Hors des sécurités
L’éternel retour... Ce tropisme ontologique est garant d’optimisme radical. Contre le pessimisme qu’apporte inévitablement le devenir dans sa nécessaire compromission avec le non-être. La pensée archéologique représente ainsi un effort, inconscient peut-être, mais permanent toujours, pour ne pas perdre la coïncidence avec l’être. Le temps désamorcé et réduit à une pulsation rythmique de l’être bio-cosmique. Le temps ramené dans la sphéricité de l’espace sacral.
Vers l’histoire. Moment extraordinaire dans l’évolution de l’humanité que celui de la rupture du cycle de l’éternel retour. L’homme ose sortir du cercle et marquer sa différence d’avec l’ordre cosmologique. S’ouvre ainsi l’espace nouveau où se déploie la liberté. Désormais l’homme prend conscience de lui-même comme créateur et comme acteur de destinée. Désormais se court l’aventure de la temporalité autonome avec ce qu’elle fait naître et ce qu’elle emporte.
Le cercle brisé. Il ne peut y avoir histoire, réellement histoire, que lorsque le scandaleux et irrationnel écoulement temporel prend valeur pour lui-même. Lorsque le temps n’a plus besoin de trouver consistance en remontant aux origines et en se régénérant ’en arrière’ mais qu’il devient en lui-même et pour lui-même, ’en avant’, dynamique de genèse nouvelle. Lorsque le scénario cosmologique n’accapare plus la scène mais la laisse libre à l’improvisation. Lorsque le même de la répétitivité cède la pertinence à l’autre de la création imprévisible. Lorsque l’irréversibilité des événements signifie moins essentiellement perte que gain d’être. Lorsque s’affronte le non-être du devenir comme possibilité d’un plus-être. Lorsque la corrosion historique se révèle être moins menace que défi. Bref, lorsque l’homme s’embarque dans l’histoire en levant les défenses contre l’histoire et en prenant conscience de lui-même comme créateur historique.
La raison peut-elle être tentée par autre chose que le cycle ? Toutes les philosophies de l’histoire veulent ramener l’histoire à la raison. Mais la raison de l’histoire n’est pas dans la raison mais dans l’histoire qui crucifie la raison.
Aventure et risque. Avec l’émergence de l’histoire l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais il est livré à l’aventure et au risque. La sécurité profonde de la logique de l’éternel cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à mordre. L’homme se découvre situé dans la contingence. Il n’est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité de sa destinée. L’aventure s’ouvre à l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui n’est plus de nécessité mais de liberté où chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Rien n’est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l’in-fini d’une aventure. Le grand risque humain à courir...
Impossible retour dans le cycle. L'homme entre en Histoire hanté par la boucle qui se boucle. Mais cela, désormais, lui devient existentiellement impossible. Il est irrémédiablement livré à l'aventure et au risque. On ne retourne pas une deuxième fois dans le sein maternel. Une fois contaminé par l'inquiétude historique on ne retrouve plus l'innocence de l'éternel retour.
La lucidité nietzschéenne perce d'emblée le secret de la dramatique fondamentale de l'Occident: le gigantesque affrontement d'un hétérogène extrême, l'étreinte presque deux fois millénaire, sous le signe d'éros et de thanatos, d'une composante et d'une
exposante. Pour le malheur de l'Occident cependant, selon Nietzsche ! Car ce mariage contre nature entre Athènes et Jérusalem, ces sangs d'arien et de sémite mêlés, n'ont eu et ne peuvent avoir de fécondité que douteuse. Une prolifération de bâtards ! Proche résurrection de Dionysos ? Et partant le retour du tragique. Et partant le possible avènement du surhomme. Lucidité ou illusion ? Car la destinée de l'Occident, né de mère grecque et de père judéo-chrétien, peut-elle jamais revenir à la maternelle innocence de Dionysos ? Si grande que soit la nostalgie de chercher refuge dans le sein de la boucle, cela est désormais impossible.
Impossible totalisation de l'Histoire. Les philosophes n’échappent pas à la tentation de l’éternel retour. Tant est forte la libido d’étreindre l’inquiétante ouverture du temps historique en la ramenant à la raison d’une construction de ‘système’. Mais les ‘philosophies de l’Histoire’ qui ont la prétention de ‘boucler’ la totalité de l’Histoire dans la sécurité et la clôture d’un système ont toujours invariablement échoué. Heureusement ! Voulant totaliser une Histoire sensée régie par la nécessité‘scientifique’ de règles, de lois, de stades, d’états, etc., elles conduisent quasi inexorablement du côté des ‘maîtres penseurs’, des totalitarismes, des Kz et des Goulags.

Impossibles 'systèmes' de l’histoire. Pourtant on persiste à vouloir juguler l'aventure. Certains croient trouver du côté des sagesses cycliques. Mais elles ne résistent, pour l’homme occidental, qu’en superficie. D’autres, plus nombreux, prétendent l’enfermer dans des ‘systèmes’.
Il est tentant pour l’homme d’aujourd’hui, c’est peut-être même la seule possibilité qui lui reste, surtout après la ’mort de Dieu’, de ramener à la raison la déraison historique en enfermant la compréhension de l’histoire dans la stricte synchronie, c’est-à-dire dans une sorte de cercle engendré autour d’un centre. Voilà l’histoire prisonnière de la clôture structurale d’un système. Structuralisme... suprême mécanisme de défense contre l’ouverture de l’histoire. Tentation permanente d’une raison qui ne peut plus trouver ses raisons qu’en elle-même.
Les systèmes philosophiques de l’histoire sont des efforts désespérés pour renouer le fil qui se dévide hors de notre portée. Efforts qui tentent de nier l’abrupte ouverture de l’aventure historique sans y réussir jamais réellement. A moins de se contenter de l’apparence d’une réussite qui n’est, en fait, qu’un retour rationnellement déguisé dans le cycle de l’éternel retour.
Nous sommes irréversiblement embarqués. Notre compréhension est elle aussi irrémédiablement embarquée. Non seulement l’histoire est en exode mais aussi l’intelligibilité de l’histoire et son sens. Nous sommes en exode sans recours.
Nous ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga. Si grandes soient-elles, nos totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes sur des béances. Or nous sommes embarqués ‘au milieu’ de l’histoire. L’histoire que nous vivons est perpétuellement inachevée et reste perpétuellement ouverte.
Nous ne disposons pas de l’avenir. A peine disposons-nous du présent. Quant au passé, il ne s’agit jamais que d’un ‘certain’ passé. Et ce morceau de passé ne prend compréhension que dans et à travers un présent. Parce que nous ne sommes pas éternels la saisie absolue de l’histoire, dans quel sens elle va, quelle est sa ‘fin’, reste à jamais hors de notre portée.
Un 'sens' à la verticale. Nous ne vivons pas l’histoire sans trouver une parole sur l’histoire. Quelle est cette parole ? Pour la trouver en vérité il faut commencer par reconnaître que le sens de l’histoire, la fin de l’histoire, ne se trouve pas sur la ligne horizontale de l’écoulement temporel mais sur la ligne qui la traverse verticalement.