L'autre révolution

 

Qu’est-ce qu’une ‘révolution’ ?

C’est une explosion de rupture. C’est le surgissement de différence. C’est l’émergence d’un radical ‘non’ au cœur d’un ‘oui’ préalable. C’est l’ouverture d’un espace nouveau du pensable et du possible.

Une révolution prend sa dynamique du côté de l’antithèse, du côté de sa dynamique d’exode. Il faut quitter un vieux monde et conquérir un nouveau.

Deux grandes ruptures


Deux grandes ruptures ouvrent fondamentalement de nouvelles possibilités humaines. Deux gigantesques révolutions. Et deux seulement ! Toutes les autres s'en nourrissent et s'articulent sur elles. Dix mille ans nous séparent des émergences de la première. Et quatre mille ans des origines de la seconde. Deux grandes ruptures... La première a commencé il y a plus de 10 000 ans. La seconde a fait irruption il y a 4 000 ans.

Très schématiquement on peut dire que l'intention essentielle de la
révolution néolithique vise à intégrer l'autre dans le même et à composer le même avec le même. En sécurité. En harmonie. En clôture structurale. La visée essentielle de la révolution judéo-chrétienne, par contre, est de s'exposer à l'autre et à l'autre de l'autre. Courir infiniment l'aventure de l'exode incessant. Risquer la Pâque. En rupture. Dans l'ouvert infini.

D'un côté joue la pertinence des
com-posantes. De l'autre côté celle des ex-posantes. Les `composantes' garantissent les cohérences et les harmonies. Les `exposantes' ouvrent la démesure. La rencontre providentielle entre notre mère païenne et notre père judéo-chrétien fait s'étreindre les maternelles composantes et les paternelles exposantes.

Deux conceptions radicalement différentes de la totalité. Deux visions radicalement différentes de l'homme. Deux espaces et deux temps différents. Deux possibilités de penser et d'agir différentes. Deux longues séries d'antinomies radicales dont on n'évoque ici que les axes majeurs. Les premières garantissent les cohérences et les harmonies. Les secondes ouvrent la démesure.
L'absolu `Je suis' face à l'absolu `Il y a`. La liberté personnelle face à la nécessité naturelle. Le dessein face au destin. L'histoire face à l'éternel retour. La Création face au Cosmos. L'infini face au fini. La démesure face à la mesure. Les extrêmes face au milieu. L'aventure et le risque face à l'harmonie et à la sécurité...

Révolution néolithique et révolution judéo-chrétienne


Entre les deux ruptures, une infinie différence. La rupture néolithique est
thétique et joue en horizontalité. La rupture judéo-chrétienne est antithétique et joue à la verticale. La révolution néolithique dit profondément oui. Elle va de soi. Elle a toute la ’raison’ pour elle. La révolution judéo-chrétienne renvoie tout ‘oui’ vers un plus fondamental ‘non’. Elle est de trop. Elle est ‘déraison’ pour la raison. La révolution judéo-chrétienne n’est pas parallèle. D’une part elle surgit à partir de la révolution néolithique, au coeur de la révolution néolithique. D’autre part elle signifie rupture radicale du mouvement lui-même de la révolution néolithique. Elle est révolution dans la révolution. Bien plus, elle est révolution permanente au cœur même de sa propre révolution.

Deux conceptions radicalement différentes de la totalité

D’un côté la possibilité d’une totalisation parfaite, de l’autre un infini jamais totalisable. Altérité. Discontinuité des ordres face à l’harmonie ’sphérique’ du ’même’. Rupture des liens ’naturels’ entre le divin, le mondain et l’humain. Dieu tout-autre. Transcendance. Création. Un monde tout-autre. Le
je s’affirmant contre le il y a. La liberté victorieuse de la fatalité. La contingence plus pertinente que la nécessité. Un monde qui ne soit plus essentiellement cosmos d’ordre et d’harmonie mais espace libre pour la libre entreprise de l’homme. Le faire être plus important que l’être. Exister. Démesure contre mesure. Pour que et pas seulement ’parce que’. Le mal comme mystère. Job contre Prométhée ou Œdipe. Du tragique vers l’éthique. De l’esthétique vers l’eschatologique.

