La rencontre avec l'ange



Ils sont sans doute plus nombreux qu'on ne l'affirme ou qu'on ne le pense. Habituellement, cependant, ils se tiennent cachés, fuyant les espaces trop platement matérialistes. Ils se montrent plus volontiers aux Alters.

On les représente à notre image. Seulement en plus beau. Et avec des ailes. L'iconographie de toutes les religions et de toutes les cultures les met amplement en scène. En même temps personne n'en a rencontré un en chair et en os. Ces êtres 'spirituels' semblent ne pas avoir de place dans le champ intra-mondain de notre expérience. Et pourtant...

Anges – en latin: angeli, en grec: aggeloï – veut dire envoyés, messagers. Leur nom dit qu'ils viennent de quelque part, qu'ils vont vers des destinataires et qu'ils sont porteurs de messages.

Laissons aux théologies la tâche de préciser leur 'ce que'. Ce que sont les anges. Ce qu'est leur nature. Ce que sont leurs rôles et leurs missions... Leur 'que', ici, nous suffit. Le fait qu'il arrive que nous les rencontrions.

Les réalités spirituelles... Comment les penser ? Comment en parler ?  Si la réalité spirituelle était un ‘
ce que
’ qu’on peut définir, c’est-à-dire en faire le tour, ou comprendre, c’est-à-dire le saisir, il relèverait du même ordre que n’importe quel ‘objet’ de connaissance. En tant qu’objet de ‘science’, il se trouverait quelque part au fil ou au bout d’une “longue chaîne de raisons”. Une telle com-préhension serait sous le signe de la nécessité logique. Il s’imposerait à n’importe quel esprit utilisant la bonne méthode.

L'esprit, cependant, n’est pas un ‘ce que’ objectivable. Sous peine de se nier comme tel, il ne peut être qu’absolu non-objet. Pur ‘Que’ sans ‘ce que’. Donc, en même temps, in-saisissable, in-compréhensible, et même im-pensable.

Mais comme nous ne sautons jamais par-dessus l’ombre de notre condition humaine, il restera sans doute encore et toujours, irréductible, quelque chose comme un ‘ce que’. Il faut le situer dans l’humour.
 
Incognito

C'est leur façon habituelle de venir. Comme s'ils se complaisaient à ne pas s'identifier trop vite. Sans doute pour qu'il nous soit donné de les rencontrer en plus grande vérité. "N'oubliez pas l'hospitalité, prévient l'auteur de l'Epitre aux Hébreux. En la pratiquant, quelques-uns ont, sans le savoir, logé des anges." (13,2)



Rencontres

Il est facile de croire nos rencontres fortuites. Nous concluons au 'hasard' et nous croyons avoir tout dit. Mais si derrière ce qui nous paraît contingent se cachait l'autre face du réel ? Plus exactement l'Autre qui, au-delà de nos faibles évidences, ne cesse de faire signe...




La chose la plus naturelle en Alliance

Les anges ne font problème que là où l'Alliance est cassée et où l'homme se trouve prisonnier de sa solitude schizoïde. Lorsque les liens ontologiques sont rompus. Lorsque l'humain se trouve sans comuunication possible avec l'autre dimension du réel.

Il en va autrement en Alliance. Englobé par l'Absolu, porté dans la main de Dieu, déjà tu es en communion.

Dès lors ne peuvent plus être sans signification les rencontres quelles que soient leurs dimensions de surprise, d'imprévu et même d'insolite.



Déjà com-pris

L’expérience et la certitude fondamentale de Saint Augustin. Déjà je n’existe que dans l’englobant divin. Déjà Dieu est là. Sa présence précède la rencontre. La rencontre précède la conscience que je puis en avoir. “Toi qui es avec moi avant même que je ne sois avec toi.” (Confessions X.4).

Dieu existe avant que j’existe. Je suis com-pris avant de comprendre. Je suis aimé avant de pouvoir aimer.

Il s’agit du Dieu vivant pour l’âme vivante. Dieu expérimenté non pas comme un ‘objet’ mais comme mon englobant originaire et ultime. Déjà je suis en Dieu. Déjà tu me connais... Pourquoi n’arriverai-je pas à te connaître ?
“Tu m’as prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque, et et tu m’as appelé avant que je ne t’appelle.” (Confessions XIII,1).

“Quia fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te, Domine.” (Confessions I,1). Parce que Tu nous a faits pour toi. En attendant de reposer définitivement en Toi, mon ‘cœur’ ne peut que te chercher sans trouver de repos.

Après avoir cherché du côté de toutes les ‘philosophies’...
Alors averti de revenir à moi, j’entrai dans l’intimité de mon cœur, et c’était toi mon guide.... J’y entrai et je vis avec l’œil de mon âme, si trouble fût-il, au-dessus de l’œil de mon âme, au-dessus de mon intelligence, la lumière immuable. Ce n’était pas cette lumière ordinaire qui est visible à toute chair, non plus qu’une lumière de même nature, mais qui eût semblé seulement plus puissante, avec un éclat bien plus vif, projetant sur toutes choses la force de ses rayons. Non, cette lumière n’était pas cela. Elle était autre chose, tout autre chose... (Confessions VII.10).

