Une psychose de la culture

Une fois Dieu refoulé, une fois l’Alliance rejetée, reste la souveraineté schizophrène. Le repli autistique de l’humain sur soi-même. La raison enfermée sur elle-même jusqu’à la déraison. Cette schizoïdie moderne n’est pas un fait neutre. Il s’agit d’une schizophrénie
coupable. C’est justement cette culpabilité qui se refoule.

Un mal de la culture est infiniment plus grave qu’un mal de civilisation. Celui-ci ne met en péril qu’une somme d’articulations accumulées. Celui-là atteint le spécifique humain lui-même en sa matrice, là où ce spécifique se signifie dans sa gestation. Et puisque l’humain est toujours moins en ce qui est donné qu’en ce qui se donne, le mal n’est pas sans faute. Et la faute n’est pas sans péché.

Il y a un redoutable mystère à la racine de la culturalité elle-même. Et l’archè de la modernité ne doit pas lui être étranger. Le livre de la Genèse lève un pan du voile sur l’originaire péché. La théurgique tentation. Son déchaînement de violence. Babel confondue. Mais Noé sauvé. Avec l’Alliance promise...


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L'humain schizoïde, coupé de sa véritable Source chaude et de son authentique Puits froid, et dont les réserves de sens s'épuisent, peut-il indéfiniment résister à l'
entropie ?

Lucidité ?

Notre ‘lucidité’, aujourd’hui, voudrait se contenter de vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne pouvons pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu.

De guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort.

L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?
Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


Retrouver la lucidité et refuser le mensonge

Il n'y aurait pas refoulement s'il n'y avait pas conscience, écrit Simone Weil. Le refoulement est une mauvaise conscience. L'essence des tendances refoulées, c'est le mensonge; l'essence de ce mensonge, c'est le refoulement dont on a conscience.
Il faut tirer au clair les monstres qui sont en nous, ne pas avoir peur de les regarder en face...

La lucidité moderne voudrait vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l'on veut savoir ? En fait cette modernité en sait plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Car elle a connu au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester, elle ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Une si passionnée étreinte avec l'Autre au cours d'une si longue histoire d'amour...

Notre modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses
impasses. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, se voulant sécurisants, ne tendent à l’admettre ?