Le grand enfermement du verbe
Devenir maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien ne pouvait se formuler que précédé, plus de cinq siècles auparavant, de cet autre rêve, à savoir devenir maître et possesseur du verbe. Est-il possible, en effet, de maîtriser la nature avant de s’être rendu maître des essences ?

Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an 1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché contre le Logos. La tentation commence par susurrer cette simple
question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu’il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ? Ce doute chuchoté se fera
clameur, amplifiée par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus
tard, de ce doute procédera l’affirmation fondatrice de la plus récente modernité. Je pense donc je
suis.
La parole pervertie
Le serpent dit... — La femme répondit... — Le serpent répliqua... (Genèse 3). L'engrenage fatal commence ainsi. On se laisse gagner par les charmes du séducteur. On s'excite au son de la voix tentatrice. 0n ne refuse pas de donner champ au soupçon sur la vérité de l'Alliance. On se prête à un échange en catimini. Le dialogue se noue. Ce que tout seul on n'aurait pas osé prend corps dans cette `entente' sur des malentendus. De démission en démission on glisse hors de l'Alliance.
Créé à l'image et à la ressemblance du Logos divin, l'homme est le vivant qui parle. Par une connaturalité profonde, la parole humaine n'est pleinement elle-même qu'en dialogue, en alliance, avec la Parole de Dieu. Le péché commence et s'accomplit avec la parole qui se coupe de l'essentiel Dialogue et se met à fonctionner en schizoïdie.
Le péché archéologique, péché originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre chose que la perversion de la Parole humanisante par l'instauration d'un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite l'humanité authentique. Un péché contre la matrice du spécifique humain et, partant, un péché contre l'être vrai de l'homme.
Chaque homme naît là où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l'homme n'est homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes semble l'occulter, cette vérité est seule fondatrice de la plénitude humaine. Sans elle l'humain se voit finalement condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos. En clôture tautologique.
A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.
Quelque chose comme une complicité fuyante, un pacte à côté, une connivence contre la communion ! La parole schizoïde... On la croyait d'audace, cette parole. On se retrouve avec des mots qui ont perdu le souffle.

Modulation d’amplitude ou modulation de fréquence, peu importe. Et nous sommes aujourd’hui particulièrement ingénieux à produire, à diversifier et à amplifier ces modulations. En leur essence, cependant, elles ne sont jamais que de purs phénomènes ondulatoires. Du bruit. Flatus vocis du moderne nominalisme !
Le signifiant déraciné
Abstraite à la fois du réel et de la pensée, la réalité linguistique se boucle en autonomie comme strict `objet' de science. Au fait que `l'homme parle' se substitue vite l'axiome `il y a du langage'. Un glissement d'abord méthodologique. Il attente cependant à l'humain. De la science il déborde sur la philosophie. Derrière la liberté de la parole se profile la nécessité particulière de la langue constituée; derrière cette nécessité particulière, la nécessité universelle du langage constituant.
Cette nouvelle linguistique ne s'occupe que du rapport entre le signifiant et le signifié, c'est-à-dire du rapport entre la matérialité phonique du signe et le concept, entre l'image acoustique et l'image mentale. Elle ne s'occupe pas du rapport entre signe et chose. Le signe fonctionne dans l'espace clos d'un système structural. Dès lors ce n'est plus le projet humain qui produit le sens mais le système.
Exit le signifié. Reste le signifiant avec sa réduction à l'état de langage brut. Ce n'est plus l'humain qui explique le langage, c'est le langage qui explique l'humain. Se trouvent alors remises en question les sciences humaines en tant qu'humaines. Voilà l'humain livré à cette plus fondamentale nature derrière toute culture, à cette plus originaire structure derrière toute histoire. La boucle du même enfin complètement bouclée !
Désormais il y a la loi du langage qui régit l'ordre du signifiant et partant du symbolique. Le sujet est réduit à l'objet, le conscient à l'inconscient, la liberté à la nécessité, et finalement le sens au non-sens. La signification n'est plus que phénoménale. Derrière tout sens, dit Lévy-Strauss, il y a un non-sens. Le nouveau cogito veut, avec Lacan, se formuler de façon suivante: je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. Le langage parle sans je. Simplement ça parle ! Exit l'homme...
La parole devenue folle
Folle comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu son `embrayage'. Toute crise est toujours en même temps crise de la parole. C'est-à-dire de la signification. Très profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent plus. La parole est livrée à l'équivoque. Parce que le sens éclate. Parce qu'ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours ne peut être que vouée à la ruine !
Ce que parler ne veut plus dire. Lorsque les référentiels glissent en immanence et que les valeurs se reprennent dans la courbure anthropocentrique. Lorsque la Parole de Dieu ne transcende plus ce possible et ne lui confère plus sa norme. Lorsque la vérité tout entière est livrée au seul possible de l'homme. Reste le `Discours Dominant'. Avec ses `Maîtres penseurs'. Et les camps de concentration pour les pauvres libertés rebelles.
Impossible recherche d'un langage qui soit, selon l'expression de Rimbaud, l'âme pour l'âme. Reste une anarchie nominaliste `créatrice' d'une infinité de langages et d'une infinité de confusions. Babel !
La parole condamnée à tourner en rond
Il s’agit du ‘Discours’ lui-même qui fait notre culture, c’est-à-dire la parole cratrice d’humanité. Le Discours ainsi bouclé sur lui-même se met à fonctionner en clôture. En rupture avec le dialogue à la fois théologique, ontologique et axiologique avec l’Autre, sans quoi aucune culture n’a jamais réussi à fonctionner longtemps sans courir à sa perte. Vaste déploiement d’un monologue de l’immanence avec elle-même. Finalement, gigantesque tautologie tournant sur elle-même totalitairement.
Se coupant de plus en plus de la source chaude de l’autre de lui-même et épuisant de plus en plus vite ses réserves d’énergie spirituelle historiquement accumulées, il se nourrit de plus en plus de ses propres déchets qu’il n’a même plus le temps de recycler et va jusqu’à se complaire dans l’absurde et l’étrange de sa propre entropie. Quelque chose comme un ‘stade anal’ d’autiste coprophagie...
Le grand discours tautologique, auto-producteur de sens et auto-justificateur de lui-même. Une tautologie résonnante dans la ‘caverne’. Elle doit se trouver une généalogie, une virginité et une innocence. Vaste déploiement de la sophistique cavernale. Nouvelle Babel ? Une infinité de discours schizophrènes qui, dans leur différence, ne disent pourtant que le même.
Cette prolifération tautologique ss dote de médiations – les ‘media’ justement ! – indispensables pour sans cesse lancer et relancer sa propre prolifération.

