Nous avons péché
Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.
Tant sont tenaces les imbéciles illusions. Nous n'avons pas fini de mener jusqu'au bout la critique de cette `religion' progressiste, avatar dénaturé de l'espérance chrétienne. La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n'a pas encore pris la mesure exacte de son impasse. Peut-être l'enfant prodigue n'a-t-il pas encore touché le fond de l'angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d'une fuite en avant se sentent moins sûres d'elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d'une remise en question radicale.
Impasse
Ce que nous appelons pudiquement la crise ne fait que commencer. Au bout d'une éphémère aventure seulement ! Et après que le fonctionnement de l'outil d'abondance n'ait profité qu'à un petit quart de l'humanité seulement. Et encore !
Qu'en sera-t-il dans deux siècles ? Dans vingt siècles ? Dans cinq cent siècles ? Le temps peut-il corriger les effets d'une accélération qu'il porte ? Pour combien de temps l'homme peut-il s'aveugler dans la stupide fuite en avant ?
La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle.
Tout se passe comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.
Nous avons péché par hybris
Nous avons voulu devenir `maître et possesseur de la nature' après nous avoir érigés en maîtres et possesseurs du sens. Nous nous sommes donc mis à développer l'outil avec frénésie. L'outil intellectuel et l'outil matériel en féconde interaction. Une mécanique qui grossit et s'emballe de façon exponentielle, gourmande de plus en plus de matières et d'énergies et produisant de plus en plus de `bien-être'. Cet outil se faisait vecteur de nos euphories. La foi au `progrès', la foi au progrès exponentiel, la foi au progrès infini, devenait notre nouveau Credo, inspirant les plus folles idéologies des progressismes de droite et de gauche.
Nous ne l'avons pas chanté longtemps, cet hymne à la gloire de notre possible infini. Très vite nous avons déchanté ! Pris au piège. Coincés par nos finitudes et nos impossibles. Affolés tel l'apprenti-sorcier ayant découvert la puissance de Prométhée en oubliant les limites de son possible.
N'avons-nous pas fait notre bonheur d'un `outil' qui, loin de notre bonheur, ne tourne que pour le plaisir de tourner ? N'avons-nous pas profondément aliéné notre être à l'avoir et l'avoir à la consommation ? N'avons-nous pas enfermé le désir dans le cercle infernal du progrès pour le progrès, de la croissance pour la croissance, de la rentabilité pour la rentabilité, de l'accumulation pour l'accumulation, de l'exponentialité pour l'exponentialité... ? N'avons-nous pas réduit les fins de nos moyens aux moyens de nos fins ? N'avons-nous pas confondu le sens de l'histoire avec le non-sens que l'outil exponentiel a donné à `notre' histoire ?
Nous avons péché contre l'Ouvert
Nous pensions nos horizons illimités. Nous avons cru que, sans l'Autre, tout était possible. Nous avons déclaré `indépassable' l'horizon de nos idéologies. Mais la forêt n'est-elle pas justement l'horizon indépassable du chimpanzé ? Nous n'avons pas fini de mesurer l'étroitesse de notre pensée et des petites lueurs de nos lumignons que nous prenions pour les `Lumières'.
Nous avons oublié l'essentielle ouverture de tout système vivant. L'écosystème du sens encore plus que tous les autres. Obnubilés par nos prouesses et béats devant nos aménagements intérieurs nous avons oublié qu'il y a un `dehors' de notre caverne.
Nous nous sommes mis à boucler en clôture notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back les sorties de notre système sur ses entrées.
Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.
Nous avons péché contre la Source chaude et le
Puits froid. Insouciants des lois de l'énergie et de l'incontournable
entropie de tout système clos. Comment, par exemple, faire fonctionner
exponentiellement une dynamique infinie - le `progrès', tels que nous
l'imaginions - à l'intérieur d'un espace fini ?
Ce n'est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.
Nous avons péché contre la Source
Un monde qui méprise les nappes phréatiques de ses sources en vient vite à être condamné à boire l'eau de ses citernes frelatées.
Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement l'homme !
Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir
autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme
pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence
verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.
Nous avons péché contre le sens
C'est-à-dire contre le sens qui donne sens... Notre bulle s'est
constituée en gigantesque système résonateur qui
vibre de ses propres vibrations. Signifiés et signifiants, signes et
référents, n'ont plus fondamentalement qu'une épiphénoménale `consistance'
vibratoire.
Modulation d'amplitude ou modulation de fréquence, peu importe. Et nous sommes
aujourd'hui particulièrement ingénieux à produire, à diversifier et à amplifier
ces modulations. En leur essence, cependant, elles ne sont jamais que de purs
phénomènes ondulatoires. Du bruit. Flatus vocis du moderne nominalisme !
Il faut au sens schizoïde un effet de masse pour se donner sa légitimité et
l'illusion de consistance. Il n'est plus d'autre instance décisive que la
sacro-sainte `opinion publique'. Une large quantité affectée et résonnante.
Comme si la qualité ne pouvait plus être que par quantité accumulée. Comme si
les manipulateurs-manipulés du Discours s'évanouissaient sans cette caisse de
résonance du quantitatif résonnant disponible. Une voix ne peut plus trouver de
justification que dans son écho.
On croit que le sens surabonde. En fait ce ne sont que des débris de sens qui
prolifèrent. On se félicite d'une raison en croissance. En fait ce n'est
qu'encombrement de `raisons' hétéroclites. On se réjouit d'une société qui
devient transparente à elle-même. En fait c'est un désarroi qui porte le masque
d'une sécurisante uniformité. On se vante d'avoir démystifié tous les absolus.
En fait on ne cesse d'absolutiser des étiquettes. On se fait fort de n'avoir
plus de tabous. En fait c'est le système tout entier qui fonctionne
répressivement. On pense proférer une parole différente. En fait on se contente
de moduler différemment - droite, gauche - un même Discours du
'même'. On vante les
progrès de l'instruction. En fait on ne fait que faire face aux inadaptations. On
parle de maturité grandissante. En fait on s'illusionne sur les manipulations
et les détournements de sens. On s'extasie sur la créativité. En fait
ne fonctionne qu'une mécanique de production et de consommation inflationniste
de signifiants d'un jour.
Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l'universel,
nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu'où faudra-t-il
traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie
des espaces paternels ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin
de l'anamnèse. Et le cri profond de la nostalgie.
Nous
avons livré l'humain aux maîtres du soupçon
Au moment même où l'homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà
se lèvent les `maîtres penseurs' du soupçon. Les maîtres penseurs du soupçon
n'ont pas fini d'annoncer la `mort de Dieu' que déjà les maîtres penseurs de
l'absurde proclament la `mort de l'homme'...
L'homme, simple produit du hasard et de la nécessité ? Comme un texte
incroyablement complexe écrit au hasard avec un alphabet chimique dans une
langue sans significations mais aux règles strictes. Ces règles corrigent
lentement et progressivement le texte écrit et réécrit inlassablement et
mécaniquement durant des millions d'années. Un texte où les fautes de frappe,
les erreurs de duplication ou de transmission se révèlent elles-mêmes fécondes
dans la mesure où elles ne contredisent pas radicalement le texte en
construction. De ce texte il est vain de chercher quelque signification
en-dehors de l'insensé de sa stricte articulation elle-même.
Hasard et nécessité... C'est ce qui reste logiquement lorsqu'à l'être et à la
pensée il n'est plus d'autre possibilité que de tourner en rond dans l'enclos. C'est-à-dire
dans l'horizon indépassable de l'absolu `il y a'. Tous les matérialismes
du monde ne peuvent pas ne pas se rejoindre dans une clôture initiale. L'ultime
archè de toute chose, qu'il soit structure ou infime élément de structure, ne
peut être qu'un absolu `il y a', sans raison précédente, sans plan
préalable et surtout sans constructeur. Mais comme la réflexion part
nécessairement d'un déjà-construit hautement complexifié au point de penser, il
s'agit d'expliquer en descendante `tomie' jusqu'à l'insécable `a-tome' et à
faire le pari que la montée s'est opérée par processus exactement symétrique
mais inversé. C'est moins dans l'analytique descente que se reconnaissent les
matérialismes que dans le pari sur une montante mécanique.
