Dieu refoulé
Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été ’connu’, au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel peut croire ne l’avoir pas personnellement rencontré, la ’rencontre’ pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l’expérience vivante. L’homme moderne ne peut donc pas ne pas être ’complexé’ de Dieu ! On ne lutte pas toute une nuit avec l’Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin. Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ?
L'athéisme occidental déborde de transcendance judéo-chrétienne, et cela dans la mesure du refoulement. Il rejette l'exposante sans laquelle pourtant il n'est pas. Est éclairant à ce niveau le débat entre Marx et Stirner. Stirner a parfaitement saisi que l'immanence absolue ne peut pas ne pas démystifier et évacuer toute transcendance, quelle que soit la dénomination sous laquelle elle se présente: `Dieu', `Humanité', `Révolution'... Transcendance chrétienne ou laïcisée, peu importe puisqu'il y a toujours transcendance, puisqu'il y a toujours `plus' qu'un neutre donné. Du moins Stirner est-il logique. En supprimant radicalement la transcendance, toute transcendance, il ne peut rester que la pure immanence d'un neutre quasi-néant.
Refoulement. On ne refoule pas la transparence. Les mécanismes de refoulement naissent avec le mensonge et le péché. On refoule une culpabilité.
Les cultures sont peut-être capables d’un plus grand refoulement encore que les individus. La lucidité moderne prétend vivre ‘seulement avec ce que l'on sait’. Mais on ne sait jamais que ce que l'on veut savoir! Sur fond de refoulement. En fait la modernité en sait bien plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Elle ne peut pas, en effet, ne pas savoir! Dès le sein matriciel, elle a connu. Au sens biblique où l'homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. L'homme moderne a beau protester. Il ne pourra jamais faire comme s’il était seulement sorti de la cuisse de Jupiter.
La lucidité moderne prétend vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais on ne sait jamais que ce que l'on veut savoir! Sur fond de refoulement. En fait la modernité en sait bien plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé.
Elle ne peut pas, en effet, ne pas savoir! Puisqu'en sa matrice culturelle elle a connu. Au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, l'expérience culturelle, communautairement historique, sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est, a fait la rencontre. Bien plus, la modernité s'est faite dans la Rencontre. Dans l'étreinte.
Mécanismes de refoulement. L'anthropologie négative n'a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulement. Dut-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D'avoir enclos l'inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée.
Prenez une âme `bourgeoise', c'est-à-dire une âme qui se retrouve et se complait dans le `Discours bien-portant', tout en souffrant de certaines inadéquations. Vous la persuaderez sans peine que ses négativités sont de conjoncture et non pas d'état ni de décision. Car la voilà déculpabilisée en profondeur. Promettez lui de l'accorder à la consonance. Vendez lui une technique indolore qui ravale sa façade. Que ne ferait-elle pas pour racheter sa parfaite sortabilité? Et ça marche! Ça marche d'autant mieux que pour cela elle est priée à la caisse. Les bons comptes... Son praticien, bien sûr, s'y retrouve également. Elle se sent acquittée.
Toute une mécanique se met ainsi à fonctionner en systémique enfermement. Secrétant ses `révélations' en clôture et ses thérapies de remplacement. En négative inversion théologique. Passant à côté de l'originaire conflictuel de la violence théurgique.
Négative théologie. La raison la plus profonde de l'unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu'une des faces du mystère humain c'est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L'endroit d'un envers. L'envers d'un endroit.
Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le même crie négativement l'autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l'ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique inversion.
Dieu est refoulé non pas la ‘divinité’ abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Mais ‘Je Suis’ rencontré concrètement et existentiellement à travers une expérience historique. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n'avait pas lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, du moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il ‘connaît’... au sens biblique! Même s'il fait semblant de ne pas connaître. Il ‘connaît’ parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître.
On ne lutte pas toute une nuit – comme Jacob – avec l'Autre sans se retrouver déhanché le matin.
A partir de l'expérience judéo-chrétienne l'athéisme prend une dimension et une signification radicalement différentes de ce qu'il peut être en d'autres espaces. Parce que Dieu s'est révélé comme le Toute-Autre ‘Je Suis’. Parce que l'homme est créé et continue à se créer dans et à partir de cette révélation.
Ouverture d'une infinie liberté créatrice de l'homme créé à l'image de ‘Je Suis’ et éduqué – conduit hors de – en Alliance avec lui. C'est une telle liberté, ouverte radicalement par la rencontre de l'infini de ‘Je Suis’, qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique. L'homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu! Dès lors il reste à Dieu de mourir pour que l'homme puisse être absolument pour lui-même son Dieu.