Ainsi, par exemple, ce
cosmos rationnel des Grecs ne pourra-t-il devenir scientifiquement articulable, désarticulable et réarticulable que lorsqu’il ne sera plus absolu ni divin en lui-même mais, comme l’affirme avec force la raison judéo-chrétienne, créé, créé par un Dieu Tout-Autre, c’est-à-dire créé contingent, d’un autre ordre, créé essentiellement différent de Dieu, restant parfaitement rationnel mais devenant en même temps monde de l’homme, livré à la libre entreprise de l’homme qui peut désormais explorer systématiquement l’univers et dont le domaine du possible, science et technique, s’ouvre à l’infini. Cette science et cette technique ne pourront réellement devenir progrès que lorsque le temps, sans refuser la rationalité, ne sera plus cercle fermé mais, selon la nouveauté judéo-chrétienne, ligne ouverte indéfiniment en avant d’elle-même, donc le temps décisif de l’histoire et le temps de l’audace pour l’homme qui, loin d’être prisonnier de l’ordre nécessaire, est désormais capable d’instaurer son ordre à lui et de rêver de devenir, comme le dira Descartes, maître et possesseur de la nature
.

Deux visions radicalement différentes de l’homme

L’homme n’est plus ce microcosme aliéné à la nécessité du cosmos mais, à l’image et à la ressemblance de son Dieu, liberté créatrice. L’homme est moins en continuité qu’en rupture. L’homme est ailleurs que là où s’étale simplement la ’nature’. L’homme est en avant de l’homme. L’homme passe l’homme infiniment. Il est ouvert à l’impossible. Il est ouvert à la démesure, péché ou grâce. La personne l’emporte désormais sur le cosmos. L’ordre voulu se fait loi au détriment de l’ordre nécessaire. En même temps l’humain s’affirme au-dessus de toutes les lois. Le destin fait place à la responsabilité d’une destinée historique. L’autre devient topos de l’authentique humain. La nouvelle naissance. La conversion. La résurrection. Non pas simplement la survie d’un principe ’immortel’, l’âme contre le corps, mais re-surgissement, re-création, de tout l’humain qui meurt et de tout l’humain appelé à ressusciter.

Dieu est le Tout-Autre qui appelle gratuitement à l’Alliance. Le monde est le résultat autonome d’une
création. Il est livré à la libre entreprise de l’homme. Il ne peut exister ni destin ouranien ni destin chtonien. L’ordre humain est radicalement différent de l’ordre du monde. L’homme est une personne à l’image et à la ressemblance de Dieu, une personne libre, créatrice et responsable. Il est appelé à l’Alliance. Il est appelé à l’Exode. Il est appelé à la démesure !

Ainsi, par exemple, à l’
homme, ce ’microcosme’ lié à la nécessité du cosmos et de la cité, sera-t-il révélé qu’il est encore plus profondément fils de Dieu et donc investi d’une liberté radicale et inaliénable. Il se découvrira personne. Raison et
liberté si puissamment étreintes en lui le porteront à toutes les hardiesses. L’homme moderne est incompréhensible sans cette dialectique en lui de nécessité rationnelle et de liberté créatrice, de mesure logique et de démesure libertaire, de continuité et de rupture, d’insistance immanente et d’exigence transcendante. A un tel homme seulement peut s’ouvrir l’impossible. Un tel homme seulement peut en prendre le risque et courir l’aventure.

