Négativité
La négativité représente la dissidence absolue. L’extrême de l’autre de trop. Absolument déconcertant. La souffrance. Le mal. L’échec. Le péché. La mort... Négativités issues du hasard. Négativités produites par les libertés. En face d’elles toutes les idéologies du monde restent idiotes. Et grimaçantes.
Il peut toujours y avoir quelque part du récupérable prêt à nier la négativité. Mais reste, massif, incontournable et irréductible, le sans-réponse et le sans-solution. De trop. Gratuitement de trop. Croix seulement.
Ici l’idée, sa cohérence liquéfiée, bégaye. Non seulement elle n’est plus d’aucun secours mais encore par elle de nouvelles négativités sont produites. Idée, en ton nom que de terreurs engendrées !
Le cercle vicieux d’une érotique logique tourne en rond, condamnée à justifier l’injustifiable. L’échec des optimismes nourrit les évasions. Reste le divertissement libertin. Reste à cultiver son jardin. Reste la fuite de l’esthète. Reste le dépaysement dans l’étrange. Reste le refus entretenu. Reste la révolte couvée...
De toutes les attitudes devant la négativité une seule ne récupère rien. Et gagne tout. Pour elle la négativité pro-voque à naître à une vérité plus profonde. Dans l’écartellement. A travers la rupture. Crucifiée.
Paradoxe absolu d’une croix qui crucifie toutes les certitudes du monde et les expose à leur possible résurrection. Révélant les négativités comme péchés et allant jusqu’à les faire éclater en grâce.
Tout le ridicule du monde ne peut rien contre cet ‘ouvert’ qui s’appelle la foi, en sa nudité exposée à une plénitude infinie. Le croyant l’entrevoit. Dans l’extrême d’un crucifiement.
Un de mes plus extraordinaires souvenirs, c’est le visage avec lequel un jour X... m’annonça la mort de son fils qu’il savait depuis deux heures. Une sorte de joie souveraine sur un bouleversement total, mais qui n’était déjà plus du bouleversement, un visage royal, et d’une simplicité, d’une simplicité de petit enfant. Aucun mot sur la joie de la souffrance chrétienne ne la fera comprendre comme d’avoir vu, une fois, un tel visage à un point culminant de son destin. Quoi qu’il arrive, c’est ce miracle que nous pouvons faire pour notre petite fille, pour mériter le miracle qui viendra de toutes façons puisque nous le demandons avec bonne volonté, qu’il soit le miracle visible de la guérison, ou le miracle invisible par le sacrifice d’une source infinie de grâce dont nous connaîtrons un jour les merveilles. Rien ne ressemble plus au Christ que l’innocence souffrante... (Lettre d’Emmanuel Mounier à sa femme Paulette, le 16 avril 1940, face à leur petite fille à l’agonie).
Parce que la foi n’évacue pas l’autre qui infiniment résiste au même et infiniment le provoque, elle ne peut que s’ex-poser, dissidente, à toutes les clôtures du monde à l’Autre ad-venant en grâce.
Sauver même de çà ?
