Oïkologie

 



Sans doute faut-il l'orthographier ici selon son étymologie. Pour éviter toute confusion avec ses contrefaçons qui prolifèrent par les temps qui courent.

Oïkos - logos

Ecologie. Non pas l’idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre temps. On pense d’abord aux simples possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie d’authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées.

Oïkologie.
Le `logos' invité en notre `oïkos'. C'est-à-dire en notre maison d'humanité. C'est-à-dire dans toute la maison de l'humain. C'est-à-dire dans la maison de tout l'humain. Il vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures. Il vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre terre. Il vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures. Il vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites. Il vient nous rappeler que le dedans n'est possible que par le dehors. Il vient dissiper nos illusions.


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Pourquoi l'humain n'arrive-t-il pas à se réconcilier avec l'humain ? Pourquoi toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si lamentablement dans les poubelles de l'histoire ? Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de l'échec et l'urgence d'une conversion. L'humain n'est pas à partir de lui-même, clos en lui-même.

La tentation est permanente de ne considérer la maison de l'humain que dans son
état de nature. Cependant elle ne s'accomplit pleinement que dans son état de grâce.

L'espace de l'humain

Cet espace-temps définit chaque fois le pensable et l’impensable, le praticable et l’impraticable, le possible et l’impossible. Car n’importe quoi n’est pas possible n’importe où et n’importe quand. Ainsi le treizième siècle a-t-il des possibilités que nous n’avons plus et manque-t-il de possibilités que nous avons aujourd’hui. Alors que nous croyons si facilement notre pensable et notre possible d’aujourd’hui ‘indépassable’, comment le futur trente-cinquième siècle, par exemple, le percevra-t-il ?

Un tel espace se définit par un référentiel, un horizon, des axes et un centre. Un référentiel qui en détermine les dimensions fondamentales. Un horizon qui trace les limites de ses possibilités et impossibilités théoriques et pratiques. Des axes marquant les grandes lignes de force selon lesquelles s’articule ce possible. Un centre, nœud de convergence des axes fondamentaux.



Approche systémique


La complexité des interactions d'un monde que nous découvrons de plus en plus complexe est telle, aujourd'hui, qu'elle risque de dérouter l'intelligence. La forêt ne se voit plus. Cachée par une prolifération d'arbres. Embrasser le tout de notre complexité avec ses interactions multiples appelle un nouvel outil d'intelligibilité.

Notre outil d'intelligibilité s'appelle systémique. Il s'agit de ne pas confondre `systémique' avec `systématique' ! Car cette intelligibilité ne part pas d'un `système' et n'est pas dépendante du contenu interne d'un système. Par contre, elle appréhende les systèmes, tout système, en tant que système.

Il permet de comprendre le tout sans nécessairement devoir comprendre la complexité interne de chaque partie. Il suffit de la traiter comme une `boîte noire'.


Pourquoi une approche systémique ?

La réponse est simple. Pouvoir comprendre le TOUT sans nécessairement devoir comprendre l'impossible détail des parties. Celles-ci sont en effet infinies, et, partant, demandent une infinité de
spécialistes sur fond d'infini débat. Si bien qu'à la limite le monde peut partir en quenouilles avant d'entrevoir le début d'une possible compréhension. Pour que les arbres ne cachent pas la forêt, pour que les mondes ne cachent pas le monde, le recours à la systémique devient incontournable.

Le monde est un Tout. Et ce tout n'est jamais simplement la somme des parties. Il est émergence nouvelle et originale. Une question comme celle-ci: 'monde, où vas-tu?' ne saurait donc se confondre avec la question tellement plus facile: 'composantes du monde, où allez-vous?' !

Notre approche va contre des dérives de toujours, mais aujourd'hui encore plus fallacieuses.

Premièrement, la dérive
idéologique, spécialement sous ses espèces du kitsch 'moralisant'. Celle-ci fait fi du `réel' pour se complaire dans des constructions 'idéelles' garantes d'euphories émotionnelles.

Deuxièmement, ce qu'on peut appeler la 'philosophie du boutiquier'. Ce positivisme de la boutique gère les ingrédients tenus en stock comme si eux seuls importaient et se suffisaient. Il considère tout le reste en fonction des calculs de cette gestion. Tel est en général le monde des 'spécialistes' ou autres 'experts' en 'ceci' ou en 'cela' qui sans cesse clament de nouvelles perspectives et sans cesse se trompent lamentablement.

Enfin, sur le plan d'une praxis, sans l'approche systémique, une réelle
stratégie est impossible. Reste seulement une prolifération d'éphémères tactiques.  

