Retournement d'Eros



On peut être pris de vertige devant la masse des inventions et des productions humaines. Une masse de différence d'avec le simple règne animal. Comment expliquer cette différence sans cet `éros' spécifique à l'homme que nous appelons le désir? Qu'est-ce qui, sans lui, ferait tourner notre système exponentiel de production de l'abondance, et, partant, du `progrès'? Plus profondément, que serait l'homme lui-même sans cette dynamique? Dis-moi ton désir, je te dirai qui tu es. C'est le désir qui signifie et exprime le fondamental projet personnel de chaque être humain avec son mystère.

Rien ne tourne sans le désir

Sans le désir ne régnerait que l'in-différence. C'est le désir qui ouvre en l'homme la différence. Essentiellement la différence entre un plein et un vide. Eros, comme le dit déjà très judicieusement Platon, est fils d'abondance et de pauvreté. Un manque qui tend vers sa complétude.




Le désir `fonctionne' à la manière d'un système ouvert. Sur une différence de potentiel entre la source chaude de l'abondance et le puits froid du manque. Sa dynamique lui vient de la chute énergétique de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le désir est intense. Par contre, lorsque cette différence tend vers l'in-différence le désir ne peut que mourir.



A l'opposé du simple instinct qui se déploie en horizontalité, éros veut `monter'. A travers la tension verticale du sacré. La dynamique d'éros naît dans la différence sacrale.

Désir infini

La source chaude et le puits froid du désir humain transcendent la simple immanence. Ils renvoient vers un au-delà et un en deçà qui sont de l'ordre du sacré. Comme un double mystère à la fois `fascinosum' et `tremendum'. Le mystère de la source absolue du sens. Le mystère de l'insondable béance humaine. Les tendances animales sont finalement soumises à la mesure. Le désir humain, lui, est livré à la démesure. Comment imaginer l'homme satisfait une fois pour toutes ? L'homme n'est pas un animal, même raisonnable. L'homme est un vivant infini. Le manque en lui se fait vertigineux. Son désir est insatiable à l'infini.

L’homme est un
vivant infini au désir toujours infiniment béant. Infinie reste son insatisfaction. Car abyssal est son manque.



Il ne s’agit pas seulement de ce manque biologique ou économique qui tend malgré tout vers la satisfaction. Il s’agit d’un manque essentiel qui creuse le désir à l'infini. Un manque à jamais incontournable et encore moins remblayable. Parce qu’il est irréductiblement
béance sur l’Autre.

Il y a des espaces culturels où la démesure du désir arrive à se contenir dans la mesure d'une sagesse. Le Bouddhisme... L'Hindouisme... Il en va autrement dans notre espace judéo-chrétien où l'infini du désir de l'homme ne peut pas ne pas participer de l'infini de Dieu lui-même.

Eros prisonnier

C’est l’infini du désir humain que l’espace schizoïde de la modernité enferme. Rétrécissant la source chaude et le puits froid dans les seuls possibles de l’immanence.



Il faut revenir aux prisonniers de la caverne de Platon. Tant qu’un ‘dehors’ n’est pas soupçonné, tant que le ‘dedans’ se présente comme un absolu, leur ‘bonheur’ semble complet. Les désirs sont conditionnés selon les possibilités de la caverne. La caverne, elle, est aménagée pour les combler tous. En va-t-il autrement dans la caverne de nos euphories ? Notre désir est aujourd’hui doublement enfermé. Enfermé dans l’unidimensionnel du système d’outilité de notre ‘bonheur’. Enfermé dans l’étroitesse du sens constitué en notre Discours.






Eros et Agapè

Une
distinction capitale parce qu'elle vise une différence essentielle. Nous la devons au théologien luthérien suédois Anders Nygeren. Cette distinction entre deux amours donne la
clé de lecture de l’ensemble de l'existence chrétienne. Et elle ouvre bien au-delà. En même temps elle préside au discernement des esprits entre mystique et mystique, entre type d'homme et type d'homme...

La radicale nouveauté de l’Amour chrétien

Aimer... Toute la nouveauté chrétienne est là. Cela commence avec Dieu lui-même. Car
Dieu est amour. (1 Jean 4:8) Saint Augustin pourra résumer l’essentiel: Aime. Et après cela, fais tout ce que tu veux ! C’est tout ? Oui. Il suffit d’aimer. En même temps, c’est énorme ! Comme Dieu lui-même.

Ce mot si simple est présent partout, même là où il n’est pas prononcé. Tous les autres mots et tous les autres verbes en sont secrètement affectés, directement ou indirectement, pour ou contre. En même temps, il déborde tous les sens qu’on peut lui donner. Entre "aimer" Dieu et "aimer" le chocolat, entre "aimer" un être cher et "aimer" un malheureux, que de nuances ! Entre les divers "amours" que de différences ! Et souvent que d’oppositions !

