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L'alter, ce prisonnier évadé de la caverne

Il faut relire Platon. Son allégorie de la caverne au Livre Septième de la République. La plus vertigineuse question jamais posée à l’homme. L’extrême possible païen avant l’aurore de la lumière de l’Evangile dans le Souffle de l’Esprit. Et sa plus extraordinaire propédeutique.

Un soupçon. Sub-spicere. Regarder dessous. Découvrir ce qui n’apparaît pas d’emblée. Et porter un regard critique sur le regard lui-même. Il vient d’un païen... Déjà.
Mais l’Esprit ne souffle-t-il pas où il veut? Et, depuis toujours, le Verbe n’illumine-t-il pas tout homme?

Un étrange soupçon! La réalité vraie est-elle seulement ce que les hommes expérimentent dans l’espace ‘naturel’ qui est le leur depuis leur naissance?

Une si radicale question ne peut se dire qu’à la limite. A travers une allégorie. Agoreuo-allos. Une parole qui crie un ‘ailleurs’ sur la place publique.


Cela commence par une étrange mise en scène

Une demeure souterraine en forme de caverne. Des hommes sont enchaînés là depuis leur naissance, le dos tourné contre l’unique entrée d’où vient la lumière. De solides liens les empêchent de bouger et de tourner la tête. Ils ne peuvent donc voir que devant eux. La lumière vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée et le long de cette route est construit un petit mur pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquels ils font voir leurs merveilles. Il faut maintenant se figurer le long de cette route, derrière ce mur, des porteurs d’objets divers. Ces porteurs parlent ou se taisent et leurs voix se répercutent en écho. Seuls les objets qu’ils portent dépassent le mur. Leurs ombres se projettent au fond de la caverne. Il faut encore imaginer ces prisonniers s’entretenir entre eux.

Etranges prisonniers!
Ils sont tous esclaves du Maître de la caverne. C'est-à-dire de ce Discours qui fonctionne dans l'horizon indépassable de la caverne. Il représente la logique la plus pertinente de la grotte. Il s'identifie à la bonne conscience de la caverne. Il est promoteur du consensus de la caverne. Il fait la loi dans la caverne. Il est garant des euphories de la caverne. Il est détenteur des secrets de la caverne. Il meuble l'imaginaire de la caverne. Il porte les lumières de la caverne. Il instruit les magiciens des fictions de la caverne. Il donne voix aux ténors des polyphonies de la caverne. Il dicte les chroniques de la caverne. Il garantit le succès aux jeux et concours de la caverne. Il inspire les propagandistes des utopies de la caverne...


Eh bien, ces prisonniers nous ressemblent!

L'illusion cache le réel

Ces cavernicoles enfermés depuis leur naisance peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le ‘réel’ ? Manquant de toute référence à l’
autre, ce même s’impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence. Ainsi donc la réalité de la fiction peut-elle être pour l’homme plus réelle que le réel ! Et immédiatement la question nous concerne, inquiétante. Si notre ’réel’ n’était qu’une sorte de cinéma ?

L’ébranlement de la fiction est douloureuse parce qu’elle signifie la rupture d’un monde ’naturellement’ donné depuis notre naissance. Qu’arrivera-t-il si l’on délivre un de ces prisonniers de ses chaînes et qu’on le délivre de son ignorance ?

Qu'on libère un de ces prisonniers

Il y faudra la force. On le fera souffrir. Il se plaindra. Tant proteste la nature. Aussi bien la première que la seconde. C'est pourtant le prix à payer pour découvrir la pertinence du
dehors et de passer de l'obscurantisme à la lumière.

Détachez-le. Vous le ferez souffrir. Il se plaindra de ces violences. Cet éblouissement lui sera intolérable. Les ombres qu’il voyait tout à l’heure lui paraissaient beaucoup plus claires et distinctes que les objets qu’on lui montre maintenant. Et que dire de la lumière elle-même ? Ce n’est pourtant qu’à travers une rupture que la fiction se dévoile fiction et partant se relativise. Il faut avoir risqué le passage pour jouir de la clairvoyance.

