Impossible totalisation de l’histoire et sens pourtant

Dans la rupture du destin s’ouvre l’histoire. Vers quoi ? Vers où ? Sorti du cycle de l’ordre et de l’harmonie que reste-t-il sinon l’irrationnel, l’accidentel, la contingence ? Le nez de Cléopatre... L’homme pourtant ne brise pas le cercle pour se retrouver nulle part. Il n’entre pas en histoire sans se poser la question du ’sens’ de l’histoire.

La quête du sens peut être double selon la double signification du terme lui-même. S’agit-il de ce vers quoi tendrait ultimement l’histoire, sa fin ou son but ? S’agit-il de la signification ou de la valeur de son mouvement même ? L’histoire est-elle fondamentalement close ou ouverte ? Traduit-elle le mouvement nécessaire d’une force ’naturelle’ objective, donc ultimement ’destin’ quand même, dont on pourrait énoncer les ’lois’ à l’instar des autres phénomènes naturels ? Ou bien au contraire, l’histoire est-elle pure créativité de la liberté, jaillissement imprévisible d’originalité, possibilité infinie de nouveauté ? Ou encore, l’histoire ne serait-elle pas sous-tendue par une subtile dialectique entre la clôture d’une nécessité, sorte d’objectivité ’naturelle’, d’une part, et l’ouverture d’une possibilité de liberté créationnelle, d’autre part ?

En soulignant le ’destin’, c’est-à-dire l’objectivité d’un mouvement nécessaire obéissant à des lois ’naturelles’, la temporalité historique est appréhendée comme une certaine ’courbe’ – la temporalité ne se traduit que par la spatialité – représentant le ’tracé’ nécessaire de son écoulement.

Mais ces différentes perspectives soulèvent d’énormes difficultés. Pour assigner une ’fin’ à l’histoire, il faudrait qu’on puisse la considérer à partir de son terme ou de sa clôture. Or nous sommes embarqués au milieu de l’histoire. L’histoire active d’une réalité perpétuellement inachevée reste ouverte. Nous sommes embarqués au ’milieu’ de l’histoire. Mais qu’est-ce à dire ? A quelle échelle se mesure le temps de l’histoire ? Manquant d’un repère absolu, nous sommes incapables de décider si nous sommes tout au début de l’histoire ou près de sa fin.

Nous ne disposons pas de l’avenir. A peine disposons-nous du présent et d’un certain passé. Mais le passé n’est compris que dans un présent. L’histoire comme ’science’ du passé reste infiniment révisable. De fait les perspectives sur le passé historique varient d’époque à époque et de chercheur à chercheur. Alors que le présent n’est bien compris qu’une fois passé ! Pour sortir de ce cercle vicieux, il faudrait pouvoir se situer, comme Dieu, hors du temps.

Les différentes philosophies de l’histoire ne sont que des projections dans l’avenir d’une compréhension qui implique, consciemment ou inconsciemment, des positions métaphysiques sur le temps, la liberté, la nécessité, les valeurs, le sens de la vie humaine...

D’autre part, les projets de l’homme sont culturellement très variables. Dès lors, par exemple, que signifie ’progrès’ ? Il y a le domaine de l’accumulable et du mesurable comme le progrès matériel, scientifique et technique. Il y a le domaine du non-mesurable comme le progrès moral, spirituel, esthétique ou intellectuel. Où est le ’vrai’ progrès ? Nous sommes ’autres’ que les hommes de la cité grecque. Mais sommes-nous ’plus’ ? Nous sommes renvoyés à des échelles de valeurs diverses et parfois contradictoires. On dira, par exemple, être ’meilleur’ c’est être plus ’humain’. Mais qu’est-ce que l’homme ? Le questionnement s’ouvre à l’infini !

Quel est donc notre possible par rapport à cet impossible qu’est la saisie absolue de l’histoire ? Décider du sens de l’histoire relève beaucoup plus de l’optatif que du positif. Dans l’impossibilité d’assigner une ’fin’ à l’histoire, l’homme doit opter pour une signification de l’histoire. Il doit trouver une parole sur l’histoire. La signification du temps historique coïncide avec la signification de l’homme, entre sens et non-sens non pas dans une ’historicité’ abstraite, mais dans l’actualité concrète. Ce n’est pas l’histoire qui mène l’homme, c’est l’homme qui conduit l’histoire.

Et nous découvrons alors sinon un nouveau sens de l’histoire, du moins un sens très profond de la condition humaine en chemin, à travers incertitude et risque, vers la réalisation d’elle-même. En chemin. Non pas sur une route toute tracée d’avance, mais simplement balisée par les grandes options relevant d’une foi. A travers incertitude et risque. L’homme n’est jamais simplement. Il a à exister. Dans une liberté créatrice qui ouvre sa destinée à la nouveauté jamais complètement prévisible.

Une philosophie de l’histoire semble donc impossible. Pourtant l’éros métaphysique de l’esprit humain est tel que cette impossibilité ne l’arrête pas. L’homme inévitablement, consciemment ou inconsciemment, de façon implicite ou explicite, cherche la signification totale des dimensions spatio-temporelles qui portent son projet. L’homme veut devenir ’maître et possesseur’ de son avenir encore plus que de la nature ! C’est le projet total de l’homme que veut signifier toute philosophie de l’histoire.