La totalité constituante n'est plus donnée absolument. Une `bulle' se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours. L'objectivité étant néantisée reste la subjectivité objectivée. Le sens constitué veut être le sens constituant. Les effets se rendent autonomes. La méthode se substitue aux liens.
Le signe se trouve de plus en plus vidé face à l' `objet' qui fuit à l'infini. Le signe se coupe du référent. Le signifiant se coupe du signifié. C'est la subjectivité qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrène s'éclate. La parole se désintègre. La parole humaine n'est plus à partir du sens mais se veut créatrice du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement constituant.
Le Discours produit de plus en plus de discours au pluriel qui prennent valeur par leur consommation même. Car cette production mercenaire de discours n’est que par le consommateur qui lui-même n’est que par son conditionnement. Par sondages interposés, un ‘public’ conditionné conditionne la croissance de son propre conditionnement. Un discours ‘lancé sur le marché’ peut ainsi faire ‘boule de neige’ à condition que le bruit publicitaire soit instantanément intense et que la ‘cible’ ait des réflexes suffisamment conditionnés. Une fois l’impact du processus assuré, le déferlement quantitatif consacre la qualité qui, à son tour relance la quantité. Une boulimie qui avale des forêts de pâte à papier et sature les ondes.
Ainsi fonctionne le Discours tautologique dans la clôture et en stricte finitude. Mettant entre parenthèses l’essentiel. Entre parenthèses: la vérité, le Sens, les Valeurs. Entre parenthèses: le fondement. Entre parenthèses: l’archè et le télos. Le cercle vicieux des effets et des causes. Mais comment faire autrement puisque toute signifiance veut s’autoproduire en autonomie ?
L’ultime critère devient la non-contradiction à l’intérieur de la bulle. Inflation des signes et des signifiés... Prolifération de signes enflés et gonflés de vide... Polysémie où n’importe quoi signifie à la limite n’importe quoi... Tautologique auto-production du signe par le référent et du référent par le signe... Relativité... Ce que parler ne veut plus dire.
Le Discours dominant
Derrière l’infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Un Discours derrière les discours. Le grand ‘souffleur’ de nos mises en scène. L’esprit du temps. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne l’est pas. Il ne s’explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Le non-dit est son expression habituelle. Le ‘on’ est son empire. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Les media lui fournissent l’orchestration et lui assurent l’amplification et la résonance. L’Audimat le dynamise.
Le discours dominant délimite l’horizon indépassable de la caverne. Il en exprime la logique la plus pertinente. il en constitue la forme suprême de ‘bonne conscience’. C’est dans sa logique qu’on réussit aux jeux et concours de la caverne. Les enfants de la caverne sont plus malins que les enfants de lumière... La foi chrétienne ne peut avoir que l’air ridicule dans la caverne. Elle est l’éternelle perdante aux jeux et concours de la caverne. Qu’a-t-elle d’intéressant à produire pour amuser les cavernicoles ? N’est-elle pas leur inlassable trouble-fête et leur ‘mauvaise conscience’ ? Mais peut-il en être autrement pour une foi qui ne peut qu’être fondamental refus de toute caverne ?
Le Discours bien-portant
Si l’aventure de la modernité peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s’ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ‘ruses’ du Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapître ?
Le meurtre du Père judéo-chrétien. Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à la modernité. L’homme. La liberté. L’égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?
Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l’homme en autonomie dans l’inconscience des conditions de possibilité de ce possible. Cet âge est plein de trop de certitudes et de trop peu de questions et d’étonnements. Son ironie l’empêche d’avoir l’humour. Il prend peu de temps pour méditer sur la mort ou sur les négativités, et encore moins sur le péché... Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu’il prend pour LA lumière. S’aveuglant, dans le flottement entre théisme, déisme et athéisme, sur la Source de toute lumière.
Progressif glissement qui s’accélère. Et brusquement comme un basculement. L’audace devenant exponentielle. De la raison totale en alliance à la raison schizoïde. Du logos comme don du sens au logos comme discours tautologique. De la raison constituée ouverte sur la raison constituante à la raison constituée s’absolutisant elle-même comme rationalité conquérante et constituante à l’infini.