Voici une page du journal d’un SS. Elle est insoutenable ! Peut-être faut-il n’avoir pas peur de la relire. 31 décembre 1942. - Sale travail... Un camp de terroristes juifs arrêtés dans la région de Rostov et qui étaient en instance de déportation vers l’ouest, se trouve dans la zone que nous évacuons. Le régiment de cavalerie, qui s’occupait jusqu’à présent de leur surveillance, s’est replié lui aussi vers le sud-ouest. Et c’est nous que l’on a désigné pour effectuer la ‘dissolution administrative’ du camp.... Pour l’instant, ils sont là une centaine qui tournent en rond par petits groupes, derrière les barbelés... Ils sont inquiets, c’est visible. Et comme on les comprend... Mais des mitrailleuses lourdes ont été placées en position de tir dans un des angles de l’enceinte et sur un mirador. Les partisans, de moins en moins rassurés, se sont réfugiés le plus loin possible des tubes noirs et luisants qui crachent la mort. Un petit groupe, au centre duquel vocifère le Sturmbannführer Stressling, discute avec véhémence. Je me charge de vous le prouver !... ricane-t-il. Stressling prétend qu’il n’aurait qu’à faire un geste et donner un ordre pour que des Russes se chargent eux-mêmes de l’exécution de leurs camarades, en échange de leur vie sauve... Six Russes avaient été amenés, probablement sur les ordres du Sturmbannführer, devant les mitrailleuses. Plusieurs SS s’efforçaient rapidement de leur en expliquer le fonctionnement. Les soviets étaient terriblement pâles. Malgré le froid, on apercevait de grosses gouttes de sueur sur leur front. Les autres prisonniers au fond de la cour avaient compris... Quelques-uns crachèrent en signe de mépris en direction des traîtres. Des insultes fusèrent du groupe serré des condamnés. Tout cela était incroyable... Incroyable qu’on ait pu les convaincre, incroyable que les volontaires-bourreaux aient pu croire un seul instant qu’ils auraient la vie sauve en échange de l’assassinat de leurs camarades... Les condamnés à mort étaient calmes. La plupart étaient maintenant assis stoïquement sur le sol. certains, à genoux, semblaient prier. Progressivement, ils s’étaient tous rassemblés dans un angle de la cour devant un grand mur à demi écroulé. Ils jetaient des regards de bêtes prises au piège de tous côtés. Mais il n’y avait rien à faire, rien à tenter... Je compris soudain pourquoi Stressling avait attendu si longtemps pour donner l’ordre de tirer. La population du petit village avait été amenée jusqu’aux portes du camp. Des soldats étaient, pour l’instant, occupés à faire placer les habitants tout autour des barbelés, de façon à ne rien laisser perdre du spectacle qui allait se dérouler... Les yeux agrandis de terreur, les villageois regardaient alternativement les mitrailleuses et les prisonniers... Un coup de sifflet strident déchira l’air glacé. Les SS enfonçèrent le canon de leur Mauser dans le cou des Russes, et les six mitrailleuses se mirent à crépiter ensemble. Le massacre fut étonnamment rapide. Le fracas des armes automatiques couvrit les quelques hurlements de peur, de souffrance et d’agonie des partisans, qui s’abattirent les uns sur les autres, hachés par les balles. Quand ce fut fini, on obligea les traîtres-assassins à se relever... Stressling, s’avançant, jeta un ordre bref: Maintenant, foutez-moi ces six ordures dehors ! Je n’en crus pas mes oreilles. Il était ahurissant que le Sturmbannführer se décidât à les libérer réellement ! Mais c’était là mal le juger. Les portes du camp furent ouvertes, et je compris. Subitement. La population, qui avait assisté à toute la scène, avait vu les six traîtres tirer sur leurs frères... Le commandant avait son idée en obligeant les habitants à venir ! Quand les partisans libérés sortirent, immédiatement, les gens se jetèrent sur eux, hurlant, glapissant des insultes, leur déchirant le visage. Ivres de fureur, ils se mirent à taper sur les ex-détenus avec tout ce qu’ils avaient pu trouver, pierres, branches d’arbre, morceaux de feraille. En quelques instants, les ‘libérés’ ne furent plus que des pantins, grimaçants, sanglants et disloqués, cadavres suppliciés sur lesquels les villageois s’acharnaient encore. Ils avaient payé... Stressling, souriant étrangement, avait l’air très satisfait de lui. (Peter Neumann: SS ! France-Empire 1958 pp.228-234).
Une page insupportable ! Elle nous compromet aussi. A moins de nous identifier aux victimes. Absolument. Comme un Maximilien Kolbe à Auschwitz !
Dans l’extrême d’aussi dramatiques circonstances, qui d’entre nous peut dire avec une absolue certitude qu’il ne se retrouverait pas du côté de la lâcheté ? Aucun système, aucune idéologie, aucune structure, aucune morale, aucun recours au meilleur de notre ‘éros céleste’, ne nous garantit absolument contre cet effrayant.
Qui peut nous sauver de ça ?