Le Tout-Alter



Et voici que Yahvé passa.
Il y eut un grand ouragan,
si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers,
en avant de Yahvé,
mais Yahvé n’était pas dans l’ouragan.
Et après l’ouragan, un tremblement de terre,
mais Yahvé n’était pas dans le tremblement de terre.
Et après le tremblement de terre, un feu,
mais Yahvé n’était pas dans le feu.
Et après le feu,
le murmure d’une brise légère.


(I Rois 19,11-12)

Une brise légère... Seulement un murmure.

Dieu ne fait question qu'à l'homme. Le chimpanzé s'en moque. Il est a
thée par constitution. Quant à nous. Qui est Dieu ? Cette question, déjà, voudrait l'englober dans sa compréhension. Mais Dieu n'est pas `com-préhensible' au sens où notre possibilité intellectuelle pourrait le saisir pour l'embrasser. Dieu reste irréductiblement le Tout-Autre. L'Alter absolu. Il englobe tout et n'est lui-même englobé par rien, même pas par notre raison.

Il y a des présences lourdes et encombrantes. Il y en a d’infiniment délicates. Certaines insistent. D’autres se dérobent. Etrange présence de Celui que nous appelons Dieu. Il est là. Il n’est pas là. Une absence dans mes pleins. Une présence dans mes manques. Une présence et une absence qui ne cessent de hanter la réalité humaine. Comment voudrais-tu l’enfermer au beau milieu de ton expérience et de tes certitudes journalières ?

La lutte avec l’ange

Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever du jour. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit...
(Genèse 32,25-26)

Au-delà du scandale

De trop le mal, le péché, la souffrance, la violence, la mort... De trop l’absence de Dieu qui semble laisser croître l’indigeste masse des négativités. De trop pour la sensibilité. De trop pour la raison.

Comment assumer le scandale ? Peut-on le contourner ? La foi le traverse.

Et Qohélet ?

Cet étrange livre du troisième siècle avant Jésus Christ que comprend aussi la Bible. Tout est vanité... Rien de nouveau sous le soleil... L’éternel retour trouverait-il donc aussi sa place dans la Révélation ? Comment un tel écrit a-t-il pu trouver place dans le corpus de la Bible ? Pourquoi a-t-il été intégré en son canon ?

Peut-être faut-il distinguer ici entre ‘ce que’ ce livre dit et le ‘sens’ qu’il prend dans le tout du message. Et s’il parlait essentiellement par antiphrase ? Et si cette antilogie n’était que dialectique antithèse à dépasser ? Comme pour dire: Tout est vanité, certes. Mais de ce côté-ci des apparences seulement. Et quid de l’
autre moitié ?

Un monde béant sur l’absence de Dieu...

A la question: « Et Dieu ? », un petit garçon de neuf ans, un après-midi de caté à Washington, me répond avec beaucoup d’assurance: « Dieu, c’est lui qui me rentre dedans. » C’était sa manière de dire: Dieu pénètre en moi, Dieu me remplit.  Elôï, Elôï, lema sabachtani : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Marc 15:34). C’est le cri presque désespéré du Psaume vingt-deux, le cri insupportable de l’abandon, que Jésus fait sien au moment de mourir sur la croix. Les fils d’homme peuvent sentir très fort la présence. L’absence peut torturer le Fils de Dieu lui-même.

Des grands titres qui, de jour en jour, ‘font’ l’événement, les choses divines ne sont pas particulièrement présentes. L’actualité de Dieu ne tient pas, ou si peu, devant ce que promet chaque jour le sexe, l’argent, le pouvoir et les mille formes de divertissement. Pourquoi le mystère de Dieu n’apparaît-il pas d’emblée plus ‘pertinent’ ?


Le silence de Dieu nourrit la mécréance

L'Impie, le front haut, ne cherche pas plus loin et n'a qu'une pensée: « Dieu n'existe pas » ! (Psaume 10,4).

Et si tu n’étais qu’un souffle au hasard qui se dissipe dans un espace vide de Dieu ?
Courte et triste est notre vie et sans remède quand vient la fin; personne n’a jamais connu quelqu’un qui soit revenu du séjour des morts. Nous sommes nés du hasard et après ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Le souffle de nos narines n’est qu’une fumée, et la pensée n’est qu’une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur. Quand elle s’éteint, le corps s’en va en poussière et l’esprit se dissipe impalpable comme l’air." (Sagesse 2:1-3).
Elles pourraient être d’aujourd’hui, ces réflexions millénaires que le Livre de la Sagesse met dans la bouche des impies. En fait, elle est de toujours, et pas seulement du côté des mécréants...