La foi précède.
“Crede ut intelligas: praecedit fides, sequitur intellectus.” (Sermo 118,1). Il ne s’agit pas de ‘fidéisme’. La foi ne prend pas la place de l’intelligence. Simplement l’intelligence reconnaît qu’avant qu’elle ne puisse comprendre, déjà elle est com-prise.

Déjà le Verbe t’illumine.
Il éclaire tout homme... (Jean I). Il parle au cœur de chacun. C’est de l’intérieur qu’il faut l’écouter. “Ces paroles formées pour un court moment, c’est l’oreille extérieure qui les transmet à la raison intelligente, dont l’oreille intérieure est tendue vers ton Verbe éternel.” (Confessions XI.6).

Il ne s’agit pas ici de la révélation ‘surnaturelle’. Il s’agit d’une
illumination immédiate ‘naturelle’, aussi naturelle que la saisie du monde extérieur. Nous voyons toutes choses dans une
lumière causée ‘naturellement’ en nous par Dieu. C'est ainsi que, dans l'Evangile, il nous parla par la voix de la chair — et cette parole a retenti extérieurement aux oreilles des hommes — afin qu'on crût en lui, que chacun le cherchât au dedans de lui-même, et le trouvât dans l'éternelle Vérité où le bon, l'unique Maître instruit tous ses disciples. (Confessions XI.8).

Si proches des origines

Il reste si peu de traces, en notre monde, du paradis perdu. Une seule, manifestement, ne s’est jamais effacée. Elle demeure vivante sur les frimousses de nos petits.

L’image de Dieu chez eux est encore à fleur de peau. Avec quel naturel ne vous renvoient-ils pas le regard de Dieu sur eux  ? Ils vous font communier si ingénument à l’infini et à l’éternel. N’en savent-ils pas plus long sur le Royaume qu’ils veulent bien le dire  ?

Ne restent-ils pas en si grande proximité avec le sourire de Dieu ? Si proches des origines créationelles. Si proches de la Source...

Etre chaque fois ramené, avec eux, à l'aube de l'être, au premier jour de la création. Oublier tout ce que tu sais pour communier naïvement – nativement – aux émergences...

C’est si fragile un gosse ! Une grande
force, pourtant, émane d’eux. La simple force d’humanité. Tu ne peux pas vivre avec un enfant sans te retrouver enfant toi-même et de boire l’humain à sa source claire. Quel autre mot l’Esprit peut-il dire au fond de toi-même pour attester le mystère de ton authentique filiation sinon celui que balbutie avec amour le petit enfant ?

Peut-on prendre un petit dans ses bras sans se sentir comme écrasé par le poids merveilleux d’un quelque chose qui nous dépasse et qui nous fait vivre. Certes, il leur arrive d’être insupportables. On peut revenir épuisé même après une petite heure passée avec eux. Mais d’où peut venir qu’on se sente en même temps si singulièrement ‘regonflé’ ? D’où vient à nos célébrations cette joyeuseté dans la prière sinon de la ‘sainte marmaille’ ? Où ailleurs nos catéchistes puiseraient-elles une si grande générosité ? Où ailleurs nos communautés trouveraient-elles le ciment d’une si grande convivialité ?

N’est-ce pas à un petit garçon qu’est promise l’ultime réconciliation des antagonismes de notre monde  ?
Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. (Isaïe 11,6).


 




Hélas !
Pourquoi nos enfants qui sont si naturellement nos anges de l'essentiel perdent-ils trop vite leurs ailes ? Une très redoutable question à notre ‘matrice’ d’humanité. Ne se mettent-ils pas à refouler parce que nous refoulons ?

Où l’on coupe les ailes aux anges

Les anges ? Essentiellement les messagers d’ailleurs. Lorsqu’on leur coupe les ailes, il ne reste plus à l’homme d’autre message que celui venant de larves rampantes et grouillantes. Voilà l’homme sans dimension verticale. Réduit à sa biologie. Il n’est plus qu’un animal un peu bizarre qui évolue autrement que ses congénères. Et désormais livré corps et âme à la manipulation étriquée de praticiens. L’impérialisme freudien du pansexualisme veut occuper le champ total de l’épistémé. A la racine de ce qui est spécifiquement humain, il ne doit y avoir désormais plus rien d’autre que la dynamique tendancielle des forces obscures de l’originaire libidinal. Le reste n’étant qu’aventure des vicissitudes de la libido. Que reste-t-il à la transcendance ? Rien sinon l’illusion. Le ‘sur-moi’ lui-même se tenant si peu au-dessus de la mêlée. La censure qu’il désigne n’étant au fond qu’une nécessité de l’ordre matérialiste des choses.

Tu te crois chantre de l’infini ? Modère tes illusions. Ta parole est piégée. La multitude des symboles est prisonnière d’un enclos du symbolisé, dans les limites de cette ‘langue fondamentale’ à travers laquelle toujours se dit, de mille manières, la sexualité. Déjà le tout petit enfant lui-même... un ‘pervers polymorphe’ sous le signe d’Œdipe....