Nouvel espace et nouveau temps

Abraham: Quitte ton champ, ta maison, ta patrie... L’Exode révèle l’espace traversé comme plus important que l’espace conquis. La marche en avant est plus essentielle que les installations. Cette création est promise à une nouvelle terre et à de nouveaux cieux. L’homme est fait pour l’en-avant. La condition humaine est en exode.

Un temps nouveau qui surgit de la rupture du cycle de l’éternel retour. Désormais vecteur, procès, projet historique. Un temps livré à l’aventure humaine, marche ouverte à l’infini, entre des extrêmes Alpha et Oméga, commencement et fin devenus absolus, qui, eux, n’appartiennent qu’à Dieu. Un ‘avant’ donc et un ‘après’ qui ne sont plus réversibles, chaque moment devenant désormais unique et décisif. Unique et décisif pour l’éternité ! Non plus temps de la nécessité mais temps de la liberté et de la création. Non plus temps du destin mais temps du progrès. Non plus temps de la tragédie mais temps de l’aventure. Un temps ouvert pour le risque. Ce temps n’est plus totalisable en raison. Il ‘crucifie’ la raison et urge sa transcendance. Ce temps ex-pose l’homme et le fait ex-sister. Le ’retour’ n’y ramène pas au point de départ, le ’repentir’ n’y revient pas en arrière. La conversion est en avant.

Deux espaces du pensable et du possible

L’espace de nos ‘composantes’ maternelles et l’espace de nos ‘exposantes’ paternelles. Le premier est à courbure positive. Le second, à courbure négative. En quelque sorte au-delà de la géométrie euclidienne... La somme des angles d’un triangle plus grand ou plus petit que deux droit...

L’analyse des dimensions essentielles, des insistances centrales et des lignes de force majeures de ces deux espaces hétérogènes se traduirait en longue série de polarités fondamentales antithétiques. Contentons-nous ici d’un survol schématique en donnant la simple liste d’un certain nombre de ces concepts antithétiques qui se correspondent terme à terme.

Les concepts-clés de l’espace des composantes: l’absolu ‘Il y a’, le fini, le même, le milieu, la mesure, la nature, l’être, la continuité, le destin, le cosmos, la structure, la nécessité, l’objet, le cycle, éros, l’harmonie, la sécurité, l’ordre, le possible.

Les concepts-clés de l’espace des exposantes: l’absolu ‘Je Suis’, l’infini, l’autre, les extrêmes, la démesure, la personne, l’exister, la rupture, le dessein, la création, la gratuité, la liberté, le projet, l’histoire, agapè, l’aventure, le risque, la contingence, l’impossible.

Liberté

Il fallait à cette principielle et fondamentale ouverture de la liberté des conditions concrètes de possibilité. Elles seront données, en amont et en aval, au long des cinq derniers millénaires. Ainsi, par exemple, en passant du système bio-psychique du stade tribal au système astro-biologique du stade impérial, se conquiert un nouvel espace non seulement d’intelligibilité mais de vie. Si ‘pré-scientifique’ soit-il, en effet, le système astro-biologique représente une conquête extraordinaire du possible humain. Désormais il y a identité entre ordre des choses et ordre de la pensée. Désormais l’homme pensant participe activement de l’ordre cosmique. Le monde devient totalité pensée. Les divinités chtoniennes émigrent vers le ciel et la source de tout ordre se fait ouranienne. En même temps s’élargit la totalité pensable. L’espace grandit au-delà des horizons visibles. Le même soleil et les mêmes astres brillent pour tous les hommes. L’individu pensant et agissant y prend une place de plus en plus grande.

Et pourtant dans ce système astro-biologique la liberté rencontre encore d’énormes obstacles épistémologiques et pragmatiques. La vérité s’identifie avec la totalité en finitude. L’espace de jeu de l’autonomie personnelle est étroitement circonscrit par le fatum. La liberté n’est qu’en dépendance de l’ordre aussi bien cosmique que social. Elle reste pour ainsi dire insularisée, n’étant encore possible que pour quelques-uns au détriment d’une masse d’esclaves. Mais déjà la liberté se traduira par des gestes sublimes tel celui que rapporte la tradition à propos d’Alexandre le Grand qui, devant son armée mourant de soif dans les déserts d’Orient, renverse dans le sable l’unique casque d’eau dont on veut le gratifier.