Imaginons-le encore, ce prisonnier libéré, se souvenant de son ancienne caverne, de la sagesse que l’on y professait et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité. Ayant connu la différence, ne se réjouirait-il pas du changement ? Ne plaindra-t-il pas ses anciens compagnons ? Toute cette vanité des honneurs, des louanges et des récompenses qu’on se décernait alors. Pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble et qui, par là, était le plus habile à deviner leur apparition... Jaloux de ces distinctions et de ces honneurs ? Comment ne préférerait-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue au service d’un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?

Un retour au milieu des illusions

ll faut encore imaginer cet homme redescendre dans la caverne et s’asseoir à son ancienne place. N’aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ? Imaginons-le entrer à nouveau en compétition pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes, dans l’état où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis. Ne prêtera-t-il pas à rire à ses dépens ? Ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée ? Et donc que ce n’est même pas la peine d’essayer d’y monter !

Tu reviens comme étranger. Ton retour dans la caverne te laisse ridicule trouble-fête dans le petit monde des certitudes naturelles. Bien plus, tu risques la mort. Car la moyenne ne pardonne jamais à l’unique de l’avoir quittée pour la vérité.


C'est ce retour qui nous intéresse

Etonnant retour sur le 'lieu du crime' ! Quel éros pouvait l'y inciter ? Pouvait-il trouver par lui-même et en lui-même le courage pour sa folle aventure ? Sans doute lui fallait-il pour cela une force venue d'ailleurs. Quelque chose comme une
révélation.

Le prisonnier libéré, après avoir découvert la vraie raison des choses, revient donc dans la `bulle` de ses anciennes habitudes. Il y retrouve ses compagnons, son rôle et ses fonctions. Mais il ne s'y retrouve plus lui-même. Qu'il le veuille ou non, il reste en même temps `ailleurs'. Il n'entre plus dans le jeu aussi allègrement qu'auparavant. Il ne brille plus aux jeux et concours. Il risque sans cesse de devenir la risée des tenants du clair-obscur.

Mais en même temps son retour est
critique
. Car désormais il connaît la différence. Il sait.

Ton retour dans la caverne te laisse ridicule trouble-fête dans le petit monde des certitudes naturelles. Bien plus, tu risques la mort. Car la moyenne ne pardonne jamais à l'unique de l'avoir quittée pour la vérité. Te voilà `alter' absolu.
 

La portée de l’allégorie est infinie

L’humain n’a pas fini de sortir de la caverne. L’humain n’a pas fini de faire son exode. Aujourd’hui plus que jamais.

Heureux es-tu si tu as appris à lire entre les lignes et à discerner entre les ombres. Car les ombres sont incapables de se discerner elles-mêmes. Ces temps devenus si critiques sur les méthodes sont devenus si peu critiques sur ce qu’ils sont et comment ils fonctionnent.
Car la sophistique de la caverne n'a jamais aussi bien fonctionné qu'en nos jours. Et jamais les dissidents ne furent plus impitoyablement expulsés. On n’a pas fini de livrer sournoisement à la dérision les témoins d’ailleurs, prophètes de l’Alliance avec l’Autre.

L'allégorie de la caverne reste plus que jamais d’actualité

La caverne représente notre espace humain avec ses limites et dans sa clôture. L'homme y est enchaîné par les nécessités `naturelles' de sa condition. Son regard et sa manière d'être sont conditionnés par les multiples contraintes qui lui viennent de naissance et, ensuite, par acquis: ses possibilités physiques et physiologiques, son héritage culturel, son éducation, les réflexes naturels et acquis, ses habitudes mentales, le mimétisme social... L'illusion d'une caverne infinie oblitère les chances du dehors.

Les
ombres sont l'alibi du `réel' lorsqu'il n'y a plus d'autre réel. Elles révèlent et cachent en même temps. Elles témoignent de la lumière à condition de voir au-delà. Dans les limites de la caverne leur évidence s'impose. La lumière au loin n'est pas visible immédiatement car elle éblouit. Elle est la raison invisible des reflets.