Aimer, cependant, ne veut pas forcément dire aimer selon le Christ. Ce verbe doit ‘faire sa Pâque’ pour entrer dans une réalité nouvelle. La traversée d’un discernement... Dès le début, pour dire ‘amour’, saint Paul et les Evangélistes, qui écrivent en grec, disposent essentiellement du mot
éros. Ce terme, loin d’être marqué négativement, désigne aussi l’amour le plus noble et même l’amour divin. Chose étonnante, ils évitent d’emblée ce mot comme s’il était impropre et impuissant à traduire la radicale nouveauté. Quitte à ressusciter un mot nouveau pour exprimer la réalité nouvelle de l’amour selon le Christ. Et ce mot nouveau, ce mot converti, c’est agapè.

Ce changement de nom est lourd d’un radical changement d’identité. Désormais le discernement s’impose entre l’amour païen et l’amour chrétien, entre éros et agapè. Il ne s’agit là en rien d’un clivage entre ce qui serait bien d’un côté et mal de l’autre. De mal, ici, il n’y en a pas. Il n’y a que ‘valeur’ des deux côtés. Mais valeurs différentes. Le Christ vient introduire une rupture de salut dans le meilleur de l’homme !

La dynamique spécifique d’éros

A l'opposé du simple instinct qui se déploie en horizontalité, éros veut `monter'. A travers la tension
verticale ouverte dans la différence sacrale.


 




Agapè se manifeste en contre-point

Agapè descend et traverse tout le champ de la négativité pour en faire un
espace de grâce... Un infini !



Agapè, à proprement parler, ne peut se dire. Il est hors du discours. Il est rupture de la fatale clôture du discours. Etant l’ ‘
autre’. Infiniment de trop. La rupture passe entre le même et l’autre. Eros par l’autre veut sauver le même. Agapè expose le même pour sauver l’Autre. Cet autre si radicalement de trop pour Eros et qu’Eros ne peut fondamentalement que nier. Eros monte et absolutise le même. Agapè descend et promeut l’autre. Eros tend vers ce qui est divin. Agapè se sacrifie pour sauver ce qui est perdu. Eros exige l’immortalité. Agapè croit à la résurrection. Eros sublime tout. Agapè se compromet totalement. Eros converge et embrasse. Agapè se rompt et se partage. Eros gère la nécessité. Agapè donne gratuitement. Eros veut gagner. Agapè ose perdre. Eros désire ce qui est bien. Agapè crée pour que soit le bien.





En Agapè, le meilleur de l’humain se trouve crucifié. L’irruption d’Agapè signifie un renversement total. Non seulement de la valeur mais de l’espace même de toute possible valeur. L’émergence d’un radical autre ordre. Mais la vérité peut-elle être cherchée ailleurs que dans la dissidence depuis la Révélation du Logos fait Chair ?



Agapè est absolue dissidence. A partir d’Agapè, Dieu n’est plus là où est le divin. La valeur n’est plus là où est le Beau, le Vrai ou le Bien. L’homme ne peut plus être là où est l’Humanité. Et encore beaucoup moins là où est le ‘surhomme’. La transcendance n’est plus là où un Marx, un Feuerbach ou un Stirner la pourfendent. Le progrès n’est pas là où Eros progresse !



En distance infiniment plus infinie.
La distance infinie des corps aux esprits... Pascal a génialement perçu l’absolue hétérogénéité des ordres du réel. La distance infiniment plus infinie des esprits à la charité... à Agapè !

Néguentropie

Puits froids. Ils ne font peur qu’à l’entropie. Agapè ne les craint pas. Nos puits froids ne s’opposent pas à la grâce. Au contraire. Qui d’autre oserait clamer “ felix culpa” la nuit de Pâques ?  Il y a toujours plus d’Agapè que de péché. Excepté le péché contre la vérité d’Agapè, c’est-à-dire contre l’Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu découvres que le puits froid lui-même est englobé par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s’il n’y avait pas d’entropie il ne pourrait y avoir Agapè.

Source chaude.
Par quel miracle l’humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l’illusion d’un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu’aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l’humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l’homme, fabricateur d’outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d’ailleurs, par grâce ? Une vision plus ‘écologique’ ébranle ces illusions en restituant la totalité du phénomène humain dans la totalité de son ‘oïkos’. Il faut sortir de la caverne pour trouver la clé de notre condition. Notre source chaude est au-delà de nous-mêmes. C’est de notre englobant divin que vient la dynamique humanisante. La néguentropie nous est donnée comme grâce.  

Le miracle d’Agapè

Lorsque Agapè embrasse non seulement nos sources chaudes mais aussi nos puits froids.
Dans un monde sans péché quelles chances resterait-il à la grâce ? Quelle place pour Agapè au Paradis terrestre avant la chute ?