Paradigme

Les réalités spirituelles se comprennent à travers le paradigme des réalités naturelles et matérielles. Il faut commencer par réfléchir sur ce qu'est un écosystème et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée l'ouverture.

Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

L'écosystème est clos par rapport aux
éléments. C'est dire qu'il fonctionne avec une quantité finie de possibilités matérielles. L'écosystème doit équilibrer son bilan. Par contre il est ouvert par rapport à l'énergie. Entre source chaude de l'énergie résiduelle du `Big Bang' et puits froid du `Fond Noir' de l'espace il y a une différence de potentiel. C'est elle qui fait fonctionner l'écosystème. A l'entrée il y a l'énergie reçue par le soleil, par la gravité et par l'énergie interne du globe. A la sortie il y a l'énergie dégradée en chaleur irrécupérable. Entre les deux, l'énergie utilisée. Les processus géologiques, biologiques et climatologiques fonctionnent dans l'interaction systémique de l'atmosphère, de l'hydrosphère, de la lithosphère et de la biosphère.

Le flux d'énergie est irréversible mais inépuisable (jusqu'à la fin du monde!). Par contre, les éléments chimiques sont en nombre fini et leur recyclage est limité par le temps. Le recyclage est la base du fonctionnement de l'écosystème et de la régulation de son équilibre. Grâce à ce principe d'économie une quantité finie de matière est destinée à un renouvellement indéfini et à une créativité sans fin. En d'autres termes, l'écosystème s'interdit toute `folie'.

La biosphère fonctionne en interaction avec les grands réservoirs dynamiques que sont l'atmosphère, l'hydrosphère et la lithosphère. La régulation interactive entre les différentes `sphères' est d'une incroyable complexité. Les régulateurs jouent à des rythmes très variables. Les grands réservoirs limitent les variations brusques grâce à leur `effet tampon'. Tout concourt à l'équilibre homéostatique du système.


Système de l'humain

La réalité et le fonctionnement de l'humain peuvent être considérés comme systémiques à l'image de n'importe quel système organique vivant. Il fonctionne selon le paradigme de tout `système' doué d'une entrée, d'une sortie et d'une fonction, en interaction avec d'autres systèmes englobés ou englobants. Avec des frontières qui marquent vitalement la différence entre un `dedans' et un `dehors', entre une `clôture' et une `ouverture'. Cette essentielle ouverture ne se nie que sous peine de mort. Un système peut certes fonctionner en clôture. Mais seulement pour un temps. Toute autonomie est ici fonction de réserves disponibles. Un système ne peut se fermer que s'il a des réservoirs garnis et des possibilités de recyclage interne de ses déchets.




 





 







 


Ultime englobant


Un espace n'est absolu qu'à condition qu'il ne soit pas englobé par un espace plus englobant. L'oïkologie ne peut pas passer à côté de la question de l'englobant de tous les englobants.






Déjà tu es com-pris

Toi qui es avec moi avant même que je ne sois avec toi.” (Confessions X.4). C’est l’expérience et la certitude fondamentale de Saint Augustin. Déjà je n’existe que dans l’englobant divin. Déjà Dieu est là. Sa présence précède la rencontre. La rencontre précède la conscience que je puis en avoir.

Dieu existe avant que j’existe. Je suis com-pris avant de comprendre. Je suis aimé avant de pouvoir aimer.

Déjà
ça jubile en moi. Déjà IL jubile en moi.

Il s’agit du Dieu vivant pour l’âme vivante. Dieu expérimenté non pas comme un ‘objet’ mais comme mon englobant originaire et ultime. Déjà je suis en Dieu. Déjà tu me connais... Pourquoi n’arriverai-je pas à te connaître ?
“Tu m’as prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque, et et tu m’as appelé avant que je ne t’appelle.” (Confessions XIII,1).

“Quia fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te, Domine.” (Confessions I,1). Parce que Tu nous a faits pour toi. En attendant de reposer définitivement en Toi, mon ‘cœur’ ne peut que te chercher sans trouver de repos.

Tes paroles s’étaient gravées au fond de mon cœur et tu m’as investi de tous côtés.
” (Confessions VIII.1).