Ainsi donc la réalité de la fiction peut-elle être pour l'homme plus réelle que le réel ! Il ne reste aux cavernicoles que la `réalité' virtuelle qui occupe l'essentiel de leur temps. `Métro, boulot, dodo' comme on dira un jour. Toute une palette d'activités `sérieuses'. Des concours, des examens et des promotions avec leur cortège de diplômes et de médailles.

Peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le 'réel' ? Manquant de toute référence à l'
autre, ce même
s'impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence.


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Cette caverne symbolise avec beaucoup de pertinence notre univers mental. C'est-à-dire notre 'culture prisonnière de son 'horizon indépassable' selon l'expression de Sartre, le grand spécialiste de nos enfermements modernes. Avec un terrible soupçon. La vérité vraie est-elle seulement ce que les hommes en expérimentent à l'intérieur de l'espace 'naturel' qui est le leur depuis leur naissance ?

L'humain n'a pas fini de sortir de la caverne

L'humain n'a pas fini de faire son exode. Aujourd'hui encore. Aujourd'hui plus que jamais. Il est vrai que nous l'avons aménagée, la caverne de notre monde moderne. Elle a été immensément élargie. Eclairée désormais à l'électricité, sonorisée avec puissance et haute fidélité et dotée de mille facilités, elle est devenue encore plus confortable. Le jeu des ombres s'est perfectionné. On n'en perd pas le moindre détail sur les petits écrans de la télévision. Les media s'amusent à orchestrer et à amplifier les débats des cavernicoles...

Notre si vaste caverne résonne d'une multitude de discours accordés à sa résonance. C'est-à-dire en accord avec le Discours qu'en ses profondeurs notre monde ne cesse de se tenir à lui-même. Essentiellement le Discours bien-portant de l'homme bien-portant.

Maître dans la caverne. Maître de la caverne. Le Discours fonctionne dans l'
horizon indépassable de la caverne. Il représente la logique la plus pertinente de la caverne. Il s'identifie à la bonne conscience de la caverne. Il est promoteur du consensus de la caverne. Il fait la loi dans la caverne. Il est garant des euphories de la caverne. Il est détenteur des secrets de la caverne. Il meuble l'imaginaire de la caverne. Il porte les lumières de la caverne. Il instruit les magiciens des fictions de la caverne. Il donne voix aux ténors des polyphonies de la caverne. Il dicte les chroniques de la caverne. Il garantit le succès aux jeux et concours de la caverne. Il inspire les propagandistes des utopies de la caverne...

L'autre Parole venue d'ailleurs n'a que peu de chances de se faire entendre au milieu de ces voix assurées et entendues. Elèverait-elle la voix que sur le champ elle se ferait expulser avec violence. Cette voix trouble-fête des euphories de la caverne! Cette mauvaise conscience de la caverne a l'air ridicule dans la caverne. D'ailleurs a-t-elle tellement de choses à dire dans le concert de la caverne? N'est-elle pas plutôt perdante aux jeux et concours de la caverne? Et pourtant elle sait...



Culture


Espace d'humanité. Elle peut aussi devenir prison.

Il n’y a jamais d’humain que lorsque se dit une culture. Un discours multiforme à travers les temps et les lieux. Un discours polyvalent fait aussi bien de gestes constructeurs et de graphies symboliques que de sonorités verbales. Un discours à la fois matériel et idéel. Un discours tour à tour logique et prophétique. L’humain n’est pas sans ce discours par lequel l’homme se dit en disant sa culture. Cette parole décide de l’homme parce que l’homme se décide à proférer le verbe qui donne sens à son monde et qui lui donne sens.




Une culture est fondamentalement discours. Discours par lequel l’humain se dit en se constituant et se constitue en se disant. Ce Discours noue en même temps le désir, les valeurs et le sens en raison de vivre.