Le silence de Dieu crucifie la foi

Il faut relire le Livre de Job. Quand toutes les évidences semblent avoir raison contre l’existence de ce Dieu invisible ! Voici Job écartelé entre l'absurde qui l'étreint et le discours qui veut rationaliser. Le mal incontournable n'est-il pas de ne pas trouver la parole qui le porte ?

Tout le Livre de Job est dialogue désespéré de trouver une telle parole. Et Dieu se tait ! Comme si le monde était livré aux puissances aveugles. Et on parle ! Mais cette parole humaine livrée à elle-même est incapable d'apporter autre chose qu'elle-même. Parlote. Discours vain. Elle s'enlise dans l'impossibilité d'une parole vraie qui apporte le sens et qui fasse respirer dans le Souffle.

Etonnant discours que celui du Livre de Job, si différent des Dialogues de Platon ! En première scène, tout tourne en rond. Au-delà, cependant, un sens advient. Un sens autre. Il vient dans le creux du discours. Il vient dans la béance d'une sagesse mondaine. Il vient à travers le silence.

Je sais que tu peux tout et que nul dessein n'est trop vaste pour toi. J'étais celui qui voilait tes desseins par une fausse connaissance. (Job 42,2-3).

Parfois il ne fait que passer. Tu ne le reconnais pas. Ou tu le reconnais trop tard. Ainsi au Livre de la Genèse, chapitre dix-huitième, lorsqu’à Mambré Abraham accueille sous sa tente ces trois mystérieux inconnus. Etranges étrangers qui font une si incroyable promesse. C’est trop fort pour Sara. Elle rit...


Pourquoi Dieu est-il à travers une si longue distance ?


Pourquoi n'est-il qu'à travers un si large incognito, une si profonde obscurité ? Pourquoi faut-il aller au-delà de soi-même pour rencontrer le Dieu vivant ?

Pour les uns, l’absence de Dieu est comme l’eau transparente d’une mer tranquille où se baignent leurs euphories. Pour d’autres, elle signifie l’inquiétude et la traversée d’un rude désert inhospitalier.

Cette distance est pour la rencontre. Dieu ne veut pas être présent à l'homme de manière passe-partout. Sa présence est aux antipodes de celle, neutre et indifférente, d'une chose sur laquelle on peut mettre la main n'importe où, n'importe quand et n'importe comment. Dieu veut être cherché. Dieu veut être trouvé. Dieu veut être rencontré.

Cette distance est pour la traversée. Elle ouvre l’espace de ta liberté. L’homme n’est pas fait pour la réponse définitive. Il n’est pas fait pour les clôtures. Il est fait pour l’ouvert. L'homme est un être viateur qui ne se trouve lui-même qu'à travers cette recherche et ne s'accomplit lui-même que dans cette rencontre. Mais la distance reste toujours si grande que personne ne pourra jamais dire: j'ai rencontré Dieu, une fois pour toutes ! La découverte est infinie. Elle est tâche toujours à recommencer. Elle reste défi permanent.
Pro-vocation.

Cette distance est pour le dépassement. Il faut chercher Dieu à la verticale de toi-même. Dieu, en toi, est toujours plus loin en avant de toi et te force ainsi à aller plus loin que toi-même. Dieu est en toi infinie distance pour qu'à travers cette distance tu te grandisses infiniment à la démesure de Dieu. Cette distance est aussi pour la transparence. Elle t’ouvre au mystère de l'
humour qui est aussi celui de Dieu.

A qui irions-nous ?

“Voulez-vous partir, vous aussi ?” Simon-Pierre lui répondit: “Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle.” (Jean 6:68) Il peut t’arriver à toi aussi d’avoir envie de partir. Quelque chose de plus fort en toi te retient. A qui irions-nous ? Pourtant ils n’ont pas manqué et ils ne manquent pas, deux mille ans après, tous ces grands hommes, ces penseurs, ces révolutionnaires, ces savants, ces prophètes. Que de séductions.. Et que de déceptions !

N'est-ce pas déjà par la foi que tu te laisses guider ? Mais donne-moi un seul exemple où quelqu’un pense à partir de rien. L’athée n’est pas mieux loti que toi. N’est-il pas lui aussi un ‘croyant’ à sa manière ? Acceptant tant et tant de postulats indémontrables. Et sans lesquels il serait condamné au silence...


