Illusions
La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses illusions. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l’admettre ?
Fatal enchaînement d’un refoulement, d’une schizophrénie et d’un enfermement. Le grand enfermement de l’homme sur l’homme. Fatale alternative à la métanoïa ! L’autistique raison close sur elle-même jusqu’à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu’au désespoir et jusqu’à l’absurde avec cette question radicale.
Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais l’homme est responsable de l’homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme. Mais si l’homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera ? Comment l’homme pourra-t-il se justifier ? Il reste le refuge dans la sublime illusion de l’homme impeccable ou le réflexe infantile de rejeter la faute hors de soi.
Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l’Alliance, qui lui donne sens. A l’homme devenu ’suprême’ revient la tâche d’inventer l’homme. La tâche de Sisyphe d’inventer inlassablement l’homme ! C’est à lui que revient alors la charge d’être créateur et fondateur radical de vérité, d’être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout !
Mais où commencer et où s’arrêter entre la belle ’idée’ de l’Homme et le "réel" de l’humain trop humain ? Comment l’homme va-t-il se donner une généalogie ? Comment va-t-il se refaire une virginité ? Comment l’homme va-t-il se construire sa ’bulle’ de survie ? Où va-t-il puiser le sens ? Il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention se mettre d’accord sur les conventions ?
Il reste à l’animal sacralisateur qu’est l’homme la panthéiste sacralisation des ’valeurs’ schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des ’ismes’. Et les ’Maîtres Penseurs’. Le soupçon à l’infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les ’systèmes’ totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d’Utopia... Ou Archipel du Goulag ? "Horizon indépassable" ? Mais la forêt n’est-elle pas l’horizon indépassable du chimpanzé ?
Seule ’transcendance’ à cette immanence du possible schizophrène, la fuite en avant du progressisme scientiste ou les paradis artificiels de l’idée ou de la drogue ! Mais que signifie une révolution qui renvoie le même homme dans les mêmes clôtures ? Que signifie un ’Progrès’ qui ne tourne qu’en bouclant sur elles-mêmes productions et consommations ? La cohérence la plus logique de la condition schizophrène ne serait-elle pas la démesure nihiliste ? Drame d’une démesure infiniment libérée prise au piège d’une clôture qui ne peut être jamais à sa mesure !
Mais peut-être commençons-nous à pressentir, aujourd’hui, comme une fracture de l’histoire où l’homme est appelé à expérimenter, fut-ce par l’absurde, que l’homme passe infiniment l’homme. Sans doute l’impasse n’est-elle pas fatale. Pourquoi cette même judéo-chrétienne dynamique qui ouvre les démesures n’ouvrirait-elle pas encore, comme toujours, l’infini espace de l’AUTRE ?