Ces discours sont multiples et différents. Il y a, par exemple, le discours idéologique qui donne des motifs, le discours mythique qui donne des signes, le discours scientifico-logique qui donne des raisons, le discours du désir qui donne des mobiles, le discours de la construction matérielle qui fabrique les objets...

La culture commence avec l’originaire culte

C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est praxis d’humanisation. L’homme n’est-il pas cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour s’enfanter humain ? Depuis les origines, c’est le
culte qui célèbre et rythme la différence entre nature et culture. Entre la nécessité et la liberté. Entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Les rites structurent l’espace, le temps, l’être et l’action cohérente des hommes. Ainsi les rites de passage qui président au devenir personnel et aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites totémiques qui président à la domestication des animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie n’aurait jamais commencé.

C’est dans le rite
sacrificiel - sacrum facere - que la crise sacrale s’actue de façon extrême. Dès ses formes les plus archaïques se rejoue la crise sans laquelle l’humain ne serait pas. Ici se révèle la profonde dialectique sacrale. La traversée de la négation vers l’autre. Du bon est détruit pour qu’un meilleur soit. De la valeur est immolée pour que dans sa béance se manifeste une autre et plus grande valeur. On sacrifie de la vie pour vaincre la mort. Dans l’extrême rupture advient une plus extrême plénitude. Dans la tension paroxismale de la lutte et de l’étreinte hiérogamique sous le signe d’éros et de thanatos. Le sacrifice actualise cette mystérieuse dialectique à travers laquelle la libre mise à mort d’un vivant devient victorieuse de cette mort elle-même.

L’humain n’est qu’à travers la différence sacrale. Dès lors l’homme ne peut pas ne pas ‘sacraliser’. Le sacral étant si intimement inhérent à l’humain, où va-t-il se loger lorsqu’une ‘culture’ particulière, une ‘époque’, se veut démystificatrice ? A moins d’être repris par l’
autre interpellant de la Foi, le sacré se trouve investi ou réinvesti dans ses mille et un avatars: Raison, Nature, Vie, Histoire, Parti, Science, Evolution, Révolution... Tant il est vrai qu’un dieu ne se chasse qu’au nom d’un autre ! C’est plus fort que l’homme. Que reste-t-il à l’art, à la philosophie, à la science même – la science dans son projet – sans leur dimension si profondément ‘religieuse’ ? Faites l’analyse sémantique de n’importe quel discours ‘athée’. Vous serez stupéfaits de l’investissement sacral et religieux, là même où il est si vivement refoulé.



 



 
 


La Foi porteuse de 'culture'

Il s'agit de ne pas mêler ni de confondre. On peut être imbibé de culture chrétienne sans être croyant ! Il est sans doute important de commencer par une distinction essentielle.

La Foi, la foi en tant que `
constituée', se cristallise autour de quelque chose comme un `hard core', un noyau dur, que formule depuis toujours le `credo'. Le Christ, Fils de Dieu, incarné, crucifié, ressuscité, révèle la famille trinitaire. Le Père créateur. L'Esprit qui anime l'Eglise. Christ qui sauve et apporte le salut. Christ qui éveille l'homme à lui-même et l'appelle à l'alliance dans la communion des saints.

Cette Foi `
constituée' est en même temps `constituante
' d'humanité et de culture. Laquelle culture peut prendre son cours plus ou moins autonome. La suite de notre propos explicitera plus amplement cette dimension importante.  

Alternatives fondamentales


Chaque espace humain, ultimement, se constitue à travers des options fondamentales sur les enjeux fondamentaux. Face à des alternatives fondamentales telles que: Le sens du sens est-il en immanence OU en transcendance ? La réalité est-elle d'un seul et même ordre OU relevant d'ordres différents ? La totalité peut-elle se boucler en clôture OU reste-t-elle radicalement ouverte ? L'ultime englobant est-il Nature OU Dieu ? L'espace est-il fini OU infini ? Le temps est-il cyclique OU vectoriel ? Le sens de l'humain se trouve-t-il ultimement dans les composantes OU à travers les exposantes ?

