A la verticale



Ce n’est pas dans les superficies horizontales que tu trouves la vérité. C’est uniquement à la
verticale de toi-même et du monde.

L'acte de foi fondateur de la modernité va au ‘progrès’. Il nous fait croire, un peu trop naïvement sans doute, que tout, l'être comme l'avoir, la valeur comme le bien-être, le sens comme la connaissance, n'est qu'en croissance, par accumulation, le long de la ligne du temps. Plus et mieux aujourd'hui qu'hier. Plus et mieux demain qu'aujourd'hui.

Cette fuite en avant
dans l’extériorité, hors de nous-mêmes, nous laissera-t-elle longtemps sans que nous brûle la soif de l’authentique  ? Le prix de l'eau n'est apprécié que lorsque dure la sécheresse. La valeur de l'air croît avec l'essoufflement. Devant nos soifs essentielles, les choses très simples de l'existence sont aussi les plus précieuses. Nous redécouvrons ce que veut dire source.

Laisse-toi aller à ta source. Elle n’est pas à chercher au-dehors. Elle est en toi. Tu la trouves à la verticale de toi-même. Ce n’est que là que tu te retrouves authentique. C’est-à-dire
ouvert sur les extrêmes qui te dépassent et t’accomplissent en même temps.


 


La tentation de la clôture


L'humain habite un espace. C'est notre
espace d'humanité. Aucun d'entre nous ne survit sans s'y désaltérer, sans s'y nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement! Platon, au Livre Septième de la République, soulève la question sous forme d'allégorie. Allégorie. Agoreuo-allos. Une parole qui crie un ‘ailleurs’ sur la place publique.

Le réel derrière l'illusion... Ces cavernicoles enfermés depuis leur naissance peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le ‘réel’ ? Manquant de toute référence à l’
autre, ce même s’impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence. L’autre Parole venue d’ailleurs n’a que peu de chances de se faire entendre au milieu de ces voix assurées et entendues. Elèverait-elle la voix que sur le champ elle se ferait expulser avec violence. D'ailleurs n'a-t-elle pas l’air ridicule en cet enfermement ? Cette mauvaise conscience de la caverne. Cette voix trouble-fête des euphories prisonnières. Et pourtant elle sait...

Il faut donc sortir. C'est du `dehors' et du dehors seulement que le `tout' s'éclaire en vérité. Mais peut-on sortir jusqu'à l'infini ? Sans doute est-ce là `bris' à jamais condamnée et qui pourtant ne doit pas condamner l'effort à la limite.


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La portée de l’allégorie est infinie. L’humain n’a pas fini de sortir de la caverne. L’humain n’a pas fini de faire son exode. Aujourd’hui plus que jamais. L'extrême décision de l'humain ne cesse de se jouer entre le
clos et l'ouvert.


 


Une certaine courbure de l’espace

Les perspectives médiévales étaient excentrées. Le nouveau regard veut mettre toutes choses en ‘perspective’ à partir du nouveau centre qu’est l’homme. Par là il courbe un horizon.

L’espace de notre possible est comme un
champ de gravitation. Ce qui fait que les choses ont tendance à tomber toujours du même côté ou que les filets d’eau épars se retrouvent finalement dans le large lit d’un fleuve... Un champ de gravitation. Donc une certaine courbure de l’espace.

Quelle courbure ? On sait que la géométrie d’Euclide, c’est-à-dire la géométrie du menuisier ou celle de nos perceptions habituelles, n’est qu’une géométrie parmi d’autres géométries possibles. Ce fut le mérite, au siècle dernier, de mathématiciens comme Lobatchevski ou Riemann d’avoir établi que toute géométrie commence par s’inscrire dans un espace d’une certaine ‘courbure’. L’espace euclidien postule implicitement un espace à courbure nulle. Dans un tel espace, d’un point pris hors d’une droite on peut mener une seule parallèle à cette droite et la somme des angles intérieurs d’un triangle y est égale à deux droits.

Mais cette courbure ‘zéro’ n’est qu’une des possibilités parmi d’autres possibles. On peut construire une géométrie tout aussi logique à partir d’un espace à courbure ‘positive’ comme le fait Riemann ou à courbure ‘négative’ comme le fait Lobatchevski.

Dans un espace à courbure ‘négative’, les parallèles ont tendance à s’ouvrir, s’éloignant l’une de l’autre. A partir d’un point pris hors d’une droite plusieurs parallèles peuvent donc être menées et la somme des angles d’un triangle est toujours plus petite que deux droits. Dans un espace à courbure ‘positive’, par contre, les parallèles ont tendance à se refermer et à se couper aux extrêmes. Donc d’un point pris hors d’une droite il est impossible de mener une parallèle à cette droite et la somme des angles d’un triangle est toujours plus grande que deux droits.

La ‘courbure’ de notre espace moderne est manifestement ‘positive’. Les parallèles se rejoignent toujours. D’un point pris hors de l’immanence aucune perspective n’est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que... La courbure ’positive’ de l’espace piège en quelque sorte tous ses contenus. Dans un tel espace l’infini ultimement se boucle en finitude et la transcendance prend la courbure de l’immanence.

Auparavant l’espace était de structure plus euclidienne. Peut-être même était-il plus lobatchevskien. Les parallèles, loin de se rejoindre, avaient plutôt tendance à s’ouvrir. D’un point pris hors de l’immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs même, pouvaient courir à l’infini. La somme du totalisable n’était jamais plus grande, souvent plus petite, que la Totalité. Un tel espace à courbure ‘négative’ semble bien être l’
espace du pensable propre à un univers où dominent les exposantes judéo-chrétiennes.

