Révolution mécaniste
La possibilité du `progrès' impliquait un renversement épistémologique et pragmatique. Cette `révolution' eut lieu dès le début du XVIIe siècle. C'est la révolution mécaniste. Elle consacre les premiers triomphes de la science exacte et rigoureuse: Galilée, Mersenne, Gassendi, Descartes...
Si la complexité de la nature ne peut pas être élucidée uniquement par la démarche déductive de l'esprit, elle ne saurait l'être davantage uniquement au niveau de l'expérience. La science moderne ne commencera à faire de réels progrès qu'à partir du moment où elle assumera dialectiquement les deux démarches, chacune restant stérile dans sa position exclusive mais se révélant vraie, fertile et efficace dans sa complémentarité avec l'autre. De cela un homme comme Pascal en prendra une conscience aiguë. La véritable méthode scientifique sera la nécessaire dialectique entre l'idée abstraite et le fait concret. Cette démarche dialectique s'imposera progressivement comme la condition même de la possibilité des sciences de la nature. Elle constitue en quelque sorte la révolution à l'intérieur de la révolution mécaniste.
Ce n'est qu'à l'intérieur de cette tension dialectique que la mathématique - appelée à devenir `les' mathématiques - pourra se concevoir non plus seulement comme archétype du savoir, mais comme outil au service de l'élucidation du réel. Un tel outil est destiné à affronter le réel et à se perfectionner dans cet affrontement.
Le renversement mécaniste signifie le renversement du métaphysique au géométrique. Désormais l'esprit humain est sensé pouvoir tout calculer. Et théoriquement aucun mystère du monde ne doit lui rester étranger.
Les rapports entre les parties se substituent au lien total de tout avec le Tout. L'être n'est plus essentiellement don mais structure. L'articulation se met à la place de la participation. Ce n'est plus le sens qui est premier mais l'articulation des raisons. La compréhension du sens cède devant la réduction à la fabrication. Une rationalité unidimensionnelle s'impose contre la rationalité pluridimensionnelle. Substitution des rapports explicites aux liens organiquement impliqués, des rapports quantitatifs aux liens qualitatifs, des rapports abstraits aux liens concrets, des rapports logiques aux liens mystérieux. La nécessité hypothétique des rapports remplace la nécessité catégorique des liens.
C'est donc sous le chiffre mathématique que procède l'intelligibilité mécaniste. Cette nouvelle intelligibilité n'est plus centrée sur l'être mais sur la structure. Elle signifie la passage de l'ontologie vers les mathématiques. Elle n'appréhende plus un monde ontologiquement lié mais un univers logiquement structuré.
L'ancienne intelligibilité visait à connaître le mystère du lien ontologique des êtres et des événements. C'est pourquoi elle spéculait sur des `principes', des `vertus', des `forces', des `influences', etc., sensés nouer le monde conçu comme une totalité symbiotique.
La nouvelle intelligibilité mécaniste abandonne l'être à la métaphysique. Délaissant progressivement sa visée ontologique, elle finira par ne plus retenir que les structures articulables, désarticulables et réarticulables selon des rapports mathématiques sans un espace-temps géométrique.
Il ne doit plus, désormais, y avoir de rationnellement hétérogène ou amorphe. L'esprit humain doit pouvoir mettre en équation la totalité des choses. Grâce à l'outil analytique qui permet l'embrayage de l'esprit sur les choses et des choses sur l'esprit. Désormais, en réduction, substance et causalité relèvent de la fabrication. Elles sont manipulables par le possible de l'homme. Le fameux “morceau de cire” de Descartes...
La ‘méthodologie’ mécaniste s’est doublée d’une ‘idéologie’ mécaniste. Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l’ancienne prétention totalitaire, érige indûment la science en philosophie. Celle-là, au contraire, s’est révélée comme outil incroyablement efficace au service de l’intelligibilité et de la praxis. L’intelligibilité et la praxis mécanistes constituent l’outil de l’outil. Depuis les âges préhistoriques jusqu’en la modernité l’aventure historique du logos articulant se trouve ainsi dominée par le progrès de l’outilité. Mais le progrès de l’outil signifie-t-il le progrès total de l’homme total ?