Après avoir cherché du côté de toutes les ‘philosophies’...
Alors averti de revenir à moi, j’entrai dans l’intimité de mon cœur, et c’était toi mon guide.... J’y entrai et je vis avec l’œil de mon âme, si trouble fût-il, au-dessus de l’œil de mon âme, au-dessus de mon intelligence, la lumière immuable. Ce n’était pas cette lumière ordinaire qui est visible à toute chair, non plus qu’une lumière de même nature, mais qui eût semblé seulement plus puissante, avec un éclat bien plus vif, projetant sur toutes choses la force de ses rayons. Non, cette lumière n’était pas cela. Elle était autre chose, tout autre chose... (Confessions VII.10).

La foi précède. “Crede ut intelligas: praecedit fides, sequitur intellectus.” (Sermo 118,1). Il ne s’agit pas de ‘fidéisme’. La foi ne prend pas la place de l’intelligence. Simplement l’intelligence reconnaît qu’avant qu’elle ne puisse comprendre, déjà elle est com-prise.

Déjà le Verbe t’illumine. Il éclaire tout homme... (Jean I). Il parle au cœur de chacun. C’est de l’intérieur qu’il faut l’écouter. “Ces paroles formées pour un court moment, c’est l’oreille extérieure qui les transmet à la raison intelligente, dont l’oreille intérieure est tendue vers ton Verbe éternel.” (Confessions XI.6).

Il ne s’agit pas ici de la révélation ‘surnaturelle’. Il s’agit d’une
illumination immédiate ‘naturelle’, aussi naturelle que la saisie du monde extérieur. Nous voyons toutes choses dans une lumière
causée ‘naturellement’ en nous par Dieu.

C'est ainsi que, dans l'Evangile, il nous parla par la voix de la chair — et cette parole a retenti extérieurement aux oreilles des hommes — afin qu'on crût en lui, que chacun le cherchât au dedans de lui-même, et le trouvât dans l'éternelle Vérité où le bon, l'unique Maître instruit tous ses disciples. (Confessions XI.8).

Vérité ontologique. Seigneur, dans ta lumière nous voyons la lumière. Il s’agit, au-delà de la vérité logique, de la vérité ontologique. Le fondement en sont les Idées éternelles ou les archétypes dans l’esprit de Dieu. Est dès lors ‘vrai’ ce qui ‘est’ en vérité, c’est-à-dire ce qui ‘est’ archétype dans l’esprit de Dieu.

Aux antipodes. Nous nous trouvons ici aux absolus antipodes de la ‘modernité’. A l’extrême opposé du ‘cogito’ cartésien tel qu’il se boucle sur lui-même, et en même temps, paradoxalement, en absolue harmonie avec lui, à condition de rendre à ce ‘cogito’ sa dimension authentique – augustinienne – hors de laquelle il eût été impensable et hors de laquelle il ne peut que rester flottant.

A l’extrême opposé également de la dialectique hégélienne du ‘maître et de l’esclave’ où l’ ‘autre’ ne me précède que pour m’aliéner. L’Autre me libère.

A l’extrême opposé, encore, de la critique kantienne qui fait de ‘mon’ esprit le fabricateur et le garant de toute possible vérité. La vérité me précède.

Déjà. Tout amour est un amour de Dieu qui s’ignore. Tout désir tend obscurément vers Dieu. Toute recherche est déjà une prière !

Horizon indépassable ?


Aujourd'hui le possible humain se sent pris au piège de ses horizons. En même temps, il tente désespérément de franchir les limites. Lorsque la totalité ne se déploie plus qu’en pure immanence il ne reste plus d’espace ailleurs. Le ’trans’ lui-même se reprend en immanence. Comme ce qui va de soi et qui ne peut qu’aller de soi. Pure fonction. Pur fonctionnement. Simplement ’transcender’. Sans rien en-deçà ni au-delà. Sans transcendance.

Pour l’esprit qui a ainsi perdu son ouverture naturelle à l’au-delà de lui-même, à la transcendance, il ne peut rester qu’une seule possibilité de sortie. Et elle ne peut être que ’négative’. Quelque chose comme un acte de rupture et de destruction. Mais il est impossible de sortir de la caverne autrement. Il faut un tel risque audacieux et violent.

Une fois ouverte la brèche, la lumière inonde. Au-dedans, les raisons épousaient la courbure de l’espace et ne pouvaient que se donner raison à elles-mêmes. Libérées, elles discernent les boucles fatales.

Cet enfermement ne se donne comme ’incontournable’ que pour l’esprit qui déjà désespère de pouvoir se contourner lui-même, c’est-à-dire de sortir assez de soi pour se sur-prendre en relativité. En relativité et plus profondément en relation.