Division des esprits

Ici la compréhension du phénomène humain se heurte à quelque chose comme le hard core de l'incontournable et irréductible division des esprits. Pourquoi, face à l'équilibre qui marque le règne des autres vivants, l'humain est-il livré si radicalement à l'incertitude sur l'essentiel et, partant, au risque de faire sa vérité ?

C'est très certainement ici le nœud (et le mystère) de l'authentique liberté. En effet, pourrait-elle être en vérité, cette liberté, sans l'urgence d'un risque pris dans les plus profondes profondeurs personnelles ?

Depuis la floraison des lumignons se prenant pour des `Lumières', tous les optimismes `éclairés' du monde — souvent en fait des `fascismes' qui ne disent pas leur nom — voudraient conjurer cette radicale division des esprits et enrôler l'humain sous l'uniforme de la Pensée Unique. Ce qui, à l'usage, hélas!, ne manque pas de finir sous quelque Goulag ou autre Kz.

Au risque de choquer les maternelles composantes de notre Occident fatigué, il ne faut pas avoir peur de marquer la virile grandeur des affrontements métaphysiques. Il n'est pas d'authentique humain qui ne passe par eux.

Bouclé en clôture

Bouclant la boucle de l'homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d'humanité. De façon autogène. Sans l'Autre. En autonomie. Sans l'Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne - oui, impertinente pertinence d'un Platon, déjà ! - une caverne aux prétentions infinies, mais caverne quand même.

Là, nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L'infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l'extension de notre champ d'être et d'action, dans notre `présence' au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l'histoire...

Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l'être pour disposer d'un foisonnement d'éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d'atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l'âme. Parce que l'âme ne se construit pas et que la construction l'oppresse. L'âme inspire. L'âme aspire. Dans le souffle de l'Esprit.

Modernité

La modernité, sans doute, ne signifie rien de plus essentiel que la
montée d'une gigantesque euphorie. Fondée sur l'homme. Fondée sur le possible de l'homme. Fondée sur la puissance et la gloire de l'homme. Rien ne semble impossible et immenses semblent les raisons d'espérer...

Non pas un destin mais une aventure. Car rien n'était écrit d'avance et rien ne `devait' arriver de la façon dont `c'est arrivé'. Et pourtant à partir d'un certain point d'arrivée une intelligibilité se profile. Une convergence apparaît. La multitude des décisions historiques concoure en une grande décision. Une aventure extraordinaire.

Mais une charge polémique beaucoup plus puissante sous-tend le débat. Celle-là qui s'investit dans l'idée de `progrès'. La `modernité' s'identifiant avec
le
progrès. Non plus seulement l'actualité, mais l'actualité grosse de possibilités d'avenir. Une actualité décisive d'une marche en avant vers un `plus' et un `mieux'. Et devant cet avenir, cet ad-venir de montante voire d'exponentielle valorisation, le `passé' ne peut chaque fois que blêmir, le `présent' ne peut chaque fois que se dépasser. Se saisissant elle-même comme un `plus-que-présent', la modernité non seulement s'auto-valorise mais cette auto-valorisation ne peut pas ne pas faire partie intégrante et constituante de la modernité.

La rupture du lien théo-onto-logique

A travers sa `révolution copernicienne' anthropocentrique la modernité se refuse la possibilité d'un sens plus englobant qu'elle-même, et, partant, le don d'un sens qui ne soit pas sa propre production. A partir de là, par rapport aux âges précédents, tout un renversement.

Le sens n'est plus donné objectivement mais se donne en subjectivité. Il y avait un espace du sens total capable d'intégrer les sens particuliers; désormais le sens désintégré éclate en multiples sens. Le lien du sens était donné à partir des `extrêmes'; il veut se nouer maintenant à partir du `milieu'. L'étrange renvoyait vers les extrêmes de l'être; il envahit désormais le cœur de l'être. Le questionnement se faisait `dans' la réponse; maintenant toute réponse se dilue dans le questionnement.

