Absurde et Etrange

‘Que m’est-il arrivé ?’ pensa Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka, lorsque ce matin-là, au sortir d’un rêve agité, il s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. ‘Que m’est-il arrivé ?’ peux-tu être tenté de penser parfois, ne serait-ce qu’à la limite, lorsque l’étrange, voire l’absurde, se met à hanter ton espace.

Lorsque les ‘essences’ quittent la scène, restent les ‘existants’ dans leur grotesque nudité qui se découvrent n’ayant plus la moindre raison d’être là. Simplement ‘de trop’. Absurdes. Comme l’expérimente Roquentin dans la ‘Nausée’ de Sartre. Les ‘essences’ sont-elles donc seules à sauver de l’absurde ? Et si effectivement elles étaient évanescentes ?

Comme un ver au cœur de l’humain, la pensée. Et comme un ver au cœur de la pensée, l’absurde. Commencer à penser, écrit Camus, c’est commencer d’être miné. Dans l’absurde confrontation entre l’appel humain et ‘le silence déraisonnable’ de l’univers, entre l’esprit avec son infinie exigence de lucidité, de clarté et d’unité et cette ‘hostilité primitive’ d’un monde devenu étrange. L’homme, ayant perdu toute raison profonde de vivre, étant devenu étranger non seulement au monde mais à la vie et à lui-même. Sans recours. Désormais privé aussi bien d’une patrie que d’une terre promise.

Vivre, c’est faire vivre l’absurde, écrit encore Camus. L’absurde défié peut-il apprendre à l’homme à vivre sans appel ? Suffit-il à multiplier avec passion les expériences lucides ? Battre tous les records du sentir... Est-ce possible dans la stricte clôture d’un monde bouclé sur son absurde ? Vivre sans appel. Vivre seulement avec ce que l’on sait. S’arranger de ce qui est. Ne rien faire intervenir qui ne soit certain. Regarder les limites en face. Lucidement. Courageusement. Cela suffit-il pour
juger que tout est bien ?

Sur-réel

Et si c’était l’art, et non pas la mystique, qui constituait l’expérience totale, l’expérience de l’absolu ? Lorsque l’univers est en l’homme et non plus l’homme dans l’univers. Tout à partir de soi. Selon le nouvel espace esthétique du poète moderne. Mettre en œuvre la puissance inouïe de la psyché humaine qui table sur des virtualités infinies au fond de l’être humain. Créer à partir de rien. Découvrir une sur-possibilité en nous. Laisser surgir les possibilités créationnelles de l’inconscient et de l’irrationnel. Faire être le sur-réel.

Tout l’au-delà dans cette vie... Le grand rêve surréaliste est celui d’une coïncidence entre l’absolue immanence et la possible ‘transcendance’ de cette immanence. Au fond il ne s’agit que de rendre à l’homme toute la puissance qu’il a été capable de mettre sur le nom de Dieu. Il s’agit de se ‘faire voyant’, d’approcher du fantastique et de délivrer le profond ‘message subliminal’. Là où l’esprit nous entretient obstinément d’un continent futur.

Lever la malédiction d’une barrière infranchissable entre le monde intérieur et le monde extérieur. Réduire les oppositions censées insurmontables entre la folie et la prétendue ‘raison’, entre le rêve et l’action, entre la représentation mentale et de la perception physique. Il existe une voie de salut. Il s’agit de découvrir au cœur de l’esprit, et partant au cœur du réel, un ‘autre’ réel, plus réel que le réel, sur-réel. Pour cela commencer par dépasser toutes les antinomies par lesquelles la civilisation se donne une fausse consistance. Surtout celle entre ‘réel’ et ‘imaginaire’.

Descendre en tes profondeurs pour rencontrer le Dieu vivant ? Du tout ! Cette descente vertigineuse en toi, vers la source absolue, dans un dépaysement croissant à travers des ‘paysages dangereux’ ou des ‘maisons hantées’, multiplie les voies de pénétration des couches les plus profondes du mental. C’est au fond de ce gouffre intérieur que se précipite l’esprit. Un gouffre où règne non pas le nihiliste néant mais le sur-sens d’un espoir, l’étendue infinie de l’
autre
.