L'homme, un texte clos sur lui-même ? A la racine de l'humain, il
n'y aurait plus qu'un `logos' brut sans pensée ni penseur, une règle sans
législateur, un langage sans parole et, partant, sans locuteur. Que peut-il
rester de l'homme, fils d'un tel verbe anthropogène ? Que peut-il rester
du spécifique humain ainsi réduit à la radicale insignifiance de la structure
fonctionnant pour fonctionner dans l'absolue finitude de la clôture ?
L'homme une passion inutile ? La soif démontre par la négative que la
vie n'est pas morte. L'absurde, à sa manière, proteste encore de l'homme. Tant
que crie la protestation la mort n'est pas. Mais que ce cri cesse pour ne plus
laisser place qu'à une passion inutile, alors le tragique lui-même
s'enlise dans le vide infini. Exit homo. L'homme est mort. Comme Dieu.
Et à peine un siècle après lui. Mais n'est-ce pas dans la même logique des
choses ?
L'homme, un faux-semblant ? Lorsqu'à l'homme est révélée son inanité
radicale. Encore bien moins qu'une `passion inutile'. Un faux-semblant qui
s'est pris au sérieux durant un court laps de temps et qui, aujourd'hui, se
trouve amené à constater `lucidement' la radicale fausse-semblance de cette
illusion.
La mort de l'homme... Au milieu de la profonde histoire du `même', l'
`autre', à savoir l'homme, a dessiné sa figure. Pour un temps seulement. Avant
d'être à nouveau ramené au `même' !
En archè nous avions un `Je suis'; il nous reste un `ça'. Nous avons troqué le
mystère du Père contre la fiction d'Œdipe. Et celle-ci, à son tour, se révèle
superflue. Invités à oublier de qui nous sommes fils. Devenus orphelins du néant.
Car désormais nous n'avons plus besoin de père. Puisque `ça' marche tout
seul !
Nous avons péché contre l'humain
Diviser pour régner... Vouloir devenir `maître et possesseur' a ses exigences. Les corps d'un
côté. Les âmes de l'autre. Il est plus facile de manipuler un corps sans âme. Mais
que peut-il rester à la pauvre âme toute seule sinon de s'éclipser dans les
coulisses?
Pourquoi l'humain n'arrive-t-il pas à se réconcilier avec l'humain ? Pourquoi
toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si
lamentablement dans les poubelles de l'histoire ? Une réponse sans cesse
insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de
l'échec et l'urgence d'une conversion. L'humain n'est pas à partir de lui-même,
clos en lui-même.
Si vaste soit-il notre `oïkos' d'humanité, il n'est pas possible d'y donner
cours à toutes les folies. Nous découvrons que notre monde n'est pas infini,
que la nature ne se laisse pas violer impunément et que notre `maison' est
sacrée.
L'humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il est à partir de... Toujours,
déjà, à partir de... A partir de l'Autre. Nous n'existons authentiquement
`humains' que dans une maison en état de grâce. Cet englobant de l'humain
peut-il être autre que Dieu lui-même ?
Nous avons péché contre le Verbe qui nous engendre humains
C'est aux antipodes d'une crise possible que `le' Discours s'était mis à
fonctionner en autonomie. Depuis ses premiers balbutiements nominalistes, à
travers ses jubilations renaissantes, jusqu'à sa puissance et sa gloire, ce
n'était qu'euphorique certitude de croissance et de progrès à l'infini. Nouveau logos anthropogène, substitut schizoïde à la Parole, il s'est cru,
comme elle, créateur d'humanité. Et plus qu'elle, créateur de sur-humanité.