La libération de l’authentique liberté restera plus tenacement bloquée dans l’espace oriental où la ’sagesse’
refuse la liberté. La suprême ’liberté’ ne peut coïncider qu’avec la suprême nécessité. Ainsi l’Inde refuse la personnalité individuelle comme une illusion et la pensée comme une aliénation de l’esprit dans le flux temporel. Pourquoi entrer en histoire si cela signifie l’entrée dans un écoulement inconsistant et vain ? Le seul effort valable à travers le temps ne peut être que la suppression du temps. La seule pensée valable ne peut être que celle de supprimer la pensée. Plénitude du vide. Nirvana.

En Chine, il n’y a qu’un ordre anthropo-cosmique unique, le Tao.
Le Tao qui se manifeste au ciel dans le soleil, dit Kouan Tse, se manifeste aussi dans le cœur de l’homme. Cet ordre unique pulse les différences, yin et yang, pour déployer la totalité. L’homme n’est essentiellement qu’en participation à cet ordre. Il y communie par ritualisme cosmique et par ’étiquette’.

L’espace culturel grec reste lui aussi globalement dominé par le ’destin’. Est-il besoin de rappeler ici combien la relecture de notre patrimoine grec, aujourd’hui, risque continuellement de fausser les perspectives, le lecteur et sa possibilité de relecture étant précisément déjà fécondés par l’autre judéo-chrétien ? Dans cet espace pourtant est prégnant le système astro-biologique avec son ordre cosmique. L’hybris y est suprême péché. Tout manquement à l’ordre se paye très cher. Les dieux eux-mêmes, soumis à la ’moïra’, sont esclaves de la mesure. Les stèles funéraires disent la calme résignation devant l’inévitable. La ’liberté’ n’a longtemps de sens que social. Déjà, pourtant, perce comme une ’autonomie’ nouvelle. Non pas pour tous, certes, mais pour quelques-uns. Héros homériques. ’Persona’ tragique ou comique, encore masque avant de devenir réellement personne. Les arts plastiques immortalisent les traits individuels des personnages. Socrate centre l’essentiel de la philosophie sur le ‘
Connais-toi toi-même’. L’homme intériorise comme ’logos’ l’ordre universel. La ’liberté’, cependant, n’a encore de sens que dans l’ordre et pour l’ordre. Socrate saura mourir réconcilié avec le destin. La liberté stoïcienne culmine dans l’acceptation de l’ordre des choses.

Oser rompre radicalement le cycle du destin et assumer le risque de sa
destinée
ne deviendra possible qu’avec l’irruption de la subversive nouveauté judéo-chrétienne. L’effet ne sera pas immédiat. Il faudra encore une longue gestation pour que cette nouveauté transforme en profondeur la réalité humaine. Tant jouent massivement les séculaires mécanismes de défense contre l’aventure de la liberté.

Le génie néolithique

Derrière sa dynamique, quelle est
l'essence du Néolithique ? Elle tient dans la libération d'une extraordinaire dynamique de construction de l'oïkos, de la 'maison', de la maison au sens le plus large du terme, à la mesure du possible de l'homme maître de la nature. Déploiement de 'bulles' en 'bulles' de plus en plus grandes. Selon la complémentarité différentielle du `ex' différenciateur et du `cum' constructeur. Car il n'y a de culture, nous l'avons vu, que lorsque se rencontrent et s'étreignent, 'oasis' culturelle féconde, beaucoup de concentration et beaucoup de différenciation.

