Tous les enfants du monde
Il arrive qu’un seul suffise pour faire avec lui le tour du globe de tous les enfants du monde. C’est décidément une drôle d’aventure qui commence le jour où un petit Inca de deux ans fait son entrée dans ta vie. Un petit inconnu vient sans façons grimper sur tes genoux pour s’y endormir. Ensuite il te prend par la main. Il va te mener très loin. En fait il ne cesse de te faire faire le tour du monde.
C’est en me rendant à l’Ouest que je l’ai rencontré. Unique. Ce descendant mongoloïde des incas du Nouveau Monde. C’est en allant vers l’Est que je ne cesse de le rencontrer. Multiple. Derrière les mille frimousses asiatiques qui me séduisent et semblent m’adopter.
Pour trouver le maillon manquant et boucler la boucle, il suffit de remonter dix ou quinze mille ans en arrière. Lorsque les premiers hommes des Amériques, issus de cette vaste Asie, sont venus coloniser les deux parties du continent nouveau, à travers ce qui est alors, par l’effet des glaciations, un pont intercontinental et que nous appelons aujourd’hui le détroit de Béring.
L’avion qui devait nous mener de Beijing à Lanzhou sur les rives du Fleuve Jaune ne décollerait que tard dans la nuit. L’occasion m’est ainsi offerte de revenir sur cette place Tienamen que j’avais visitée il y a trois ans, sous la neige, en plein hiver. Cette fois-ci, elle est rayonnante des splendeurs de l’été et de milliers de sourires.
Une foule venue simplement prendre le soleil dominical sur la plus grande place du monde. Je me trouvais soudain subjugué par ce formidable potentiel d’humanité dont je côtoyais ici l’échantillon. Quelle jeunesse ! Quelle force contenue ! Quelle sagesse ! Se renforçant de jour en jour au cours de notre périple, la certitude que cette Chine, le quart des humains du globe, sortait enfin d’une longue hibernation et que ce réveil ne pouvait pas ne pas libérer une immense réserve d’énergie.
Ces chevelures de jais, ces yeux noirs un peu bridés, ces pommettes saillantes ne cessent de me renvoyer l’image des lointains cousins de ce petit Inca qui, un jour, à Washington, est venu, sans dire un mot, m’ensorceller en grimpant simplement sur mes genoux pour s’y endormir et qui, depuis, malgré les distances, me reste si incroyablement proche. Oui, de si lontains cousins et une si grande ressemblance.
Il est des moments de grâce. Peut-être faut-il se trouver très loin ‘ailleurs’ pour qu’ils vous saisissent davantage. Soudain, sur cette place immense, perdu au milieu de tant de visages inconnus, je me sentais en incroyable communion humaine. Comme si Tienamen, oubliant l’horreur d’une répression sauvage, retrouvait sa signification qui veut dire ‘paix céleste’.
L’âme était à la célébration plus qu’au spectacle. Quelque chose comme une intense prière sur le monde et l’offertoire de la messe que je n’avais pu célébrer autrement ce jour-là.