La matière trans-signifiée
N’importe quelle matérialité est susceptible, théoriquement, d'articuler des significations. Ainsi, la fumée modulée de multiples façons peut-elle traduire un certain nombre de significations. Seulement le champ des possibles est très vite épuisé. Et si l’on tente de l’étendre, il devient vite incroyablement compliqué. Il faudrait donc, toujours théoriquement, un très grand nombre de matérialités, les possibilités d’articulation de chacune complétant les limites de l’autre. La complication ne ferait qu’augmenter. L’idéal serait une matérialité unique, indéfiniment articulable, facilement manipulable, la plus immédiatement disponible pour celui qui veut signifier, la plus immédiatement accessible à celui qui lit la signification. Bref, une matérialité qui réalise un maximum d’économie.
Où trouver une telle matérialité ? N’est-ce pas précisément dans cette matérialité de l’homme lui-même, dans sa corporéité ? Et qu’est-ce qui, dans la corporéité, est articulable à volonté, articulatoirement disponible à l’infini ? Ne sont-ce pas le geste corporel et manuel ainsi que la mimique faciale ? Immédiatement expressifs de significations. Immédiatement donneurs de significations à la perception. Mais dans cet immédiat gît encore un obstacle immense. La signification y est encore trop prisonnière de la matérialité et de la particularité et, partant, ne peut pas encore être réellement ouverte à une indéfinie possibilité de signification. Le signe reste prisonnier de la particularité corporelle avec ses variétés sexuelles, raciales, culturelles. Il reste trop dépendant du qualitatif et de l’affectif. D’autre part, ses possibilités expressives restent limitées; elles manquent de différence pertinente et de précision. Déjà trop caractérisé, il lui manque la neutralité pour être disponible. Il reste trop lent, trop encombrant et trop compliqué. Enfin, et surtout, ses possibilités combinatoires sont infimes et difficiles. Il se laisse très difficilement désarticuler en éléments plus simples capables d’être réarticulés, combinés, en structures signifiantes nouvelles.
Il fallait au cœur même du mime et du geste dans leur globalité une dimension moins immédiate qui puisse, dans son abstraction, garder une autonomie matérielle. Assez simple pour être utilisable économiquement. Assez neutre pour accéder à l’outilité universelle et objective. Assez modulable différentiellement pour pouvoir signifier avec précision. Assez combinable articulatoirement pour pouvoir créer un nombre indéfini de signes signifiants. Une telle possibilité n’est-elle pas donnée dans cette dimension du geste et du mime qu’est la sonorité ? Non pas tellement le mime et le geste en tant que sonores mais la sonorité elle-même. Et plus précisément l’ensemble des sonorités que peut émettre l’appareil vocal. C’est la matérialité des sons vocaux que la fonction signifiante va assumer et articuler selon une incroyable richesse. La langue. Les langues.