Or toute philosophie de l’histoire retombe comme ’naturellement’, fatalement, dans le cercle. Elle se boucle dans la clôture du cycle de l’éternel retour. Dans la mesure où elle se veut logique ! La logique l’entraîne dans sa propre cyclicité. Et par là même nie son historicité. Car l’histoire refuse le cycle. Elle ne peut pas ne pas rester infiniment ouverte.

Ouverture du sens et sens de l’ouvert

La raison n’est pas du côté de la folie judéo-chrétienne qui ouvre à l’infini l’aventure historique. Pourtant l’homme, l’homme occidental et à sa suite une fraction croissante de l’humanité, est entré dans cette déraison. Exaltante et angoissante !

On ne retourne plus dans le sein maternel. Une fois contaminé par l’inquiétude historique, on ne retrouve plus l’innocence de l’éternel retour. La sagesse orientale, par exemple, reste interdite à l’homme occidental. Et la volonté de retour dans la sagesse cyclique d’un Nietzsche, par ressentiment contre la révolution judéo-chrétienne, ne peut être à son tour que folle aventure.

Toutes les philosophies de l’histoire sont ainsi des efforts désespérés pour renouer le fil qui se dévide hors de notre portée. Efforts qui fondamentalement veulent nier l’abrupte ouverture de l’aventure historique sans y réussir jamais. Ou en donnant l’apparence d’une réussite qui n’est, en fait, que formelle construction théorique renouant, en-deçà de l’historicité, le cercle de l’éternel retour.

Mais le projet cyclique de la raison philosophique reste réellement impuissant devant l’autre qui ad-vient dans l’ouverture de l’avenir historique.

Ce n’est donc pas à partir de ce qui est et de ce qui a été, à partir d’une certaine expérience historique, que peut se déterminer ce qui sera. En ce sens les philosophies de l’histoire sont impossibles. Et cette impossibilité renvoie à la déraison de l’histoire. Or l’homme est ce qui radicalement proteste contre la déraison. Il ne peut pas ne pas vouloir ramener la déraison de l’histoire à la raison. Il veut au moins ’se faire une raison’ !

A moins que la pensée ne sombre dans le désespoir total devant une histoire totalement irrationnelle, deux types de lecture de l’histoire en sa totalité peuvent encore s’opposer. Ou bien la diachronie totale de l’histoire est destin ou bien elle est dessein.

Si l’histoire est essentiellement destin, elle échappe à la maîtrise de l’homme puisqu’elle est livrée à la nature, au hasard et à la nécessité. Elle se déploie dans l’inconnu. Ses seules certitudes se constituent en synchronie. La déraison de l’histoire trouve ses raisons dans les lois inductivement généralisées à partir de l’expérience historique.

A une telle lecture empirique et immanentiste s’oppose la lecture transcendante de l’histoire comme dessein. Derrière le ’hasard’ de l’histoire existe une ligne évolutive totale qui est sens. Ce sens ne se dévoile à l’homme qu’en alliance avec son Dieu, maître de l’histoire. Une certitude fondamentale étant ainsi donnée, l’expérience historique peut être déconcertante. Comme dit saint Augustin: Dieu écrit droit avec des lignes brisées.

Une telle perspective ex-pose l’histoire et nous ex-pose. Vers l’Autre. Il est tentant pour l’homme d’aujourd’hui, c’est peut-être même la seule possibilité qui lui reste, surtout après la ’mort de Dieu’, de ramener à la raison la déraison historique en enfermant la compréhension de l’histoire dans la stricte synchronie, c’est-à-dire dans une sorte de cercle engendré autour d’un centre. Voilà l’histoire prisonnière de la clôture structurale d’un système. Structuralisme... suprême mécanisme de défense contre l’ouverture de l’ad-venir historique. Tentation permanente d’une raison qui ne peut plus trouver ses raisons qu’en elle-même.

La raison de l’histoire n’est pas dans la raison mais dans l’histoire qui crucifie la raison.

Et sens pourtant

Car l’impossibilité d’enfermer la totalité de l’Histoire dans un système et, partant, de lui assigner une 'fin' – une ultime étape –, ouvre l’espace de sa
signification.
 
L'Histoire ne peut pas être 'objet' de compréhension parce qu'elle est essentiellement 'sujet' de décision. Nous ne totalisons jamais qu'entre Alpha et Oméga. Nos totalisations ne sont jamais que des 'bulles' flottantes sur des béances. Chance pour le décisif humain: liberté ex-posée.

Ce n'est pas l'Histoire qui mène l'homme, c'est l'homme qui conduit l'Histoire. Et ainsi se dévoile un sens très profond de la condition humaine en chemin... En chemin. Non pas sur une route toute tracée d'avance, mais simplement balisée par les grandes options relevant d'une foi. A travers
incertitude et risque. L’incertitude et le risque de l’aventure historique comme l’espace privilégié de la liberté et de l’urgence de la décision
.

L'ouverture d'un futur non-encore-décidé pro-voque l'être à la décision. Rien n'est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l'in-fini d'une aventure. Le grand risque humain à courir...