La crise nominaliste
Elle émerge, quasi
imperceptible, quelque part autour de l'an 1100. Ce doute chuchoté se fera
clameur, amplifié par les mille échos de la caverne.
Une crise est
toujours une crise de la parole. C’est-à-dire de la signification. Babel
déjà ! Très profondément une crise du sens. Du sens total. Alors les hommes
ont beau construire la plus merveilleuse des tours, ils ne se comprennent plus.
Parce que le sens éclate. Parce qu’ils ne boivent plus à la même source du sens.
La plus belle des tours voit la ruine !
La crise commence
effectivement au cœur de la théologie. La ‘Querelle des universaux’... Le débat
semble n'être qu'un débat d'école dont la terminologie nous est devenue bien
étrange... Pourtant c’est l’humain dans sa dimension essentielle qui est en jeu.
Cet humain qui n’est pas sans la parole. Quelle est la vérité de notre
parole? Sur quoi se fonde ultimement l’authenticité de nos idées? Quel lien y
a-t-il entre les mots et les choses en profondeur? On touche ici aux racines de
notre possible d’homme. En ce débat essentiel déjà s'affrontent les ‘anciens’ et
les ‘modernes’! Il ne cessera d'être, sous-jacent, tantôt occulté, tantôt
manifesté, le débat central de la modernité tout entière.
Quand je dis
‘justice’ ou ‘vérité’ ou ‘homme’, qu’y a-t-il derrière le concept?
Longtemps la réponse était: un réel plus profond qui fonde l’idée et le verbe
humain. Un réel qui transcende notre réel empirique et lui confère son
authenticité. Le réel du monde de l’Idée. Le réel du monde absolu de
Dieu.
C’est ce réel que l’homme commence à perdre. Reste ‘notre’ réel,
c’est-à-dire notre possibilité de l’appréhender et de le penser. Sans
référentiel transcendant ce réel peut-il être autre chose que le donné
individuel ? Non plus ‘le’ réel. Simplement ‘mon’ réel.
Désormais il
y a ‘justice’ et ‘justice’, ‘vérité’ et ‘vérité’, ‘homme’ et ‘homme’. Le réel
derrière nos idées est éclaté. La parole est devenue orpheline. Les mots ne sont
plus que simples dénominations, ‘nuda intellecta’, du vent, ‘flatus
vocis’.
La question essentielle ainsi soulevée est la question du
possible même de l’homme face au monde et face à Dieu. Question si peu grecque
en elle-même. Question qui implique tout l’antithétique apport judéo-chrétien.
Le monde et l’homme portés par une geste créationnelle. Grandeur du possible de
l’homme fait à l’image de Dieu. A partir de la Création, la valeur du différent,
du multiple, de l’individuel. A partir de l’Alliance, la consistance du
personnel, de la responsabilité et de la liberté. A partir du dessein de Dieu,
le surgissement incessant de nouveauté, l’histoire, le sens d’une quête et d’une
recherche infinie...
La rupture du lien théo-onto-logique
Le pari fondamental de tout le Moyen Age avait été de construire la
majestueuse ‘cathédrale’ de la catholicité du Logos. L'ensemble du paysage
médiéval est éclairé par l'idéal d'une Raison s'élargissant aux dimensions de la
foi et d'une foi se mettant en lumière par la raison. Dans un tel univers, nos
idées ne peuvent pas ne pas être en alliance avec les Idées divines.
En
alliance. C’est-à-dire dans l’étreinte de l'être et du connaître, de la
subjectivité et de l'objectivité, de la foi et de la raison, de l'horizontalité
et de la verticalité, du verbe de l'homme et du verbe de Dieu. Lorsque le
symbole peut encore parler très fort. Lorsque le monde ne cesse de chanter la
gloire de Dieu.
La crise nominaliste est au fond une crise de l’Alliance.
Sans doute quelque chose comme une crise d’adolescence. L'homme révélé divin par
grâce veut désormais se savoir divin par lui-même. Le theos doit donc le
céder à l’anthropos. Il n’y a plus que l’homme à être détenteur et
responsable du sens! En schizoïdie...
La raison
unidimensionnelle
Désormais peut exister une foi sans raison et une
raison sans foi. Un nouvel humanisme s’embarque d’un côté des ponts coupés. Le
nouveau rationalisme n'est plus fondé sur la foi mais sur la critique...
jusqu'au scepticisme. La nouvelle philosophie refuse d'être servante et veut
devenir maîtresse de la théologie. La ‘dialectique’ se fraie un chemin de plus
en plus large, promettant de devenir la voie impériale de l'humaine aventure en
autonomie. Une dialectique centrée sur l'affecté universel qu'est le sujet
sentant et pensant, à partir de son expérience et dans les limites de son
expérience. Désormais une ‘physique’ peut se constituer dans la distance d'avec
la ‘métaphysique’, livrant l'être à la seule pensée et à la seule expérience
humaine.
A Dieu le réalisme de l'idée. A l'homme le nominalisme du
concept. Laissant à Dieu ce qui est à Dieu – l'essentiel peut-être encore, mais
tellement inintéressant! – voici l'homme. Médiateur de sa propre
connaissance. En attendant de le devenir de ses valeurs. Et finalement de son
être. Maître désormais des significations, il reste à l'homme de gérer les
signes. En attendant de gérer la totalité. La nouvelle courbure
anthropo-centrique de l'espace pourra désormais totaliser un monde en autonomie.
Un monde éclaté aussi. Comme si, ironie de la crise nominaliste, Babel ne
pouvait jamais se lézarder sans une confusion des langues!