Le prince de ce monde

Que notre monde soit l'enjeu d'un affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre monde moderne. Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne phénoménal, c'est-à-dire transparent à notre seule possibilité scientifique d'aujourd'hui, nous présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé de l'invisible. La science peut certes prétendre, et fort légitimement, qu'un tel monde lui suffit. Mais le monde, lui, n'a aucune raison d'être sûr, qu'ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des ouvertures vers sa propre transcendance.

Si l'aventure de l'Occident moderne peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s'ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ruses du
Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapitre ?

Celui qui prétend avoir le dernier mot sur le monde... Il est puissant. C'est en maître de la gloire du monde que le Tentateur s'approche de Jésus.

Jésus refuse le triple pacte que lui propose le Puissant de ce monde. Au nom de l'Alliance. Quel culot quand même ! D'où lui vient cette puissance ? D'une
démission. Celle de l'homme, à qui pourtant la domination du monde avait été donnée. Le `Malin' l'a usurpée. Contre l'Alliance !

Menteur et père du mensonge. Il pervertit la Parole dès le commencement et provoque l'homme à le joindre en son pacte schizoïde. Menteur dès l'origine. Pécheur dès l'origine. Maître d'un monde de ténèbres. Il ne sort que masqué. Maître des alibis mensongers. Maître des étiquettes truquées. Maître des abstractions faciles. Maître des conformismes... Seul l'Esprit de Vérité le démasque !

N'est-ce pas lui, l'ange Luci-fer, le porteur des 'lumières' ?
Vous serez comme des dieux ! A qui peut-il susurrer cela ? A celui qui a oublié tout en portant en soi la profonde nostalgie. Oublié l'essentiel de son héritage paternel, oublié la Parole certifiant qu'il était fils de Dieu, qu'il était infini, que la terre lui était soumise... Tout cela je te le donne, si tu te prosternes ! L'euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C'est écrit: Ils virent qu'ils étaient nus...

Le `péché du monde' reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L'homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l'admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?