Alors se discernent jusqu’aux raisons des raisons. Les ’absolus’ se mettent en perspective. Les puissants sont renversés et les humbles exaltés. Les raisons n’épuisent pas la raison. On peut résister sans pécher contre elle.


Ecologie du souffle

Pourquoi les civilisations meurent-elles ? La raison ne doit pas être différente de celle qui préside à la mort de n'importe quel système vivant. Elle peut s'énoncer de façon très simple. Un vivant meurt lorsqu'il se ferme et, en se fermant, succombe à son entropie.




Dieu chassé hors de notre paradis

La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n'a cessé de nouer sa cohérence dans l'autistique constitution d'un espace de pure immanence. Contre le Père. De cet espace – culturel, mental, épistémologique, pragmatique – de stricte 'humanité' il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d'une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l'Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit !

Pourtant on n'en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l'Autre. L'homme n'en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.

Au moment même où l'homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les `maîtres penseurs' du soupçon. Marx (1818-1883). Nietzsche (1844-1900). Freud (1856-1939). Les Maîtres penseurs du soupçon n'ont pas fini d'annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l'absurde annoncent la mort de l'homme.

Devenus prodigues de notre héritage d'humanité

Et quelles richesses n'avons-nous pas ainsi gaspillées ? D'où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière notre aventure exponentielle ? D'où pouvait nous venir la foi en une montée infinie ? D'où pouvait nous venir cette passion de l'aventure et du risque ? Sinon des exposantes paternelles ? En cet
Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes, quelle accumulation de sens n'avons-nous pas réalisée ?

Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction...

Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d'énergie spirituelle, il n'y a rien que nous n'osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Prodigues du patrimoine du Père !

Mais jusqu'où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?

Tuer le Père

Non pas la `divinité' abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Mais `Je Suis' rencontré concrètement et existentiellement à travers une expérience historique. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n'avait pas lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, du moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il `connaît'... au sens biblique! Même s'il fait semblant de ne pas connaître. Il `connaît' parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître.

On ne lutte pas toute une nuit — comme Jacob — avec l'Autre sans se retrouver déhanché le matin. A partir de l'expérience judéo-chrétienne l'athéisme prend une dimension et une signification radicalement différentes de ce qu'il peut être en d'autres espaces. Parce que Dieu s'est révélé comme le Toute-Autre `Je Suis'. Parce que l'homme est créé et continue à se créer dans et à partir de cette révélation.

Ouverture d'une infinie liberté créatrice de l'homme créé à l'image de `Je Suis' et éduqué — conduit hors de — en Alliance avec lui. C'est une telle liberté, ouverte radicalement par la rencontre de l'infini de `Je Suis', qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique. L'homme divinisé par grâce de `Je Suis' clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu! Dès lors il reste à Dieu de mourir pour que l'homme puisse être absolument pour lui-même son Dieu.

Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à l'occident. L'homme. La liberté. L'égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?

Mais `Je Suis' résiste infiniment à la mortalité. C'est vainement que l'homme s'ingénie à faire mourir celui qui est Résurrection et Vie. L'homme peut simplement le refouler! Pendant ce temps Dieu, selon l'expression biblique, `s'en amuse' !

Illusions

Il reste encore bien des illusions. Et, pour beaucoup d'esprits, l'évidence n'est pas encore évidente. C'est même incontestablement l'évidence la plus difficilement admissible par la modernité. Comme si le mythe de la `lucidité' était le plus aveuglant de tous ! Les évidences, pourtant, se font criantes. Ainsi, la prétention moderne de “devenir maîtres et possesseurs de la nature" était logée et fonctionnait dans un système qui se prenait pour absolu. Mais, en fait, nous le découvrons aujourd'hui
englobé dans un plus large système qui ne peut que le relativiser.

Autre illusion mortifère. Nous avons cru que la dynamique du sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la cuisse de Jupiter comme la chose la plus `naturelle' du monde. Nous prenons une plus grande conscience - le paradigme de notre écosystème matériel nous éclairant - que nos possibilités tiennent d'une plus
englobante donation de sens.

Nous vivons dans l'illusion d'un `ouvert' grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la `liberté'. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes. Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte' simplement pour la satisfaction d'elle-même et finalement pour rien d'autre qu'une profonde frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l'absurde. C'est en ouvrant l'espace de l'humain à l'infini de Dieu que s'ouvre grand un espace pour l'espérance. Ici l'impossible
Démon de Maxwell doit céder sa place à l'Ange de la grâce.

Nous ne cessons de vouloir boucler le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture. Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par autocréation même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complètement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant.

Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?



 


L'homme peut-il se donner à soi-même sa source chaude ?

Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture `moderne', fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la tradition transmission d'un donné signifiant et signifié important.

Toutes ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie signifiante défie victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le sens du sens, le sens de tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ fertile du sens ou encore la "vitalité" du sens en général.

La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la première fois depuis que l'homme existe, le système anthropogène se met à fonctionner en stricte clôture. C'est-à-dire en se mettant à réchauffer continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses significations. Et partant à recharger aussi par lui-même et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.

Cependant, jusques en ses extrémistes clôtures en finitude, la modernité ne cesse, effectivement, de participer, souvent malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment, à quelque `transcendance'. Sans ce subterfuge elle ne saurait survivre longtemps sans succomber à l'asphyxie. Ainsi la rupture avec la source chaude n'est jamais consommée. Et surtout les accumulateurs ne sont jamais complètement déchargés.

Même l'absurde le plus radical ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Spécialement la judéo-chrétienne signifiance.

Plus qu'il n'ose se l'avouer à lui-même, notre monde moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine
écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd'hui.



Contre l'Esprit

Le péché contre l'écologie de la grâce est identiquement péché contre l'Esprit. Un péché contre la vérité de notre condition humaine. Ce péché se confond avec le péché du monde. C'est, en effet, par péché que la nature se constitue en autonomie opposée à la grâce. Lorsqu'elle se boucle sur elle-même et qu'elle résiste à sa transparence. Lorsqu'elle refuse de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se révéler à travers elle.

L'histoire, depuis, ne cesse de se le répéter à elle-même. Et cette redondance donne la clé de bien des mystères de notre état. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur, toujours 'prince de ce monde'. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez 'maîtres et possesseurs' de vos possibles. 'Vous serez comme des dieux !'.

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.

Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une
conversion.


L'écosystème du sens

I
l s'agit ici du système total du sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou telle culture particulière, mais du sens absolu, c'est-à-dire du sens du sens. L'écosystème du sens est la grande maison du sens, la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain.

Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

L'écosystème du souffle est la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.

Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.


Pour une écologie du souffle

C'est lorsque l'air empeste que nous pensons à ouvrir nos fenêtres. C'est lorsque le souffle vient à manquer que nous nous souvenons qu'il y a un dehors. C'est lorsque nous étouffons sous les déchets que nous vient l'idée d'une écologie. Aujourd'hui, plus que jamais, urge quelque chose comme une écologie du souffle.

Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” !

Lorsque le souffle vient à manquer... Place à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer.

Un souffle fragile... On croit l'énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Et plus vulnérable. Enfermé, il se vicie rapidement.

Jamais autant qu'aujourd'hui, risquions-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens `constitué' un espace ouvert à sa démesure.

Il lui manque le sens 'constituant'. Le sens qui donne sens. Le sens qui proteste contre l'absurde. Le sens qui résiste au non-sens. Le sens qui ouvre les horizons. Le sens qui met en perspective. Le sens qui rassemble ce qui est dispersé et disperse ce qui s'agglutine. Le sens qui libère les 'pourquoi ?' de l'angoisse. Le sens qui affecte d'un 'plus' le verbe être. Le sens qui crève les cercles vicieux. Le sens qui fait que les raisons se tiennent et s'entretiennent. Le sens qui lit entre les lignes. Le sens qui met en transparence. Le sens qui ne perd pas l'humour.

Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé. Voyez nos 'Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des 'horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des 'poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...

Mécanismes démissionnaires

L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démissions accumulées, par d'innocentes minuscules démissions juxtaposées.

Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le "on" qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.

Imagine un instant qu'atteintes par la contagion s'éteignent les voix rebelles de l'Esprit et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ?

Avortements sémantiques

En un monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. En un monde où les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. En un monde où les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes...

Mille et une raisons du soupçon militent aujourd'hui en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s'étale un consensus de démission.

Il est vrai que la déroute spirituelle s'arrange à caresser nos démissions dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l'actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l'impératif catégorique de nos déracinements.

Si la faillite du sens est d'actualité, il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation.

L'écosystème du souffle est la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Le christianisme a été – de fait – source chaude de l'Occident. Il est appelé – de droit – à l'être pour le monde entier.

Jusqu'à son déclin, un système culturel fonctionne en
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.

Le souffle de la foi chrétienne n'est pas seulement pour le chrétien. Il est pour le monde. Que le monde le veuille ou non. Que le monde en soit conscient ou non. Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. De la
terre... Non d'une sacristie. Du monde... Non d'une chapelle.