Il s'agit de la construction d'une 'bulle' de sécurité ou d'une 'cité' de bien portance. Plus fondamentalement il s'agit de ce projet de l'homme qui le veut rendre, comme dira Descartes au seuil des temps modernes,
maître et possesseur de la nature.

Le Néolithique ouvre une certaine logique qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui. Très théoriquement on peut dire qu'il s'agit d'un déploiement de la dynamique sans cesse
reprise du `ex' , de 'bulles' en 'bulles' grandissantes. Ce déploiement s'opère dans quelque chose comme une oasis préalable, à savoir une concentration de possibilités dans un environnement désertique hostile. La concentration sédentaire d'une multiple diversité d'hommes, de talents, de possibilités, de ressources, de biens, d'outils, de techniques, de moyens de production, de réserves.

Le génie néolithique crée donc des sortes de
concentrés de différences et ces concentrés sont féconds. Ainsi un nouveau monde fait par art commence à se déployer au cœur du vaste monde donné de la nature et progressivement à s'y substituer.

L'homme prend en main son destin

Il se met ainsi à maîtriser la 'nécessité' naturelle ouvrant par là le champ de la liberté. Cette 'prise en main' valorise l'
artifice, ce qui est fait par art, ce qui est fait de 'main d'hommes'. Les très importantes racines indo-européennes ar et tek, par exemple, ne témoignent-elles pas de cette emprise de la main de l'homme sur son Umwelt ? La main avec son prolongement 'artificiel', c'est-à-dire l'outil, et l'outil de l'outil. Prothèses d'un corps limité au service d'une intelligence illimitée. Toute une cascade d'inventivité. La ruse multiforme. Se servir de la nature pour l'asservir et la conquérir. La croissance de l'outil se déploie, s'étend, se complexifie en réciprocité de l'articulation, de la désarticulation et de la réarticulation à l'infini. Ces longues chaînes d'outilité accouplées aux longues chaînes de raison. Technologies. Outil fabricateur d'outil exponentiellement, chaque technique appelant une nouvelle technique. L'aventure des révolutions technologiques et industrielles...

Cette articulation de l'outil appelle le
travail qui, à son tour, la promeut. Le Néolithique 'invente' proprement le travail en tant que pro-ducteur. Productivité croissante, quantitative et qualitative, de constructivité extensive qui consomme de manière croissante ressources et énergie. Cela signifie et va signifier de plus en plus l'enchaînement de l'homme au travail ! Ce travail producteur divise et complexifie en même temps les liens et les tâches. Division du travail. Métiers. Spécialisations. Divisions sociales. Hiérarchisations. Les productions nouvelles créent des besoins nouveaux et ces besoins sont de plus en plus 'artificiels'. Le Néolithique fait être l'économique à proprement parler. Il commence à instaurer le cycle fatal qui boucle l'une sur l'autre production et consommation. Et l'homme s'engage dans sa possible aliénation à ce cycle.

L'
espace-temps se fait décisif. Il se conquiert. Il se maîtrise. Il se structure. Il se construit. Il devient l'espace utile du champ, de la maison, du village, de la cité, du royaume, de l'empire et du cosmos. Il devient l'espace de la communication, des routes, de la navigation, des échanges, du commerce ou de l'exploration. Il devient le temps utile de la gestion. Le temps se faisant urgent. Le temps des semailles, des germinations et des récoltes. Le temps des rythmes saisonniers. Le temps des attentes et des espérances. Le temps du moyen et du long terme. Le temps devenu calendrier et chronique. Le temps des risques, des prévisions et des provisions. L'espace-temps est de plus en plus marqué par l'accumulatif. Les 'contenants' sous toutes les formes se multiplient et se perfectionnent, et ces contenants appellent un plein. Une mémoire se constitue. L'écriture s'invente. Une histoire s'ouvre.

Beaucoup de différence s'engendre et se rencontre. De plus en plus de différences s'
intègrent. Une multiplicité croissante se totalise et souvent se totalitarise. De la maison à la cité, du royaume au cosmos. L'universalité se cherche. Sous le signe de la guerre ou de la paix, de la défense ou de la conquête.

