Face au sérieux philistin



Goliath, le géant philistin, est resté comme symbole de la bêtise arrogante. Face à l'intelligence courageuse de David, le petit berger d'Israël. Le 'sérieux' philistin n'est pas mort avec son héros. Il est aujourd'hui plus prolifique que jamais. La lucidité courageuse de David ne cesse de provoquer les Alters à ne pas désespérer de leur altérité.



Le Discours dominant

Derrière l’infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s’explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand ‘souffleur’ de nos mises en scène. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne l’est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le ‘on’ est son empire.

Ce Discours est donc plus inconscient que conscient, plus implicite qu’explicité, plus sous-jacent que manifesté, plus omniprésent qu’exprimé. En lui-même, ce Discours est plutôt silence, étant plus essentiellement ce qui rend possible tel ou tel discours. Le non-dit derrière le dit. L’englobant des discours. Le système des systèmes discursifs. Un contenant, donc, plutôt qu’un contenu. Un champ. Un espace.

Ici joue une sorte de
catalyse. On sait que ce phénomène physique a lieu quand un corps met en jeu par sa seule présence certaines affinités qui sans lui resteraient inactives. Un phénomène identique a lieu dans l’espace humain où il prend des proportions inattendues. Bouclant la cause sur l’effet et l’effet sur la cause, il grossit selon la loi de la ‘boule de neige’. Ses mécanismes sont complexes. Il joue les séductions entre la majorité silencieuse et la masse critique. Les media lui fournissent l’orchestration et lui assurent l’amplification et la résonance. L’Audimat le dynamise. Pourtant le phénomène en lui-même reste mystérieux tout comme l’esprit du temps. Pourquoi ça prend ? Pourquoi ici et maintenant, et pas ailleurs ? Pourquoi telles idées sont-elles ‘dans le vent’ ?

Ils sont multiples. Ils sont différents. Synchroniquement en eux-mêmes. Diachroniquement dans leur évolution historique. Quels critères choisir pour marquer les différences ? Quelles polarités antithétiques ? Et, partant, quelles coordonnées ? Quel espace (au singulier) pour englober les différents espaces culturels (au pluriel) ? Les possibilités sont quasi infinies. A titre d’exemple, voici
un système de coordonnées possible. Chaque culture peut y trouver son lieu. Sous forme de point ou de ‘région’ lorsque son rythme historique est plutôt statique. Sous forme de vecteur lorsque ce rythme est plutôt dynamique.

Clôture

Il est vrai que nous l’avons aménagée, la caverne de notre modernité. Elle a été immensément élargie. Eclairée désormais à l’électricité, sonorisée avec puissance et haute fidélité et dotée de mille facilités, elle est devenue encore plus confortable. Le jeu des ombres s’est perfectionné. On n’en perd pas le moindre détail sur les petits écrans de la télévision. Les media s’amusent à orchestrer et à amplifier les débats des cavernicoles...



Heureux es-tu si tu as appris à lire entre les lignes et à discerner entre les ombres. Car les ombres sont incapables de se discerner elles-mêmes. Ces temps devenus si critiques sur les méthodes sont devenus si peu critiques sur ce qu’ils sont et comment ils fonctionnent. On n’a pas fini de livrer sournoisement à la dérision les témoins d’ailleurs, prophètes de l’Alliance avec l’Autre.

La clôture moderne, en bouclant la totalité du sens en immanence et en faisant de l'homme schizoïde le créateur absolu du sens absolu, s'était donné l'
illusion d'une infinie ‘ouverture’. Comme si le mythe de la ‘lucidité’ était le plus aveuglant de tous! En fait, c’est en clôture qu’elle fonctionne. Et cet enfermement lui coupe radicalement toutes les chances de survie. C’est-à-dire toutes les chances de la néguentropie. Inexorablement l’entropie gagne... C’est-à-dire la mort.

Mais, de fait, est-elle complètement close sur elle-même? Les prophètes d’un ‘ailleurs’ n’ont-ils plus aucune chance? Et s’il y avait quand même aux creux de nos clôtures de subreptices ouvertures. Ces ‘ressources d’espérance’ que nous avons déjà évoquées. La clôture et son entropie ne peuvent que susciter la désespérance. L’espérance, elle, est fille de l’
ouvert.



 



Le discours bien-portant

Le Discours auto-justifiant de la schizoïdie. Le Discours en tautologie. Il s’appuie sur l’idéologie du plein qui évacue les béances et les questions impossibles. L’idéologie du progressisme qui mange la philosophie.

