Nous parlons dans la béance

C’est le vide qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous étions pleins. C’est la distance qui nous fait être. nous ne parlerions pas si nous ne pouvions ‘décoller’. C’est l’altérité qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein d’animalité pour parler. C’est la béance qui instaure en nous la possibilité du logos.

Cela commence concrètement par le pouvoir de questionner, c’est-à-dire la formidable capacité de briser la compacité d’un monde pour y faire surgir l’émerveillement du sens. Miracle congénital de la parole que cette incroyable possibilité du plus petit ‘pourquoi ?’. L’animal en est radicalement incapable. Le petit enfant y accède de plein droit. C’est au creux de l’être que surgit la question. C’est dans la béance des réponses que le questionnement rebondit. C’est dans le partage des questions que le dialogue s’instaure. Nous sommes capables de communier infiniment dans la parole parce que nous sommes ouverts à l’infini.

Aucune signification ne peut naître sans brisure. Signifier, c’est faire surgir au cœur même du donné naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion dans l’identité. Le
symbole est d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à être jeté. Mais c’est là qu’il devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente. Et cette différence, c’est la signification.

Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il peut devenir tout outil et outilité à l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre depuis son premier éclatement ? L’homme seul est capable de cette rupture. Trouver cet éclatement dans la nature est le signe manifeste de présence d’humanité. Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre, ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance. Donner corps à la différence. Livrer cette différence à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est possibilité symbolique.


 


Parler c’est traverser in-finiment le champ symbolique. L’animal n’accède pas à la parole parce que le signe reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme parle grâce au signe libéré, dans l’exode hors d’un monde bouclé en sa compacité.

L’ouvert crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le
symbole comme signifiant. Symbole. Du grec syn-balein. Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble, prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens, fondamentalement, se donne à travers la différence de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...