit que nous surgissions quelque part pour qu’immédiatement les visages se dérident.
Un couple nous observe longuement. C’est elle qui, enfin, ose la question : “Vous l’avez adopté ?” - “Non... C’est lui...”
L’hôtesse de la petite pension montagnarde où nous avions passé trois nuits, le matin de notre départ, a une larme à l’œil. A défaut de pouvoir l’embrasser, ce dont il a horreur, elle prend congé de son “petit play boy”, comme elle l’appelait, avec un chaleureux “Grüss Gott”. Il est vrai qu’il avait tellement fait la joie de sa maison.
Quelle merveilleuse entente entre nous lors des grandes décisions. Nous étudions ensemble la carte routière. Allons-nous continuer tranquillement sur cette bonne voie à grande vitesse dans la vallée ou bien nous aventurer sur cette petite route impossible qui escalade le ciel ? Du côté de là où ça grimpe... Bien sûr !
Même en juillet, il s’agit de ne pas être distrait. Oublier de lire ce panneau au pied d’une grande montée peut vous obliger, cinquante kilomètres plus loin et mille ou deux mille mètres plus haut, à rebrousser chemin. Simplement parce qu’en l’espace d’une nuit le col est devenu infranchissable par des mètres de neige...
Il y a entre nous ces moments de frémissante communion aux merveilles de la Création.
Comme s’ils avaient brusquement le souffle coupé. Des instants où ils ne disent plus rien. Un silence qui parle. Ils sont impressionnés.
Il opte habituellement du côté du risque. Et c’est là que nous nous retrouvons complices. L’air de nous dire : ‘Allons-y, ta Mom n’est pas là’ !
En quittant l’Autriche, à un poste frontière sur une petite route de montagne où ne passe qu’une voiture de temps en temps, je me fais longuement arrêter. Danny, installé sur le siège arrière, entouré de cahiers et de crayons de couleur, est complètement absorbé par son chef d’œuvre. Quel autre rêve inavoué peut avoir un douanier, en des lieux aussi solitaires, un jour d’été, à l’heure de midi, sinon de mettre la main sur l’affaire de ‘kidnapping’ du siècle ? Mais il avait beau tourner et retourner nos passeports, les papiers du véhicule et surtout le contenu de la fameuse pochette orange que Danny avait porté autour du cou lors de son arrivée et qui renfermait les documents sans lesquels la sourcilleuse administration américaine ne laisserait pour rien au monde sortir un de ses petits citoyens. Notre douanier était-il déçu ? On s’est quitté sur un sourire.
Il reste sur un des rayons bas de ma bibliothèque un petit ‘alignement de Carnac’. Des vestiges qui ne datent que de quelques mois. Danny avait amoureusement collectionné ces cailloux dans la montagne. Il me les a laissés en mémorial.
Les enfants sont tellement séduits par le minéral. Toutes les pierres, entre leurs mains, deviennent précieuses.
Notre petit Inca est du genre ‘compacté’. Tout dans son physique est en raccourci et en rondeur. A sept ans, il a gardé ses menottes potelées avec leurs fossettes de bébé.
En traversant la Forêt Noire, nous faisions halte au ‘Gasthaus Zur Krone’. Danny a immédiatement fraternisé avec Félix, le fils des aubergistes, qui a son âge mais qui le dépasse d’au moins une tête. Ce fut touchant de les surprendre, le plus grand mobilisant toute son ingéniosité pour adapter la selle de son vélo à la taille de son petit camarade d’un jour.
L’âge d’innocence... Ils n’ont pas de porte-monnaie !
Essayez donc de leur faire ‘gérer’ les nécessités matérielles ! Tout ne leur leur vient-il pas par grâce ? C’était la grande Kermesse à Düsseldorf. Par souci d’éducation, et fort de l’expérience de la veille où son appétit des amusements risquait l’excès, je l’avais accompagné encore une fois à la fête, bien décidé à lui faire découvrir de nouvelles dimensions des choses. Nous étions tombé d’accord qu’au lieu de me demander sans cesse de l’argent c’est lui qui tiendrait les cordons de la bourse. Assez de Deutschemarks pour combler plus d’un enfant. Il est donc parti ‘riche’ de mille possibilités. Hélas ! De manèges en balançoires sa ‘fortune’ a fondu si incroyablement vite ! Il savait qu’il était inutile d’implorer une rallonge. Tel avait été le contrat entre nous au départ. Déçu ? Un peu. Le prix à payer pour grandir semble parfois bien lourd !
Qu’il est émouvant, pourtant, leur sens de la gratuité ! Les saints le retrouvent. Tel ce vieux missionnaire d’Afrique qui faisait vivre sa mission en vendant les briques qu’il fabriquait. Un ingénieur de passage s’intéresse à cette entreprise. Après un rapide calcul, il dit au Père : “Comment faites-vous ? Vous perdez tant de centimes par brique vendue.” Et le missionnaire de lui répondre : “Sans doute, mais je me rattrape sur la quantité.” Etonnante logique du Royaume !
Nous étions de passage dans une maison de repos. Sa gaieté communicative emplissait l’espace et les cœurs. Pourquoi ne fait-on pas davantage appel à eux pour guérir les détresses du monde ?
Nous avons beaucoup discuté ensemble. En anglais, bien sûr. Quand il commence, comme depuis toujours : “Father...”, pour questionner ou pour contredire. Des moments merveilleux ! Et qu’elles sont gourmandes de votre temps ces petites intelligences en éveil !
Il n’a pas perdu sa sublime mini-séquence ‘musicale’ de deux sons seulement par laquelle il exprime depuis toujours son contentement d’avoir raison. Un double “ã” (phonétique) émis sur un intervalle de deux tons. La première voyelle est d’attaque et de durée très brèves. La seconde, deux tons plus bas, est plus expirante. D’autant plus étirée que son contentement est plus grand. Mais comment décrire ? Il faut l’entendre.