Lorsque le ‘progrès’ accumulatif et conquérant du savoir, de l’avoir et du pouvoir s’identifie au progrès moral. Lorsque vertu, science et richesse s’embrassent en vue du bonheur de l’homme. Discours bien-portant de l’homme bien-portant. Discours élitiste où le ‘peuple’ - résonateur obligé de sa fausse universalité - se retrouve plus justifiant que justifié.

Cet âge est plein de trop de certitudes et de trop peu de questions et d’étonnements. Son ironie l’empêche d’avoir l’humour. Il prend peu de temps pour méditer sur la mort ou sur les négativités, et encore moins sur le péché...

Ce discours bien-portant de l’homme bien-portant s’appuie sur le système d’outilité exponentielle mis en place grâce à la première révolution industrielle. Système fabricateur d’opulence et inducteur de progrès. Tout ce système matériel et idéologique fonctionne dans l’illusion d’un ‘absolu’ et d’un infini possible. En tant que ‘matériel’, il a besoin de la justification idéologique du matérialisme. En tant qu’idéologie, il a besoin de l’autonomie athée.

La bien-portance, cependant, joue sur fond sinistre ! Le système de la spirale exponentielle européenne – l’outil de la bien portance – fonctionne, en entrée, sur les matières premières venues des Amériques, et, en sortie, sur un trop plein de produits à écouler en Afrique... Cette Afrique qui paye en esclaves la main d’œuvre aux Amériques ! Ainsi peut se tenir un discours ‘anti-esclavagiste’ singulièrement muet sur les causes de l’esclavagisme sans lequel le ‘progrès’ eut été singulièrement plus modeste !

Mais n’est-il pas admis désormais qu’on peut mentir et qu’il restera toujours quelque chose ?




Les maîtres penseurs

Place à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer.

Jamais autant qu'aujourd'hui, risquons-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens `constitué' un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens `constituant'. Le
sens qui donne sens.  Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé.

Voyez nos `Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des `horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des `poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...



 



L'humain livré aux maîtres du soupçon

Au moment même où l'homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les `maîtres penseurs' du soupçon. Les maîtres penseurs du soupçon n'ont pas fini d'annoncer la `mort de Dieu' que déjà les maîtres penseurs de l'absurde proclament la `mort de l'homme'...

L'homme, simple produit du hasard et de la nécessité ? Comme un texte incroyablement complexe écrit au hasard avec un alphabet chimique dans une langue sans significations mais aux règles strictes. Ces règles corrigent lentement et progressivement le texte écrit et réécrit inlassablement et mécaniquement durant des millions d'années. Un texte où les fautes de frappe, les erreurs de duplication ou de transmission se révèlent elles-mêmes fécondes dans la mesure où elles ne contredisent pas radicalement le texte en construction. De ce texte il est vain de chercher quelque signification en-dehors de l'
insensé de sa stricte articulation elle-même.

Hasard et nécessité... C'est ce qui reste logiquement lorsqu'à l'être et à la pensée il n'est plus d'autre possibilité que de tourner en rond dans l'enclos. C'est-à-dire dans l'
horizon indépassable de l'absolu `il y a'. Tous les matérialismes du monde ne peuvent pas ne pas se rejoindre dans une clôture initiale. L'ultime archè de toute chose, qu'il soit structure ou infime élément de structure, ne peut être qu'un absolu `il y a', sans raison précédente, sans plan préalable et surtout sans constructeur. Mais comme la réflexion part nécessairement d'un déjà construit hautement complexifié au point de penser, il s'agit d'expliquer en descendante `tomie' jusqu'à l'insécable `a-tome' et à faire le pari que la montée s'est opérée par processus exactement symétrique mais inversé. C'est moins dans l'analytique descente que se reconnaissent les matérialismes que dans le pari sur une montante mécanique.

L'homme, un texte clos sur lui-même ? A la racine de l'humain, il n'y aurait plus qu'un `logos' brut sans pensée ni penseur, une règle sans législateur, un langage sans parole et, partant, sans locuteur. Que peut-il rester de l'homme, fils d'un tel verbe anthropogène ? Que peut-il rester du spécifique humain ainsi réduit à la radicale insignifiance de la structure fonctionnant pour fonctionner dans l'absolue finitude de la clôture ?

