La science et l'homme

La science ne peut pas ne pas être projet humain. Elle est projet qui se veut négateur de la projectivité en vue de la pure objectivité. Dès lors une telle ’objectivité’ peut-elle être absolue ?

Et tout d’abord, le sujet de ce projet, le sujet de la science, l’homme, peut-il, déjà du seul point de vue scientifique, devenir pur objet de science ? Contrairement à tous les autres objets possibles, l’homme lui-même, en qui objectivité et subjectivité coïncident, ne peut pas devenir pour lui-même ’pur’ objet. Pourtant l’homme dispose de la possibilité critique de situer cette coïncidence dans la distance. Le sujet humain arrive à prendre assez de distance par rapport à lui-même pour devenir ’objet’. Cependant, même dans la distance la plus critique, demeure irréductiblement le cercle herméneutique. Le phénomène se donne à la connaissance à travers l’interprétation que déjà le sujet en donne. Le donné se donne à un ‘je’ qui donne l’interprétation de ce donné. Toute définition de l’objectivité est toujours, déjà, une définition à partir d’une projectivité subjective. Tout phénomène humain, tout texte, est déjà un phénomène connu, re-connu. Le coefficient subjectif, même à la limite, et par-delà une critique infinie, ne peut jamais être réduit à zéro.

Lorsqu’il appréhende l’homme lui-même comme objet de science possible, le projet scientifique se heurte donc à quelque chose comme une impossibilité. L’impossible objectivité absolue. Mais comme d’autre part tout objet reste nécessairement objet d’un sujet et que la science ne peut pas mettre le sujet humain hors circuit sous peine de se nier elle-même – qu’est-ce qu’une science de personne pour personne ? – la question s’élargit à l’ensemble des objets de la science. Un objet, quel qu’il soit, peut-il jamais devenir absolument ’pur’ objet ? L’objectivité peut-elle finalement être autre chose que possibilité à la limite, visée, toujours recherchée et jamais atteinte de façon absolue ?

Une crise affecte aujourd’hui les sciences. Elle est surtout sensible dans les sciences fondamentales, à savoir la mathématique et la physique. Les autres sciences, la biologie par exemple, fonctionnent dans l’espace des sciences fondamentales. Elles sont en quelque sorte englobées par elles. Elles ne se posent donc pas les questions essentielles. Elles continuent de fonctionner comme une sorte de mecano, à partir de ’pièces’ disponibles, quelles que soient les béances derrière ses matériaux et derrière ses lois de construction.

Singulier paradoxe ! Plus la physique devient ’moderne’ plus elle s’affecte d’un coefficient anthropologique. Comme si un éloignement trois fois séculaire non seulement la ramenait à l’homme mais la faisait même participer de ses béances.

A l’image de notre terre qui de centre qu’elle était selon Ptolémée s’est satellisée avec Copernic et finalement relativisée avec Einstein, l’ordre lui-même du cosmos s’est décentré, satellisé, relativisé. Notre univers a perdu ses sécurités. Il est livré au risque de l’aventure. Il participe de la grande dramaturgie. Il est en exode.

La science sait aujourd’hui que sa cohérence fonctionne comme cohérence insulaire au milieu d’autres cohérences. Elle fait scientifiquement l’expérience de sa radicale incomplétude. L’impossible totalisation est désormais hors de la science.

A moins de se vouloir inhumaine la science ne peut pas être une fin en elle-même. Elle ne peut jamais être que moyen. Moyen au service des fins de l’homme. La science est outil. Merveilleux et efficace outil. Mais outil seulement. Outil au service de l’homme.


Sous peine de n’être la science de personne pour personne, la science demeure nécessairement projet humain. Un projet prestigieux et efficace. Projet d’objectivité mais projet quand même. Le plus universel des projets et néanmoins projet. Non seulement la science est projet mais elle n’est qu’un projet parmi d’autres projets humains. Ce projet n’est pas absolu mais relatif. Relatif à un espace-temps de l’évolution de l’humanité. Relatif au monde tel qu’il se présente effectivement. Relatif aux possibilités épistémologiques et pragmatiques de
l’homme. Il y a un questionnement préalable à la science et sans lequel la science ne questionnerait pas.