Ces totalisations riment avec sacralisations. L'émigration ouranienne des dieux chthoniens consacre les emprises totalitaires. Du champ au cosmos un
ordre se constitue. Un ordre et des ordres. Avec ses fonctionnaires et son clergé. Avec ses juges et sa police. Avec ses sages et ses sorciers. Avec ses hiérarchies sacrales. Le roi-prêtre. L'empereur-dieu. Les lois de la cité ne sont pas les étrangères des lois de la nature. Ne s'agit-il pas toujours et essentiellement d'instaurer, oïkos-nomos, la loi dans la 'maison'. La 'maison' des vivants et des morts, à travers les temples et les tombes. La 'maison' selon toutes ses extensions, jusqu'à la totalité cosmique ?

Le génie néolithique donne naissance au
citoyen, fils de la cité, civilisé, fils d'une même mère Patrie, fils de la cité protectrice et pourvoyeuse. Une certaine idéologie se diffuse et cette idéologie est celle de l'homme bien-portant en sécurité dans un espace-temps qui conjure les risques et garantit les assurances. En somme, l'idéal du 'jardin zoologique' où la liberté s'échange contre l'hygiène. L'idéal de la 'bulle' qui materne son microcosme. L'idéal du 'clapier' où se trouve une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. L'idéal de la 'cruche' en tant que contenant plein...

Le spécifique néolithique émerge inchoativement. Son essence traverse les siècles de notre préhistoire, de notre protohistoire et de notre histoire. Ses manifestations varient au cours des âges. Sa dynamique grandit jusqu'à aujourd'hui. Ses composantes jouant moins en linéarité successive qu'en réciprocité interactive où l'effet joue comme cause et la cause comme effet, dans l'étreinte dialectique de l'articulation et de la signification.

La révolution judéo-chrétienne


Au cœur de la révolution du néolithique surgit donc une autre révolution. Elle commence avec une personne. Elle commence en alliance avec l’Autre. Dans le Souffle de l’Esprit. Dieu dit à Abram:
“Quitte ton pays, ta famille, la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi un grand peuple. Je te bénirai. Je rendrai ton nom illustre. Sois une bénédiction pour tous !” (Genèse 12:1-2). C’est à partir d’Abraham que la radicale nouveauté se lève. Quitte tes sécurités. Cours l’aventure de la liberté. Existe comme personne devant ton Dieu. Sois le père des enfants de la Promesse.

Révolution ‘judéo-chrétienne’.
Entre ‘judéo’ et ‘chrétien’ le trait d’union traduit la permanence du même Esprit. Contrairement à la révolution néolithique qui se conjugue au pluriel à travers des temps, des lieux et des modalités différentes, la révolution judéo-chrétienne est unique. Elle est en quelque sorte insolite. Elle commence non par une nécessité évolutive commune mais par un nom propre, Abraham, et une décision personnelle. Son universalité n’est pas de fait mais de droit.

La révolution judéo-chrétienne n’est pas une révolution parallèle. D’une part elle surgit
à partir de la révolution néolithique, au cœur de la révolution néolithique. D’autre part elle signifie rupture radicale du mouvement lui-même de la révolution néolithique. Elle est révolution dans la révolution. Bien plus, elle est révolution permanente au cœur même de sa propre révolution. Libération d’un mouvement in-fini de contestation et de protestance.

Ramener la différence à l’antagonisme naturel entre ’sédentaires’ et ’nomades’ au sens simplement matériel du terme, et, partant, entre le ’civilisé’ et le ’sauvage’, risquerait d’obscurcir la vision par de trop faciles évidences. L’opposition, en l’occurrence, n’est pas d’abord phénoménale. Elle est métaphysique. Il faut aller jusqu’aux raisons profondes et expliquer
pourquoi, ici, le sédentaire est sédentaire et le nomade nomade.