Provoqué hors de la bulle


Dieu n’est pas dans la bulle. Dieu n’est dans aucune caverne. Il faut
sortir pour le rencontrer. Platon a soupçonné les raisons de nos aveuglements. Le jeu des ‘ombres’ suffit aux amusements des cavernicoles et aux préoccupations de leurs régisseurs. Il semble occuper le champ total de la pertinence. Ne peut être séduit par la lumière vraie que celui qui s’arrache à ses facilités premières. Il lui reste à oser sortir de la caverne. Ensuite il aura à souffrir d’un long éblouissement. Peu sont prêts à s’aventurer sur des sentiers aussi inhospitaliers. Quelques-uns seulement courent ce risque.

Dieu n’est pas en continuité avec nos possibles immédiats. Il ne se rencontre qu’à travers des ruptures. La totalité du réel n’est pas unidimensionnelle, comme l’a génialement pressenti Pascal.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité...

Il y a des ordres hétérogènes. Il y a des seuils. Il y a des distances. Un infini sépare les esprits des corps. Un plus grand infini encore marque la distance des esprits à la charité.

Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s’il n’y en avait pas de spirituelles; et d’autres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. (Les Pensées, Ed. Chevalier, N° 829).

Je ne leur cacherai plus ma face


Au creux du doute peut jaillir un cri nourri de certitude.
 
Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. 
(Job 42,5).
C’est Job qui dit cela. Job justement...

Entre l’absence de Dieu et sa présence il y a l’Esprit.

Et je ne leur cacherai plus ma face, car je répandrai mon Esprit sur la maison d'Israël, oracle du Seigneur Yahvé. (Ezéchiel 39,29).

Nous avons chassé Dieu hors de notre paradis


La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n'a cessé de nouer sa cohérence dans l'autistique constitution d'un espace de pure immanence. De cet espace – culturel, mental, épistémologique, pragmatique – de stricte 'humanité' il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d'une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l'Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit!

Pourtant on n'en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative!

Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l'Autre. L'homme n'en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.



Dieu hors service

C'est donc une liberté radicalement ouverte par la rencontre historique et existentielle avec l'infini JE SUIS qui va se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L'homme divinisé par grâce de JE SUIS clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l'homme puisse être absolument.

Peut-il en être autrement dès lors que l'homme s'érige en "maître et possesseur" absolu de l'univers ? A la place de Dieu.
La `Nature' commence à se suffire à elle-même. Bientôt elle pourra se passer même de l'hypothèse `Dieu'... Puisque ça marche !

Dans la brisure du lien total, suffisent désormais les "longues chaînes de raisons" pour s'approprier le secret de Dieu. Avec le postulat que rien n'est dans la nature qui ne puisse être fait par art. Selon l'archétype de la machine et de l'ingénieur.

Progressivement cette intelligibilité mécaniste s'étendra à tous les domaines de la nature, depuis l'infiniment grand (systèmes planétaires, galaxies, amas, quasars...) jusqu'à l'infiniment petit (molécules, atomes, particules, particules élémentaires...), depuis les faits les plus simples de la physique jusqu'aux phénomènes les plus complexes de la vie, voire même de la psyché. La nouvelle intelligibilité biologique au niveau de l'articulation chimique de l'ADN, montre que même le phénomène de la vie, apparemment le plus réfractaire au mécanisme, se trouve lui-même, trois siècles à peine après, soumis à son système d'intelligibilité.



Négative théologie

La raison la plus profonde de l'unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu'une des faces du mystère humain c'est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L'endroit d'un envers. L'envers d'un endroit.

Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le
même crie négativement l'autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l'ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique inversion.

Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la
béance, trouve là son lieu propre. Comme un `trou noir' qui happe les trompeuses consistances. La béance semble s'abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule l'anthropo-logos aux extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection.

Une
anthropologie négative ne peut que situer dans l'humour radical les positivistes consistances. C'est en leur cœur qu'elle surgit. Et c'est dans leur négation qu'elle procède. Dialectiquement.

Dieu présent à l'envers

Une des grandes questions que la modernité ne se pose pas est celle de son essence religieuse. Contre une telle question trop de mécanismes sont érigés en défense. Ne s'est-elle pas conquise elle-même ‘contre’ le religieux? N'a-t-elle pas libéré une plénitude d'immanence? Ne s'est-elle pas constituée dans le triomphe du "même" qui se produit à soi-même son ‘autre’, sans l'Autre?

