Impossible totalisation
Nous sommes irréversiblement embarqués. Notre compréhension est elle aussi irrémédiablement embarquée. Non seulement l’histoire est en exode mais aussi l’intelligibilité de l’histoire et son sens. Nous sommes en exode sans recours.
L’intelligibilité historique qui se voudrait ’totale’ compréhension de la totalité du vecteur de l’histoire s’engage, nous l’avons vu, dans d’impossibles impasses. Heureuse impossibilité totalisante qui énerve les projets totalitaires ! L’échec devant la ’saisie totale’ de l’histoire signifie l’échec principiel de l’homme prétendant à la maîtrise de l’histoire. Echec combien salutaire quand on pense de quelles abominations est capable le ’maître’...
L’impossible com-position
L’histoire ne peut être ’totale’ qu’en s’identifiant avec la totalité de la temporalité. Celle-ci échappe au vouloir de totalisation de la raison. Entre la raison et la temporalité il y a antinomie. Le temps est la croix de la raison. Le logos logique est sphérique. Et tout ce qu’assume cette ronde nécessité à son tour s’arrondit et se totalise dans la boucle qui se boucle. Le mouvement essentiel de la raison est de com-poser alors que le temps ex-pose. La raison identifie; le temps livre à la différence. La raison structure; le temps instaure des ruptures. La raison joue comme une sorte de gigantesque mécanisme de défense contre le temps. Elle veut ramener le temps ’à la raison’, c’est-à-dire dans le cycle harmonieux de la nécessité et de la sécurité. Le temps vrai, cependant, ne se laisse pas enfermer. Il est temps de la liberté, de l’aventure et du risque.
Alors qu’entre raison et espace il y a comme une sorte de connaturalité, entre raison et temps l’antagonisme est extrême. La raison n’appréhende le temps qu’en l’apprivoisant dans l’espace. Ce faisant, elle ne peut que le trahir. La raison ne boucle pas le temps puisque les extrêmes du temps sont impensables. Notre temps commence et à ce commencement il n’y a pas d’avant ! Notre temps finit et à cette fin il n’y a pas d’après ! Cette béance du temps sur des extrêmes impensables n’est pas à comprendre seulement quantitativement selon sa longueur chronologiquement mesurable mais aussi et surtout qualitativement selon sa densité de verticale actualité. ’Commencement’ et ’fin’ renvoient moins essentiellement à une extension qu’à une décision. Et ce décisif refuse les totalisations.
Nous ne totalisons jamais qu’entre Alpha et Oméga. Si grandes soient-elles, nos totalisations ne sont jamais que des ’bulles’ flottantes sur des béances. Cette impossibilité n’est limite que pour la raison. Elle est chance pour le décisif humain qui ne se trouve jamais autant lui-même qu’en étant ex-posé hors de lui-même. Et c’est l’histoire qui ex-pose à cette décision. En ouvrant l’impossible.
Le projet de ce dont un Vico rêvait, c’est-à-dire une ’Science Nouvelle’ cherchant "à fixer les lois éternelles dont dépend le destin de toutes les nations", reste utopie. Ou bien la logique est là et l’histoire n’est pas. Ou bien l’histoire est là et la logique n’est pas. Il est impossible d’étreindre ensemble la liberté historique et la nécessité logique. Il n’est donc pas étonnant que la judéo-chrétienne irruption de l’Histoire dans l’espace du possible humain ait rencontré tant de réticences et dût affronter tant de défenses. Ce peuple lui-même par lequel est advenue l’histoire ne survit qu’en suscitant des prophètes, pro-phaïn, qui inlassablement éclairent l’en-avant et le gardent ouvert.