Schizoïdie
... Il reste désormais une tâche de Tantale: nouer le sens en totalité finie. Essayer d'intégrer ce qui ne peut l'être en cette finitude. Désespérer devant ce qui reste, sans recours, l'étrange absolu, l'absurde.
Tout avait commencé par l'euphorie optimiste du rêve de l'homme complètement réconcilié avec lui-même. Pouvoir (enfin !) vivre
par soi et pour soi. Rompre avec le sens `donné' pour se donner le sens. Construire la `bulle' du sens total. En radicale autonomie. Où l'autre n'a plus de place.

Ce rêve aujourd'hui brisé peut éveiller à la question de savoir si cette rupture du lien du sens donné ne constitue pas quelque chose comme une faute contre l'
écologie du sens. Comme si le sens `donné' (quasi `nature'), une fois éclaté, ne pouvait que laisser la place à l'artifice et au virtuel. Un sens `de synthèse'. Un `Ersatz' de sens. Commercialisé sous de multiples étiquettes.

L'entropie d'un système est à la mesure de sa
clôture. Tout système clos
se trouve donc, sans recours, soumis à la dégradation. Notre humanité occidentale s'était construite dans l'ouvert à l'Autre. Dans l'Alliance avec le Dieu d'Abraham et de Jésus Christ. Ensuite, historiquement, elle a bouclé l'humain sur lui-même et l'a enfermé dans une `bulle'.

Contre l'Alliance


La gravité de la chute se mesure à la hauteur d'où l'on tombe. La hauteur d'où l'homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d'ailleurs que de Dieu?

L'homme n'est homme qu'en
alliance
. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l'alliance, c'est conspirer contre la parole à sa source, c'est conspirer contre le `logos anthropogène', c'est conspirer contre l'homme.

Les rois de la terre s'insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et contre son Messie... (Psaume 2:2). Ainsi donc, contre l'Alliance, il arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.

Cette orchestration à travers l'espace et le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement, contre l'Alliance qu'elle porte par là-même, quasi tangible, la marque d'une étrange conspiration, la signature d'une radicale négativité qui transcende littéralement les capacités intra-mondaines. Ainsi l'humain se décide dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde ! Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre lumière et ténèbres, entre l'amour et la haine, dont l'Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l'Epître aux Ephésiens désignent la réalité à la fois visible et cachée.

Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...

Conspiration contre le Verbe

L'anti-Alliance conspire depuis l'origine contre le Verbe archéologique, premier-dit du Père, Vie et Lumière de tout homme qui naît en ce monde. Ce Verbe qui, selon l'extraordinaire vision de Tauler, ne cesse d'être dit et engendré, au plus profond de l'homme pour l'engendrer tout à la fois divin et humain.

Symétriquement caricaturale et contrefaisant l'authentique Parole qui engendre réellement les fils du Père, s'insinue alors la première affirmation mensongère: "vous serez comme des dieux". Elle eut un écho. Elle s'amplifia. Elle devint le Discours dominant orchestré par le prince de ce monde.

Dans la ‘bulle’

La totalité constituante n’est plus donnée absolument. Une ‘bulle’ se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours. L’objectivité étant néantisée reste la subjectivité objectivée. Le sens constitué s’identifie au sens constituant. Les effets se rendent autonomes. La méthode se fait plus importante que les liens.

Impossible recherche d’un langage qui soit, selon l’espression de Rimbaud, l’âme pour l’âme. Le signe se trouve de plus en plus vidé face à l’ ‘objet’ qui fuit à l’infini. Le signe se coupe du référent. Le signifiant se coupe du signifié. C’est la subjectivité qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrère s’éclate. La parole se désintègre. La parole humaine n’est plus à partir du sens mais se veut créatrice du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement constituant.

Reste une anarchie nominaliste "créatrice" d’une infinité de langages et d’une infinité de confusions. Babel !

Schizophrénique enfermement

Le renversement `copernicien' de la modernité s'absolutise. Il ne se veut plus seulement méthodologique mais métaphysique. En brûlant en même temps les ponts de 'la' métaphysique.