Mais ‘Je Suis’ résiste infiniment à la mortalité. C'est vainement que l'homme s'ingénie à faire mourir celui qui est Résurrection et Vie. L'homme peut simplement le refouler! Pendant ce temps Dieu, selon l'expression biblique, ‘s'en amuse’!
Le drame de l'athéisme occidental. Il faut remarquer la signification radicalement originale de l'athéismeoccidental à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe ’a-’ n’est pas neutre absence. Le ’theos’ n’est pas abstraite idée. En ses profondeurs il s’agit d’un refoulement. Un tel athéisme n'est possible qu'à partir de l'expérience judéo-chrétienne. Qui d'autre que l'homme révélé divin, peut réellement se substituer à Dieu? Qui d’autre que l’homme révélé 'fils', peut véritablement vouloir tuer le Père? En ses profondeurs, il s'agit d'un refoulement. Car celui qui est ainsi refoulé a été 'connu', au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré à travers une expérience historique, vécue communautairement et reprise en culture.
Même celui qui se dit athée ne peut faire comme si, déjà, il n’était enfanté dans cette matrice culturelle. L'homme moderne ne peut donc pas ne pas être 'complexé' de Dieu! On ne lutte pas toute une nuit avec l'Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin.
Jusqu'à quel point ‘Je Suis’ peut-il être refoulé ? Barbey d'Aurevilly a cette phrase lourde de signification: “Les hommes n'ont jamais eu le choix qu'entre deux religions: le judéo-christianisme et le panthéisme”. Refoulez ‘Je Suis’ et voici le panthéisme omniprésent. Qu'il est donc difficile d'être athée!
Dieu refoulé: tout devient dieu. C'est-à-dire idole. Les Majuscules! La raison coupée du Réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas ériger ses idées en ‘absolu’. Toutes ses idées. Chacune de ses idées. Multiples rationalisations. Autant de mécanismes de défense. Chaque fois le retour du refoulé sous des avatars différents. Une floraison d'ismes.
A l'immanence du possible schizophrène, il ne reste d'autre dimension de ‘transcendance’ que celle de l'écoulement de la temporalité qui permet une fuite en avant. Le ‘Progrès’. Sacralisation d'une fuite en avant. Fuite en avant de l'homme chassé du paradis...
Surtout il n'y a plus de justification possible. Lorsque toute valeur se trouve enclose dans les limites de l'humain trop humain, toute légitimation tourne en rond. Autour d'elle-même. Dès lors tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en oubliant les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre?
Enfin, suprême illusion schizophrène, celle de l'homme impeccable. Mais cette illusion tient-elle devant tant de négativités engendrées? Et que devient l'homme désillusionné sans radicale possibilité de pardon? Si l'homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera questionne le moderne Camus. S'il n'y a plus de radical pardon possible, il ne reste que la honte ou la fuite. Et souvent les deux en même temps. Fuite honteuse qu'on décèle jusque dans les idéologies les plus séduisantes. Avec leur fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l'explication qui ne la met en question que fictivement. Avec leur mécanisme de défense contre l'angoisse inhérente à la réelle décision. Avec leur réflexe manichéen de dissocier le bien et le mal en pure extériorité. Avec leur réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l'autre...
A moins d'assumer son péché pour le révolutionner en grâce, l'homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu'avoir honte. La honte se trouve les raisons pour supprimer l'autre sans qui, fondamentalement, la honte ne serait pas.
Est-ce Dieu qui est refoulé? Ou est-ce l'homme qui se refoule devant Dieu ? L'homme honteux se réfugie dans la caverne. Et là, ayant perdu le sens de sa raison, tourne désespérément en rond. Le grand enfermement. Ile d'Utopia. Société parfaite. Jardin zoologique. Asile d'aliéné. Archipel du Goulag...
Pour une intelligence malade de l'anthropocentrique schizophrénie une idéologie comme le marxisme peut représenter, selon la formule de Sartre, l'horizon indépassable de la modernité. Mais n'est-ce pas précisément parce que cette idéologie constitue, selon l'expression de J. Ellul, l'acrostiche géant de nos mensonges modernes?
On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la mort.
On croyait que l'homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l'homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s'épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...
L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera?
Et si l'homme d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer! Et suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.