Il n'est pas certain que le discours conscient explicite la totalité des profondeurs. Il est même évident – et cette évidence ne cesse de croître là où jusqu'à aujourd'hui régnaient des certitudes contraires – que se manifeste de plus en plus l'
Autre invaincu.

Ironie de l'histoire. Humour de Dieu. La mort pour Lui annoncée, revendiquée, proclamée, surprend ses annonciateurs, ses revendicateurs et ses proclamateurs. Et, paradoxe, jamais il ne fut plus étonnament question de Dieu. Fût-ce négativement.

La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie

Parodie qui fonctionne mêmement dans la substitution des termes différents et se dit ‘anthropologie’. Théologie toujours. Doublement théologie même. L'une, positive, à la gloire de l'homme. L'autre, négative, qui ne cesse de dire apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.

Car la béance reste incontournable. Et les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter – et plus le voudraient-ils, plus ils le manifestent en effet – l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine qui se joue dans l'espace de quelque chose comme une ‘négative théologie négative’.


Etrange inversion théologique...


N'en déplaise à Auguste Comte, l'état ‘positiviste’ n'est pas moins ‘théologique’ que les états précédents. Il est même plus théologique que jamais. Mais autrement. L’état ‘théologique’ marquait encore les différences. L’état ‘positif’ les supprime, puisque c’est l’homme, désormais, qui se fait Dieu à la place de Dieu. Il n’est plus de science ‘humaine’ qui ne soit en même temps science ‘divine’. Cette subtile réciprocité se voit sans cesse occultée. Elle joue sur fond de rivalité conflictuelle qui ne se dit pas. L’obscure dramatique de quelque chose comme une théomachie. L’
anthropos n’a pas fini de régler ses comptes avec le theos.

Deus incognitus

Nous sommes ainsi faits. Nous avons besoin d’étreindre. Tous nos sens extérieurs et intérieurs, toutes nos facultés physiques et spirituelles, veulent ‘saisir’. Voir. Sentir. Toucher. Percevoir. Expérimenter. Vérifier. Comprendre. Nos évidences se nourrissent de ‘contact’. Quête intellectuelle, débats intérieurs, argumentations logiques, nous n’avons de cesse que ‘ça colle’. Pourquoi, sans cesse, Dieu décolle-t-il ?

Dieu, visiblement, n’est pas là où le monde s’écrit noir sur blanc. Sans doute est-il
entre les lignes ? Je n’ai pas fini de me voir renvoyé à une relecture infinie.

La présence de Dieu ne s’impose pas. Son absence non plus. Il n’existe aucune raison donnée pour ou contre qui ne rencontre une raison contraire. Assez de raisons, comme l’a perçu Pascal, pour douter et assez de raisons pour croire. Au-delà des raisons donc. Du côté de la liberté.

Une Présence ne cesse de hanter la réalité humaine. Depuis qu’il existe une humanité qui, sans aucun doute, n’existerait pas sans cette présence. Il y a des présences lourdes et encombrantes. Il y en a d’infiniment délicates. Certaines insistent. D’autres se dérobent.

Etrange présence de Celui que nous appelons Dieu. Il est là. Il n’est pas là. Une absence dans mes pleins. Une présence dans mes manques. Impossible d’enfermer cette présence au beau milieu de ton expérience et de tes certitudes journalières. Elle renvoie au-delà et en-deçà. Vers les extrêmes. Acuminale et abyssale. Abyssale surtout. Plus intérieure à toi, comme le pressent saint Augustin, que tu ne l’es à toi-même.


En creux

Dieu ne se laisse pas accaparer. Il ne se laisse pas saisir. Peut-être te permettra-t-il simplement de le toucher. Du bout du doigt. Et non sans un petit reproche. Comme Thomas. Avance ton doigt ici et vois mes mains; avance ta main, et mets-la dans mon côté: cesse d'être incrédule, sois croyant. Et c’est la reddition: Mon Seigneur et mon Dieu ! (Jean 20,27-28).

Nous n’avons de cesse que ‘ça colle’. Et Dieu ne cesse de dé-coller ! Dieu n’est pas là où sont nos pleins. Dieu est dans le vide
entre les lignes. A sa manière l’absence de Dieu est plus parlante que sa présence. Et notre silence sur Lui peut être éloquent.

La seule vraie théologie possible reste sans doute pour toujours
négative. Du mystère divin, celle-ci ne peut jamais que dire: Ce n’est pas cela. Mais en le disant n’affirme-t-elle pas qu’il est. L’Autre.