L'homme une passion inutile ? La soif démontre par la négative que la vie n'est pas morte. L'absurde, à sa manière, proteste encore de l'homme. Tant que crie la protestation la mort n'est pas. Mais que ce cri cesse pour ne plus laisser place qu'à une passion inutile, alors le tragique lui-même s'enlise dans le vide infini. Exit homo. L'homme est mort. Comme Dieu. Et à peine un siècle après lui. Mais n'est-ce pas dans la même logique des choses ?

L'homme, un faux-semblant ? Lorsqu'à l'homme est révélée son inanité radicale. Encore bien moins qu'une `passion inutile'. Un faux-semblant qui s'est pris au sérieux durant un court laps de temps et qui, aujourd'hui, se trouve amené à constater `lucidement' la radicale fausse semblance de cette illusion.

La mort de l'homme... Au milieu de la profonde histoire du `même', l' `autre', à savoir l'homme, a dessiné sa figure. Pour un temps seulement. Avant d'être à nouveau ramené au `même' !

En archè nous avions un `Je suis'; il nous reste un `ça'. Nous avons troqué le mystère du Père contre la fiction d'Œdipe. Et celle-ci, à son tour, se révèle superflue. Invités à oublier de qui nous sommes fils. Devenus orphelins du néant. Car désormais nous n'avons plus besoin de père. Puisque `ça' marche tout seul !


La contagion mimétique

Le mimétisme est une des grandes stratégies de survie dans la nature. Dans l'espace humain, cependant, une telle chance d'adaptation joue contre la `différence' personnelle et ses convictions au profit de la masse des quelconques. Aujourd'hui se répand un mimétisme de l'indifférence qui affecte plus spécialement l'existence chrétienne qui, justement, n'a de sens que dans sa différence. Par là s'engendre et s'entretient une peur de manifester cette différence.

L'adaptation mimétique, dans l'espace culturel humain, passe par les images. Celles-ci véhiculent des
modèles qui s'imposent socialement et tendent vers l'uniformisation des pensées et des comportements. Les grands `uniformisateurs', aujourd'hui, sont incontestablement les médias et plus spécialement la télévision. Aussi n'y a-t-il sans doute pas d'urgence pédagogique plus grande que l'éducation de l'attitude critique face à la prolifération mimétique.

Contaminés ?

La question n'est pas de savoir si nous sommes contaminés. La question est comment nous réagissons à cette contamination. Car la contagion est inévitable dans la mesure même où nous vivons et agissons dans ce monde et non pas sur sirius.

C'est la
réaction à la contamination qui est décisive. Elle peut affaiblir l'organisme ou même le tuer. Elle peut aussi l'aguerrir, le fortifier et le rendre plus résistant. Tout dépend finalement de la force ou de la faiblesse de nos défenses et de nos immunisations. On pourrait ici poursuivre sur la ligne du paradigme et parler de `terrain propice', de `vaccinations', de `climat', de `pollution', etc. Le risque d'un organisme face à la multitude d'agressions auxquelles il est exposé.


Relégués dans l'indifférence

Vous n'avez rien à dire sur la place publique. Restez dans votre sacristie. Loin de la scène où se jouent les pertinences. Voilà ce qu'
on ne cesse de faire entendre aux chrétiens. Il fut un temps où cet ostracisme conduisait aux galères ou sous la guillotine. Aujourd'hui on se veut plus 'civilisé'. On laisse remiser la foi chrétienne dans le `privé'.

Derrière cette proscription qui refuse son nom, il faut soupçonner un mouvement irrationnel. Quelque chose, entre conscience et inconscient, comme un
refoulement. Ce qui est indifférent n'est pas refoulé. Plus grande est la différence, plus grand risque donc d'être le refoulement.

Ce subtil refoulement n'existe que sur fond d'obscure culpabilité. On ne refoule pas l'agréable. On refoule ce qui gêne. Or le christianisme est suprêmement gênant, aujourd'hui plus que jamais. Car, témoin de la verticale
ouverture, il représente — inconsciemment bien entendu — la critique la plus pertinente de l'enfermement de notre modernité et la dénonciation la plus radicale de l'obscurantisme de cet enfermement.

Le christianisme est donc refoulé comme on refoule une mauvaise conscience. Mais face au refoulement d'un mensonge inconscient, où trouver le salut sinon dans la Lumière ?


Urgences

Les urgences aujourd'hui ? Etre lucide. Crier la différence. Dénoncer les clôtures. Contester les enfermements. Ouvrir un espace à l'Esprit. Témoigner de l'Autre.