A quel moment y eut-il ainsi inversion de la courbure de l’espace ? C’est la question du commencement du monde dit ‘moderne’. Sa courbure ‘positive’ ne peut pas ne pas en même temps affecter sa propre temporalité. La ‘délimitation’ est elle-même résultat de l’autocompréhension de notre modernité.



Le nouveau centre

On sait que la ‘révolution copernicienne’ renverse l’antique image du monde. Notre terre n’est plus le centre de la sphère céleste. Désormais elle gravite, simple planète parmi d’autres planètes, autour d’un nouveau centre. Une ‘révolution’ identique s’opère dans le rapport de l’être et du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était satellite se met au centre.

Jusqu’alors l’
être était central. C’est-à-dire la chose à connaître, le réel objectif préexistant à sa saisie par l’homme. Désormais c’est le connaître qui se fait centre. C’est-à-dire le ‘je’ connaissant. Le pensable et le possible de l'homme étaient définis par l'être. Désormais c'est l'être qui est défini par le pensable et le possible de l'homme.

Cette ‘révolution’ est infiniment lourde de conséquence. Elle assigne au pensable et au possible de l’homme son nouvel espace de gravitation et son nouveau centre de gravité. De proche en proche une multitude de renversements. De la transcendance à l'immanence. De l'infini à la finitude. De l'absolu au relatif. De l'être à la phénoménalité. Du logos à la discursivité. De la valeur à l'affect. De l'objectivité à la subjectivité. Du sens à la structure. De l'essence au mot. De la vérité à la simple non-contradiction. De la lumière à la lucidité...

Courbure autour du centre humain

Les perspectives médiévales étaient excentrées. La perspective renaissante se concentre. Mise ‘en perspective’ de toutes choses à partir de l’homme. Centre. Point de vue. Regard. Regard qui embrasse. Et par là courbe un horizon. Mise en perspective. Avec en même temps une illusion de perspective.

La subjectivité humaine se fait constituante. A l’image de celle du Père judéo-chrétien. Créatrice d’elle-même et de toute objectivité constituée.

Vu à partir du centre l’horizon semble s’ouvrir un infini. Vu à partir du ‘dehors’ l’horizon clôt une finitude. Ainsi commence un énorme malentendu de toute notre modernité.

Les courbures. Au pluriel. L’anthropocentrisme boucle la totalité au singulier et au pluriel. Parce que l’humanité n’épuise pas les humanités. Parce que les individualités débordent les collectivités. Une multiplicité de centres donc. Et partant une multiplicité de courbures.

Dans l’espace de la courbure anthropocentrique tout tend à prendre courbure. Un même espace de gravitation avec de multiples centres de gravité qui tendent chacun à l’exclusif de la gravitation. L’horizon ‘absolu’ de la modernité circonscrit des ‘relatifs’ qui tendent vers l’absolu ! Constitution en ‘autonomies’ et cristallisation en ‘réalités’ d’une multitude d’ ‘abstractions’. Par exemple: le profane, le religieux, l’argent, la propriété, le pouvoir, l’Etat, la Nation, les classes...

Désormais la multiplicité ne pourra-t-elle pas crier contradictoirement ‘Gott mit uns’ ? Dans l’espace de chaque singulier règne l’optimisme. Le pluriel, pourtant, induit les affrontements. Guerres civiles. Guerres nationales. Guerres de religions. A moins d’entrevoir comme Montaigne la relativité essentielle et de continuer à vivre de scepticisme et de relativisme. Stoïquement. Comme le feront avec lui un Charron ou un Sanchez. ‘Docta ignorantia’ si différente pourtant de celle de Nicolas de Cues deux siècles auparavant.



 
 


 
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La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie. Au contraire. Les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine. Seulement le drame sacral s'y joue en béance. A travers quelque chose comme une `négative théologie négative'.

La
béance, en effet, reste incontournable. Il arrive au sacré de se cacher sous cette autre forme de théologie qui s'appelle anthropologie. Il arrive même à celle-ci d'être doublement théologie. L'une, positive, à la gloire de l'homme qui veut être dieu. L'autre, négative, qui ne cesse de balbutier apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.


La verticalité sacrale


Le monde est moins que le monde. Le monde est plus que le monde. L’homme est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme. Le sacré commence avec l’expérience fondamentale de cet étrange
autre, effrayant et fascinant en même temps.


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La pro-vocation de l'Autre

Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'
Autre. Il lui faut le Souffle de Dieu. Il lui faut la grande Différence verticale. Là où s'étale l'in-différence, il est urgent de redonner voix à cette grande Différence.  


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L’homme n’existe authentiquement que dans l’abrupt de sa verticale béance... Appelé par un abîme de plénitude. Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne voulait l’écouter, même si personne ne voulait l’entendre, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive pro-vocation de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point.

Que

Dans sa pureté, le 'sacré' est de l'ordre du QUE. Pure forme de la 'différence sacrale' en tant qu'elle affecte tout esprit humain. Cette structure sacrale de l'esprit ne cesse de dériver vers le CE QUE. Elle se cherche des matérialisations. Du côté des fétichismes et des idolâtries.


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Le 'sacré', avant ses 'ce que', dans la pureté de son 'que', est en même temps le
point d'appui et l'espace d'accueil de la 'foi'. Celle-ci cependant s'en distingue comme le concret se distingue de l'abstrait et le plein du vide. La FOI, en effet, se situe dans l'ordre de l'accomplissement. Celui de la réalité personnelle et inter-personnelle. Celui du concret absolu. Celui de la personne en tant que sacrée. Avec son fascinosum et son tremendum. Rencontre de personne à personne. Engagement réciproque. Alliance.


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