Schizoïdie

Une fois l'Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l'homme le repli autistique sur soi-même. Quelque chose comme une schizophrénie. L'esprit coupé. L'esprit divisé. L'esprit cassé. Nous n'avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce et se voit livré aux
péchés capitaux. C'est-à-dire aux sources du péché. Et en premier lieu, l'orgueil.

Ayant coupé les liens avec la totalité théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur elle-même jusqu'à la déraison. Elle a beau vouloir se diviniser et se parer d'une Majuscule, en fait il ne lui reste que de tourner en rond dans l'enclos de la tautologie. Le règne des cercles vicieux et des tâches impossibles. Etre à soi-même l'absolue source chaude... Fonder ses propres fondements... Tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ?

Enfin, suprême illusion schizophrène, l'homme
impeccable. C'est-à-dire l'homme au péché refoulé
. Avec la question sans réponse du moderne Camus. “Qui nous pardonnera ?” Avec le réflexe infantile de cacher la faute ou bien de trouver le coupable hors de soi-même.

Le strict possible humain en stricte immanence

Le possible humain se reprenant en anthropocentrique rationalité ne pouvait pas ne pas expérimenter dans le mouvement en clôture d'immanence l'ouverture de transcendance congénitale à la raison. Aussi les systèmes `rationalistes' du XVIIe siècle restent-ils, comme malgré eux, davantage en continuité qu'en rupture avec les grands courants de la métaphysique classique.

Plus spécifiquement `moderne' sera la rupture empiriste. Commencée au XVIIe siècle, elle dominera le siècle suivant et inspirera grandement les siècles suivants. 1690: `Essai sur l'entendement humain' de Locke. - 1710: `Traité sur les principes de la connaissance humaine' de Berkeley. - 1739: `Traité de la nature humaine' de Hume. - 1748: `Essai sur l'entendement humain'. - 1754: `Traité des sensations' de Condillac.

En eux-mêmes, ces quelques titres disent tout un programme. De la mise en question de l'entendement à l'affirmation de la sensation. Le strict possible humain en stricte immanence. La finitude se boucle sur la pure empirie physique et la pure facticité spatio-temporelle.

Toute `métaphysique', étant expulsée, l'être et la connaissance sont ramenés dans les limites d'une stricte `physique'. Là, dans les limites de l'immanence, ne règne plus qu'un monisme. Et ce monisme est matérialiste. Et ce monisme est réductionniste. Le supérieur se réduit à l'inférieur. Le tout se réduit à la partie. L'inférieur explique le supérieur. La partie explique le tout.

L'horizon indépassable...

L'expression est de Jean-Paul Sartre, mais l'idée était dans (presque) toutes les têtes. Il s'agit du marxisme qui occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se mettait à humer goulûment l'air du temps. Personne ne voulait rater le train de l'histoire et rester en marge du messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à l'alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la `modernité', le marxisme s'identifie alors à l'espérance tout court. L'espérance au-delà de laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. L'horizon indépassable de notre modernité.



 

Lucidité ?

Notre ‘lucidité’, aujourd’hui, voudrait se contenter de vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne pouvons pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu.

De guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort.

L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?

Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.

Maîtres et possesseurs de la caverne

Devenir maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien ne pourrait se formuler s’il n’avait été précédé, plus de cinq siècles auparavant, de cet autre rêve de devenir maître et possesseur du sens. Est-il possible de maîtriser la nature avant de s’être rendu maître des essences et du verbe?

Descartes hésite encore à rompre complètement la première alliance. Mais une `logique' est désormais en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à un référentiel ou à un garant d'ailleurs que du strict humain en autonomie. Reste désormais au possible humain de fonder le possible humain. Tâche de Sisyphe...

Maître et possesseur du verbe

Il faut certainement remonter bien plus haut qu'on ne le fait habituellement pour percevoir dans notre histoire occidentale les débuts d'un long
cycle euphorique. Sans doute vers 1100, lorsque avec quelque chose comme le `nominalisme' émergent les premières revendications à la puissance et à l'autonomie du possible humain.