L'homme nu


Depuis que l'homme est homme, il s'efforce de surmonter une double crise: celle des moyens et celle des fins. L'histoire s'identifie à ces efforts et témoigne en même temps de leur échec inlassable. La modernité occidentale croyait avoir découvert le secret d'une définitive solution. Il suffisait de la formuler et de la mettre en application. Les formulations se sont succédées et quelques-unes sont même passées à l'acte... Que les idéologies se prétendant ‘libératrices’ soient au pluriel suffit déjà en lui-même à prouver leur réciproque inanité. Que leur concrétisation, là où elle a pu jouer, engendre la tyrannie et rien qui puisse dépasser la tyrannie et rien qui puisse permettre d'envisager un tel dépassement, achève la démonstration des impasses.

Auraient-elles même réussi à mettre en place, ne serait-ce qu'en une infime partie de notre monde, quelque chose comme un ‘paradis’, il n'y a aucune raison de croire que, le temps passant, quelques bienheureux ne se révoltassent contre la tyrannie du bonheur.

Depuis le premier, l'histoire boude les paradis terrestres. Et très certainement pour la même raison! Que pourtant l'homme moderne refuse d'admettre. On tourne et retourne mille questions, on formule les hypothèses les plus invraissemblables. Exceptée une. C’est pourtant elle qu’un si énorme refoulement désigne à la vérité.

La tentation, depuis l'origine de l'humanité, ne cesse de susurrer: ‘Vous serez comme des dieux’. Lorsque la séduction bascule du conditionnel dans la réalité l'homme découvre qu'il est dieu
et qu'il doit mourir.

En attendant il est nu. Il est en manque de costume. Il est en manque de coutume. Il est en manque de culture. La culture commence avec l'agriculture. Elle engendre la division du travail. Très vite c'est le meurtre du frère. Ainsi se joue archéologiquement le premier acte du drame théurgique. L'homme se découvre dieu sans dieu dans la
violence. Et depuis lors l'histoire grince...






Anamnèse

Savoir descendre dans nos profondeurs pour y boire l’eau vive aux sources de notre être... Devant nos vies stressées et à nos existences flottantes, il n’est sans doute pas de plus grande urgence pour l’homme d’aujourd’hui que de retrouver l’expérience familière de sa dimension verticale.

Expérimenter nos profondeurs ne consiste pas à ‘produire’, grâce à un effort de concentration, un certain état de conscience. Notre profondeur, le fin fond de notre ‘cœur’, est une
réalité qui pré-existe à tous les efforts pour le manifester. Elle est là avant que nous en prenions conscience. Simplement, il y a l’ignorance.

Nous ignorons... En même temps nous
savons que nous ignorons. Ou du moins nous pouvons savoir. S’il n’y avait pas ce savoir qui englobe notre ignorance, nous pourrions vivre, comme l’animal, libres de toute inquiétude métaphysique. Mais cela nous est refusé.

Notre ignorance n’est donc pas radicale ! Notre ignorance est de l’ordre de l’
oubli. Les raisons de celui-ci sont nombreuses et diverses. Nous ne cessons de les rencontrer et de les souligner tout au long de notre démarche, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir ici.

Face à cette amnésie, devient nécessaire quelque chose comme une ‘
anamnèse’. Un tel ressouvenir, cependant, ne va pas de soi. Il lui faut des adjuvants.

Si la descente dans le Royaume secret est difficile et périlleuse, elle est cependant loin d’être impossible. Nous trouvons des adjuvants de l’
anamnèse dans la provocation de maîtres spirituels comme Johan Tauler qui dévoilent la béance, poussent à s’y engager et suscitent la ‘conversion’.

Il y a ces moments où les ‘extrêmes’ font brusquement irruption au beau ‘milieu’ de notre vie pour la bousculer et l’ébranler. Ces situations existentielles limites que sont l’échec, la souffrance, la catastrophe, la mort... autant d’expériences où l’homme touche du doigt que l’homme passe l’homme.

Il y a aussi l’effort de recueillement dans notre intériorité. Se mettre à la verticale, spirituellement et physiquement. Se laisser choir dans ses divines profondeurs.

Et faire
silence. Car Dieu ne se rencontre qu’à travers le murmure d’une brise légère. Comme pour Elie à l’Horeb.

Dieu peut-il être chassé des profondeurs humaines?

De là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le refouler.

Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l'homme était en cause, et sa puissance, et sa gloire.

Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on s'est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l'ampleur de l'acharnement thérapeutique pour ‘sauver’ l'homme de lui-même, c'est-à-dire pour le ‘sauver’ de sa filiation divine.