Inscrit en finitude, Eros ne peut jamais que circonscrire une finitude. C’est Agapè qui ouvre réellement un infini et le réalise. Concrètement. Agapè descend et se compromet dans le manque. De l’absolu manque surgit une surabondance. Le manque devient plénitude. Au-delà du règne des nécessités. Dans l’ordre de la grâce. Gratuitement.

Le renversement d’Agapè réalise le paradoxe absolu. L’endroit bascule en envers. L’envers bascule en endroit. En ce renversement le ‘puits froid’ devient plus brûlant que la ‘source chaude’ ! Le miracle se produit. Le seul réel miracle. Contre toute logique, contre la nécessité systémique, l’
entropie est vaincue. La néguentropie, qui ne peut jamais être que relative partout ailleurs, fonde ici son règne absolu.


 

 



D'un autre ordre

La distance
infinie
des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité; car elle est surnaturelle. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela; et le corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé
.
Pascal  Pensée 829 - (Ed. J. Chevalier)
.
 

Agapè brise les continuités et surgit dans la rupture. Dans une autre dimension. A travers une distance infinie. A la limite de la simple logique, au seuil des capacités de la raison, se risque l'absolue plénitude. Là où l'homme 'passe' l'homme infiniment.


Néguentropie

Où gît l’ultime victoire sur l’entropie ? Ce n’est pas du côté d’Eros. Eros ne peut que vouloir monter. Par nécessité. Il ne fait ainsi qu’exacerber la différence entre source chaude et puits froid. Il vit de cette différence. Son intensité lui vient d’elle. Mais sa montée reste infinie tâche de Sisyphe. Eros reste toujours piégé par l’entropie. Il est ultimement pour Thanatos.



L’absolue victoire sur l’entropie s’appelle Agapè. Agapè descend. Non par nécessité mais par libre gratuité. Par grâce. Lui, la source chaude, va se compromettre avec le puits froid. Il descend jusqu’au fond des négativités. Il descend plus bas que le puits froid, l’englobe, l’étreint, et le rend brûlant. Il n’y a plus de différence entre ‘froid’ et ‘chaud’, puisque tout devient ardent.

Néguentropie absolue, Agapè seul est capable de sauver radicalement. Il ne cesse de descendre tant que reste possible une descente. Lui seul peut
tout sauver. Descendre. Descendre toujours. Traverser le champ du scandale de part en part. Pour en faire l’espace de la grâce.

Scandaleuse mystique chrétienne

Scandaleuse comme Agapè. Elle descend... On l'attendait pourtant dans la gloire des 'montées'. Lors de sa descente du mont Thabor, après la Transfiguration, le Christ prévient ses disciples du scandale en révélant en même temps le sens profond de La Passion.



L’irruption chrétienne d’Agapè retourne la fondamentale violence théurgique. Ce n’est jamais qu’un homme déjà divin qui décide de sa divinité. Et partant de son humanité. Un homme qui ne peut chercher que vainement son identité dans la clôture du même. Puisque déjà, à la racine même de sa décision, se tient l’Autre. A partir de qui est la radicale possibilité de décider autrement. Parce que déjà Dieu s’est fait homme, toute la violence théurgique du monde ne peut plus fonctionner que négativement.

 





 

Au chapitre vingt-cinquième de l’Evangile selon saint Matthieu, il est question du discernement absolu lors de l’ultime bilan cosmique. Que restera-t-il finalement et définitivement de la grande aventure divine et humaine à travers l’espace et le temps ? Où chercher l'absolu discernement ? Quelles valeurs, quelles créations, quels acquis, auront assez de poids pour traverser l’éternité ? A la stupéfaction de tous, cela se trouvera tout en bas de la divine descente, dans les bas-fonds de la kénose. J’ai eu faim. J’ai eu soif. J’étais malade. J’étais en prison... J’étais dans la détresse. Tu es venu. Tu as partagé. Tu as soulagé. Là est né Agapè pour l’éternité.



Eros, au fond, n'est que le manque qui crie famine. Agapè, par contre, est débordement de surabondance. 

Tout s’accomplit en Agapè. Agapè est le grand catalyseur de tout ce qui a valeur au ciel et sur terre. Ainsi rien ne se perd. Tout concourt à la vie et à la splendeur du Corps Mystique. Et l’espace où s’opère cette divine transmutation n’est autre que l’extrême intériorité du ‘gemüt’ où l’Agapè de Dieu ne cesse d’être répandu par le saint Esprit pour déborder sur le monde. Sans la mystérieuse activité divine qui s’opère en ces hommes et ces femmes, avertit Tauler, nous nous trouverions en fort mauvaise posture.

On ne s’abîme pas en Agapè sans remonter ensuite pour nouer une infinie solidarité de grâce.