Il reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des 'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ?
Sans doute fallait-il ce recul historique qui est le nôtre aujourd'hui
par rapport à nos errements pour commencer à sentir par expérience
où nous mènent les illusions de notre verbe devenu schizoïde.
Nous avons péché contre
l'énergie spirituelle
Crise de l'énergie... Il en est beaucoup question aujourd'hui. On pense à la matérielle. C'est
l'énergie spirituelle qui est la plus menacée. On croit l'énergie spirituelle
résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle.
L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles
fragments de démission accumulées, par d'innocentes minuscules démissions
juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la
force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent
noyés dans le `on' qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle
vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.
Nous avons péché contre notre héritage d'humanité
Devenus prodigues... Et quelles richesses n'avons-nous pas ainsi
gaspillées ? D'où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière
notre aventure exponentielle ? D'où pouvait nous venir la foi en une
montée infinie ? D'où pouvait nous venir cette passion de l'aventure et du
risque ? Sinon des exposantes paternelles ? En cet Occident où
s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes
différences païennes et judéo-chrétiennes, quelle accumulation de sens
n'avons-nous pas réalisée ?
Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles
d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent,
fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et
judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées
au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de
foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de
réflexion, de création, de construction...
Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d'énergie
spirituelle, il n'y a rien que nous n'osions entreprendre. Croyant trop
facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller,
insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Prodigues
du patrimoine du Père !
Mais jusqu'où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves
avant d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?
Nous avons péché contre les générations futures
Gaspillant les précieuses réserves qui leur appartiennent aussi et les
encombrant de nos déchets. N'avons-nous pas péché contre la `famille'
humaine ? La machine de notre bonheur n'a tourné que pour quelques
privilégiés, `au nez' de et souvent `sur le dos' des quatre cinquièmes
sous-développés de l'humanité.
Nous avons péché contre l'Esprit
Notre péché contre l'écologie de la condition humaine est identiquement
péché contre l'Esprit. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de
l'originel tentateur, toujours `prince de ce monde'. Rompez la grande Alliance. Prenez
votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez `maîtres et
possesseurs' de vos possibles. `Vous serez comme des dieux !'.
Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir
autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme
pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence
verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.
Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance
d'Agapè. Aux aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera
dans le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une conversion.
Face à notre péché, deient urgente la maîtrise de notre liberté.
Lucidité ?
Notre `lucidité', aujourd'hui, voudrait se contenter de vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l'on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons connu au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne pouvons pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu.
De guérison point, cependant. On croyait que l'homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l'homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s'épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...
On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la mort.
L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?
Et si l'homme d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.
Crise
La crise accule au seuil d'une rupture où urge la question de l'autre. Et d'abord de l'autre de notre désir et de ses finalités.
N'avons-nous pas fait notre bonheur d'une outilité qui, loin de notre bonheur, ne tourne que pour le plaisir de tourner? N'avons-nous pas profondément aliéné notre être à l'avoir et l'avoir à la consommation? N'avons-nous pas enfermé le désir dans le cercle infernal du progrès pour le progrès, de la croissance pour la croissance, de la rentabilité pour la rentabilité, de l'accumulation pour l'accumulation, de l'exponentialité pour l'exponentialité...? N'avons-nous pas réduit les fins de nos moyens aux moyens de nos fins? N'avons-nous pas confondu le sens de l'histoire avec le non-sens que l'outil exponentiel a donné à `notre' histoire?
De telle questions ne peuvent pas ne pas renvoyer à un questionnement plus large sur la possibilité du bonheur lui-même. Existe-t-il pour l'homme un bonheur sans limites et partant sans maîtrise des limites? Peut-il y avoir vrai `progrès' et vraie `culture', donc véritable humanité, sans la distance entre bonheur et bonheur?
Et finalement ces questions ne convergent-elles pas vers la question centrale du sens?
Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de l'Esprit dans ses profondeurs encombrées.