Il repartira avec ‘son’ livre. Une centaine de pages amplement illustrées que nous avons amoureusement composées et éditées en collaboration. Quel plus beau souvenir peut-il emporter de sa première découverte de l’Europe ?
Il m’a appris à ‘perdre’ du temps. C’est-à-dire à en gagner infiniment !
D’où vient qu’avec un enfant on se sent plus que deux ? “Leurs anges...” nous prévient Jésus.
N’est-ce pas une grande grâce que de vivre avec un enfant ? Il faut être devenu bien aveugle pour attenter à un enfant. Aveugle au point de ne pas voir leurs anges.
“Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits, car, je vous le dis, leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux.” (Matthieu 18:10).
Ils ont l’air de te dire avec un brin de reproche : “Les anges, tu n’y crois pas ? Comment peux-tu vivre sans ces messagers d’ailleurs ?”
C’est si fragile un gosse ! Une grande force, pourtant, émane d’eux. La simple force d’humanité.
Tu ne peux pas vivre avec un enfant sans te retrouver enfant toi-même et de boire l’humain à sa source claire
Je n’avais jamais tant cuisiné de ma vie. C’était pour faire plaisir à mon petit hôte. Au bout de trois semaines, avec son malicieux sourire : “Father, my Mom is a better cook than You are !” Ma maman cuisine mieux que toi ! Ils ont de ces façons...
A sept ans, il n’a pas perdu sa sublime manière de dire “My Mom”. Avec une bouche ronde et gourmande.
Chaque enfant est porteur d’un mystère qui le dépasse. Ce mystère reste bien incompréhensible aussi pour ses plus proches.
C'est au bout de trois jours qu'ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions. Et tous ceux qui l'entendaient s'extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. En le voyant, ses parents furent stupéfaits, et sa mère lui dit : "Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comment nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi !" Il leur dit : “Comment se fait-il que vous m'ayez cherché ? Ne le saviez-vous pas ? C'est chez mon Père que je dois être.” Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait. (Luc 2,46-50).
Ce mardi matin, à 10:50, le vol 207 de la Lufthansa l’a emporté. Düsseldorf. Frankfurt. Washington. Je reviens à la maison sur le coup de midi. Quel vide ! Il a donc occupé tant de place ?
Ce que “I miss You” veut dire ! Tu me manques ! Il n’est plus là. Cependant tout chante sa présence. Un vide plein. Un plein vide... Cela va se poursuivre encore bien des jours.
Dans la rue des inconnus me sourient. J’ai donc dû leur sourire d’abord ! Le petit Danny doit continuer invisiblement de me tenir compagnie.
Je ne peux pas traverser le Hofgarten, derrière ma maison, sans qu’il soit encore là, riant et gambadant sur l’herbe, guettant les petits lapins.
Une présence trop quotidienne risque d’occulter la présence. C’est l’absence qui lui rend sa pertinence. L’occasion t’est ainsi donnée d’en revivre plus intensément l’essentiel.
Première lettre de Danny après son retour à Washington : “I love You so much because You are so special.” Je t’aime tellement parce que tu es unique. Tu es toi, ne cesse de dire l’affection.
Depuis son départ d’ici, il m’envoie dessin sur dessin. Des montagnes en forme de pyramide entre lesquelles se lève un immense soleil brillant.
Avant de l’avoir rencontré, je n’imaginais pas combien un petit sans papa pouvait avoir besoin, un besoin frémissant, d’un ‘père’.
J’ai compris depuis ce que signifie ce Joseph aux côtés de l’Enfant de la crèche de Noël et que nous appelons si justement ‘saint’.
Je sais maintenant que je ne vais jamais m’ennuyer durant la longue éternité. Si seulement le Père veut me permettre d’accompagner une bande de gosses explorer les secrets du Royaume.
Les enfants du Royaume. De toutes les couleurs. Comme tous ceux que j’ai rencontrés aux quatre coins du monde, en Afrique, en Asie, en Europe, aux Amériques...
Il avait quatre ans à l’époque. C’était la veille de mes vacances. Daniel, pressentant une longue absence, ne me quittait plus d’une semelle. Un peu inquiet – qui lui avait mis dans la tête que j’allais rencontrer des ours ? – et très intéressé par les préparatifs de mon grand périple de ‘campeur solitaire’ à travers les Etats-Unis. J’avais fini de charger la voiture. Il me regarde, et avec l’expression d’un profond souci, a ce cri du cœur : “Father, don’t forget the milk !” N’oublie pas le lait !
Il avait donc été si attentionné à suivre le moindre petit détail de mes préparatifs ? Que de fois, depuis, ces paroles ne me sont-elles pas revenues ? Avec leur intonation et leur insistance. “Don’t forget the milk !” Le lait... sève nourricière pour un petit bonhomme, comment l’oublierait-il ?
Le message m’est resté : Tu charges ta voiture de tant de choses ! N’oublies-tu pas l’essentiel ? Le lait... pour le petit être qui sommeille en toi.
Tant et tant de choses encore et encore resteront pour toujours gravées dans ton cœur. Comment pourrais-tu en oublier la moindre petite miette ?
Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements. (Luc 2,51).
Et dire que ces moments si incroyablement fragiles ont une dimension d’éternité !
Il est venu simplement grimper sur mes genoux. Et il s’est endormi. Cela a changé tant de choses pour lui. Cela a changé tant de choses pour moi.
Je sais à présent comment il faut prier. Commence par ne rien dire. Grimpe sur les genoux du Père. Endors-toi. Le reste te vient par grâce.