Ces éternels ’nomades’ spirituels que sont les sémites juifs, ils ne le sont ni par hasard et par nécessité.
Ils le sont par choix. Ils le sont non par défaut mais par lucidité. Les Grecs, sans doute, à plus d’un titre, pouvaient les regarder comme des ’sauvages’. Car ils le sont. dans la mesure où ils contestent radicalement les aliénations de la ’civilisation’. La révolution judéo-chrétienne commence par une dénonciation du non-sérieux radical et de la vanité foncière de cette ’bulle’ en clôture qu’instaure le projet néolithique. Cette dénonciation est le plus souvent implicite. Elle procède par humour. Cette façon de se situer dans la béance.

Au Livre de la Genèse, par exemple, dès l’origine de l’homme, cette tentation de la ’maîtrise’ totale:
vous serez comme des dieux... La chute. Le péché. Survient en catastrophe un monde d’illusions, de problèmes et de peine. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Un monde d’après. Succédant à un monde d’avant. L’innocence désormais perdue. Le souci. Le souci-à-la-mort. Le costume et toutes les coutumes cache-misères à sa suite. Le travail. Pour ne pas mourir. Et pour finalement mourir quand même !

Désormais le champ se cultive et l’avoir s’accumule par souci du
manque. Division du travail et sa suite, l’envie. Jusqu’au meurtre. Caïn tue son frère Abel. Les hommes seront à la peine, forgerons comme Tubal-Caïn ou constructeurs de villes comme Hénoch. Constructeurs jusqu’à la démesure. Babel. La ruine. Le parler pour ne plus rien dire. La confusion des langages. Finalement le Déluge... Mais Abraham pouvait-il paraître avant le Déluge ?


 
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La révolution qui commence avec Abraham dit `non'

Elle dit non et provoque ainsi dialectiquement l’essentiel des acquis de la révolution néolithique.

L'homme prend en main son destin ?
Non, il n'y a pas de destin pour l'homme. L'être et la nature sont grâce. Non pas résultat d'un `il y a', mais création d'un `Je Suis'. Non pas destin, mais destinée. Destinée qui renvoie l'homme à l'infini de lui-même et au-delà de lui-même.

La valeur de l'artifice ?
Non, l'homme est toujours plus grand que ce qu'il fabrique. L'homme est plus grand que sa simple efficacité. La confiance déplacée dans l'artifice est trompeuse. Tout ce qui est fait de main d'homme risque sans cesse de se faire idole.

Le culte de l'outil ?
Non à l'outil qui fabrique des idoles à tous les sens du mot. L'outil n'est pas fin mais 'moyen' seulement. Il est service. Au service de la création.

Le travail producteur ?
Non, le travail n'est pas un absolu. Il n'est pas en lui-même valeur. Il ne prend valeur qu'en tant que service. La masse des productions risque d'encombrer l'essentiel.

L'esclavage de la productivité ?
Non, l'homme ne doit produire que le nécessaire et partager le superflu. L'homme est trop grand pour être réduit à ne combler que ses manques artificiels, fussent-ils prestigieux. L'esclavage sous toutes ses formes est radicalement condamné. La Bible ne peut avoir que mépris pour une `civilisation' comme la grecque qui ne fonctionne que grâce à l'esclavage de neuf hommes sur dix !

L'accumulation de l'avoir ?
Non, l'avoir est pour le don et pour le service, non pour l'accumulation. La richesse durcit le cœur et aliène l'homme à l'homme. Bienheureux les pauvres, c'est-à-dire bienheureux les hommes qui refusent la richesse et, partant, la constitution de pauvreté.

La complexification des structures ?
Non, la création de grandes 'structures' risque de n'être que recherche de vaines sécurités et de masquer l'infidélité. La complexification n'est que mal nécessaire face à l'essentiel qui est simple.