Le pari fondamental de tout le Moyen Age avait été de construire la majestueuse `cathédrale' de la catholicité du Logos. L'ensemble du paysage médiéval est éclairé par l'idéal d'une Raison s'élargissant aux dimensions de la foi et d'une foi se mettant en lumière par la raison. Dans un tel univers, nos idées ne peuvent pas ne pas être en alliance avec les Idées divines.

En
alliance.
C'est-à-dire dans l'étreinte de l'être et du connaître, de la subjectivité et de l'objectivité, de la foi et de la raison, de l'horizontalité et de la verticalité, du verbe de l'homme et du verbe de Dieu. Lorsque le symbole peut encore parler très fort. Lorsque le monde ne cesse de chanter la gloire de Dieu.




La raison unidimensionnelle

Désormais peut exister une foi sans raison et une raison sans foi. Un nouvel humanisme s'embarque d'un côté des ponts coupés. Le nouveau rationalisme n'est plus fondé sur la foi mais sur la critique... jusqu'au scepticisme. La nouvelle philosophie refuse d'être servante et veut devenir maîtresse de la théologie. La `dialectique' se fraie un chemin de plus en plus large, promettant de devenir la voie impériale de l'humaine aventure en autonomie. Une dialectique centrée sur l'affecté universel qu'est le sujet sentant et pensant, à partir de son expérience et dans les limites de son expérience. Désormais une `physique' peut se constituer dans la distance d'avec la `métaphysique', livrant l'être à la seule pensée et à la seule expérience humaine.

A Dieu le réalisme de l'idée. A l'homme le nominalisme du concept. Laissant à Dieu ce qui est à Dieu - l'essentiel peut-être encore, mais tellement inintéressant! - voici l'
homme
. Médiateur de sa propre connaissance. En attendant de le devenir de ses valeurs. Et finalement de son être. Maître désormais des significations, il reste à l'homme de gérer les signes. En attendant de gérer la totalité. La nouvelle courbure anthropo-centrique de l'espace pourra désormais totaliser un monde en autonomie. Un monde éclaté aussi. Comme si, ironie de la crise nominaliste, Babel ne pouvait jamais se lézarder sans une confusion des langues!

Le Discours dominant

Derrière l'infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s'explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand `souffleur' de nos mises en scène. C'est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l'est pas, ce qui est `correct' et ce qui ne l'est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le `on' est son empire.

Ce Discours est donc plus inconscient que conscient, plus implicite qu'explicité, plus sous-jacent que manifesté, plus omniprésent qu'exprimé. En lui-même, ce Discours est plutôt silence, étant plus essentiellement ce qui rend possible tel ou tel discours. Le non-dit derrière le dit. L'englobant des discours. Le système des systèmes discursifs. Un contenant, donc, plutôt qu'un contenu. Un champ. Un espace.

Ici doit jouer une sorte de catalyse. On sait que ce phénomène physique a lieu quand un corps met en jeu par sa seule présence certaines affinités qui sans lui resteraient inactives. Un phénomène identique a lieu dans l'espace humain où il prend des proportions inattendues. Bouclant la cause sur l'effet et l'effet sur la cause, il grossit selon la loi de la `boule de neige'. Ses mécanismes sont complexes. Il joue les séductions entre la majorité silencieuse et la masse critique. Les media lui fournissent l'orchestration et lui assurent l'amplification et la résonance. L'Audimat le dynamise. Pourtant le phénomène en lui-même reste mystérieux tout comme l'esprit du temps. Pourquoi ça prend ? Pourquoi ici et maintenant, et pas ailleurs ? Pourquoi telles idées sont-elles `dans le vent' ?


 

Sortir de la caverne...

Comment ne pas penser au Christ, archétype de l'humain, qui vient dans notre condition cavernale pour nous libérer de notre
obscurantisme originel
?

La parole prophétique

Elle signifie l’irruption de l’Autre au beau milieu de notre existence. L’Autre qui vient pro-voquer nos clôtures pour les ouvrir à l’infini.


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