Le monde perd son 'âme'
L’intelligibilité mécaniste s’impose d’emblée de façon impérialiste. Rien ne résiste devant elle. En moins de trois siècles le ‘mystère’ même de la vie semble livré, corps et âme, à son articulation, à sa désarticulation et à sa réarticulation. Le ‘vitalisme’ se vide en quelque sorte de sa substance. Il perd son ‘âme’. Anima, ce qui donne vie à un ‘animal’, anemon, souffle, force quasi immatérielle, ‘force vitale’, principe biologique, principe ontologique, différence pertinente d’avec la mort... La ‘vie’ est dépouillée de ses mystérieuses spécificités. Désormais l’organique fait place au mécanique. Là où la totalité cosmique s’animait dans un ‘milieu vital’, elle s’articule à présent dans un espace géométrique. La causalité n’est plus participation mais simple articulation structurelle de grandeurs mesurables. La qualité est mangée par la quantité. La complexité peut se mettre en équation. Le ‘mystère’ devient calculable.
Intelligibilité mécaniste. Le système épistémologique et pragmatique du mécanisme implique:
a) Une totale immanence, le système s’expliquant entièrement par lui-même à l’exclusion de toute influence extérieure au système.
b) Une parfaite clôture, le système se suffisant complètement à lui-même.
c) Une visée réductionniste et atomistique où la partie veut expliquer le tout et le simple le complexe.
d) Une intelligibilité structurale qui ne déborde en rien la stricte articulation, désarticulation et réarticulation selon des rapports calculables.
e) Une approche purement quantitative qui, loin de rejeter le qualitatif, l’intègre en le réduisant.
En clair, ça se tient et ça fonctionne SANS intervention extérieure.

La révolution mécaniste. Elle est d’essence structurale. Elle est congénitale à la science moderne telle qu’elle se constitue à partir de la fin du seizième siècle avec Galilée (1564-1643), Mersenne (1588-1649), Gassendi (1592-1655), Descartes (1596-1650)... Elle commence avec un pari sur la rationalité profonde du réel. Laquelle rationalité s’identifie avec la transparence des éléments et des rapports articulables dans la certitude qu’articulation réelle et articulation mathématique sont identiques. Ainsi s’opère l’accord pragmatique entre rationalisme et empirisme. Alors devient possible en quelque sorte le miracle permanent, puisque tout, avec l’astuce que les révolutions industrielles se mettront à promouvoir, peut s’articuler, se désarticuler et se réarticuler en un monde infiniment nouveau. L’archétype de l’intelligibilité mécaniste est la machine.
L’ancienne intelligibilité visait à connaître le mystère du lien ontologique des êtres et des événements. C’est pourquoi elle spéculait sur des ‘principes’, des ‘vertus’, des ‘forces’, des ‘influences’, etc. sensés nouer le monde conçu comme une totalité ‘symbiotique’. La nouvelle intelligibilité mécaniste n’appréhende plus un monde ontologiquement lié mais un univers logiquement structuré selon des rapports mathématiques dans un espace-temps géométrique. Elle n’est plus centrée sur l’être mais sur la structure. L’être, en quelque sorte démystifié, est livré dans sa nudité à la manipulation.