La complexification des tâches ?
Non, elle risque de créer l'inégalité entre les fils du même Père. Les différences de conditions ne peuvent être que fondamentalement contingentes.

Les grandes structures ?
Non, toute construction n'est finalement que vanité puisqu'elle ne peut tendre que vers sa destruction. La tâche essentielle de l'homme est ailleurs.

Boucler la consommation sur la production ?
Non, ce cercle est vicieux puisqu'il enferme l'homme de façon unidimensionnelle sur lui-même.

Le culte de la force ?
Non, c'est quand je suis faible que je suis fort. Il y a des labilités qui, paradoxalement, ouvrent à d'autres fécondités.

Réduire et intégrer la différence ?
Non, la différence est grâce. Elle est signe de surabondance, chance de fécondité et promesse de liberté. Elle culmine dans la personne. Et la personne est fin, absolument, sans pouvoir jamais être moyen. Et même, tu aimeras ton ennemi !

Faire régner l'ordre à tout prix ?
Non, l'ordre n'est pas fin mais service. Très profondément l'homme n'est pas pour la mesure mais pour la démesure.

Construire des enceintes de sécurité ?
Non, Dieu seul est ta sécurité. Et sa parole ne cesse de tourner en dérision toutes les fausses sécurités. L'idéal humain ne peut pas être le `jardin zoologique' ! L'homme devient plus authentiquement homme à travers insécurité et risque.

Nouer des totalités ?
Non à tous les totalitarismes. Non à toutes les idéologies. L'ouverture à l'autre est incomparablement plus humanisante que les clôtures sur le même. L'homme en sa béance est infiniment plus grand que l'homme enfermé dans des `bulles'.

Totaliser le sacré ?
Non, l'homme n'est pas fait pour le sabbat mais le sabbat pour l'homme. Le décisif n'est pas la `religion' mais l'existence vraie qui s'ouvre dans la foi. Un seul Dieu tu adoreras ! Il est Tout-Autre. Il est absolu 'Je suis'. Tu ne le trouves qu'en exode. Le temple sera détruit. Laissez les morts ensevelir les morts. Ultimement le tombeau est vide...



Dialectique

De l'inter fécondation des acquis
thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d'accélération.

Le moteur de cette étreinte d'extrême différence est
dialectique. Le génie païen avait bouclé en harmonie la plénitude immanente de l'humain. C'est cette positivité de la perfection 'thétique' qu'affronte la négativité 'anti-thétique' des dynamiques judéo-chrétiennes.

Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon
exponentielle. L'outil produisant l'outil qui le dépasse, une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie.

De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques. Substituts, désormais, de la Foi, de l'Espérance et de la Charité: la 'Science', le 'Progrès' et le 'Bien-être pour tous'.

En profondeur, très essentiellement, cette étreinte promise à tant de fécondité dialectique est celle entre le
même et l'autre. La radicale nouveauté judéo-chrétienne pose l'autre avec une priorité ontologique, logique, axiologique, génétique, sur le même. Le même païen se trouvant ainsi radicalement pro-voqué vers son propre dépassement.

Nous risquons parfois de croire un peu naïvement que ces acquis qui se trouvent à l'avant-scène de notre modernité nous viennent en ligne directe, par évolution continue, de la problématique païenne. Or ils impliquent tous une gigantesque rupture. Car ces concepts-clés vivent aujourd'hui d'une `ouverture' qu'ils ne pouvaient acquérir qu'à travers un affrontement avec leur `autre'. Il fallait des générations d'hommes - aujourd'hui peut-être méconnus - pour les penser dans leur différence. Le temps entre création et parousie. L'histoire entre temps et éternité. La personne entre individu et acte créateur. L'existence entre être et création. La liberté entre essence et existence. L'expérience entre intelligible et réel (physique et mystique). La destinée entre fatum et grâce. La faute entre destin et péché...