La traversée du scandale



Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever du jour.
Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboiture de la hanche,
et la hanche de Jacob se démit...
(Genèse 32,25-26)


La lutte avec l’ange ne prend pas fin durant cette longue nuit de notre traversée du scandale. Une pierre d'achoppement suffirait pour nous décontenancer. Mais elles sont trop nombreuses pour ne pas nous faire chuter.

Un monde béant sur sa facticité et sur ses négativités

Le monde n’arrive pas à se boucler en harmonie. Son immanence n’est pas paradisiaque. Et sa transcendance fait problème. Pourquoi quelque chose va-t-il sans cesse de travers ? Pourquoi la fête elle-même finit-elle si souvent par se gâter ?

Pourquoi l’homme n’est-il pas innocent du mal ? L’homme seulement, pas la bête ! L’animal, lui, est seulement ce qu’il est. Le carnivore le plus ‘féroce’ reste innocent. Excepté dans les contes ou les fables. Mais là, justement, il ‘parle’ ! On peut le jalouser. Bienheureuse animalité que le scandale ne touche pas !

Un monde béant sur un
pourquoi sans réponse. Pourquoi cette entropie du monde où règne la dégradation ? Pourquoi les ratés ? Pourquoi l’absolue indifférence de la création face aux valeurs spirituelles ? Pourquoi la nature ne fonctionne-t-elle que par le ‘struggle for life’ ? Pourquoi tant de forces obscures de destruction et d'autodestruction y sont-elles à l’œuvre ? Pourquoi des humains naissent-ils prisonniers de conditions inhumaines ? Pourquoi le bien et le mal se côtoient-ils sans crise manifeste ? Pourquoi ce monde fait-il mourir l'Innocent ? Pourquoi Auschwitz ?

Ce monde est grevé d’une irréductible
négativité. Ce mal du monde résiste, irrationnel, à sa compréhension. Il renvoie la raison hébétée du côté du dérisoire. Reste le mystère douloureux dans sa crucifiante désolation. De trop. De trop dans les strictes limites de notre monde. Mais trouve-t-il sa lumière dans un ailleurs ?

De trop le mal, le péché, la souffrance, la violence, la mort... De trop l’absence de Dieu qui semble laisser croître l’indigeste masse des négativités. De trop pour la sensibilité. De trop pour la raison.











Pourquoi le mal ?

Pourquoi le mal habite-t-il notre monde ? Pourquoi le mal habite-t-il notre cœur ? Pourquoi ne naissons-nous pas, comme l'animal, innocents ?

Il est prolifique. Le mal engendre le mal à l'infini. La `une' de tous les journaux crie inlassablement sa massive présence sous toutes ses formes imaginables et inimaginables...

Nous sommes aujourd'hui mal outillés intellectuellement pour comprendre ces puissances du mal. Les vicissitudes épistémologiques de notre époque ne doivent cependant pas nous empêcher d'avoir un sens pour ce mystère du mal qui nous entoure et parfois nous domine. Nous avons besoin d'un surcroît de lucidité !

Le péché n'est prométhéen que dans les fictions. En fait il commence par l'insinuation plutôt que par des invectives tonitruantes. Il arrive de biais. Il vient par glissement. Il se masque du `on'.

Voyez Babel. Pas de grand chef. Pas de meneur. Simplement le `on' diffus. Comme pour se donner courage à travers les démissions irresponsables. `On' s'entend à demi-mot. `On' trame. `On' se dit l'un à l'autre... `On' se sent d'autant plus fort dans la masse anonyme.

Est-ce si différent aujourd'hui ? Passez au crible les mégatonnes de paroles proférées, cette masse innombrable de verbe médiatisé et mercantilisé. Sous toutes les formes. `Ça' prend. `On' en parle. `C'est' dans le vent. “Il ne faut surtout pas manquer ça” !

Effet `boule de neige'... Les prétendues `audaces' - qui sont autant de `démissions' - s'accumulent et gonflent en s'accumulant... Il y a toujours assez d'imbéciles pour applaudir et toujours assez de mécréants pour monnayer ces applaudissements. Et elle fonctionne, la mécanique démissionnaire...




Le silence de Dieu crucifie la foi

Il faut relire le Livre de Job. Quand toutes les évidences semblent avoir raison contre l’existence de ce Dieu invisible ! Voici Job écartelé entre l'absurde qui l'étreint et le discours qui veut rationaliser. Le mal incontournable n'est-il pas de ne pas trouver la parole qui le porte ? Tout le Livre de Job est dialogue désespéré de trouver une telle parole. Et Dieu se tait ! Comme si le monde était livré aux puissances aveugles. Et on parle ! Mais cette parole humaine livrée à elle-même est incapable d'apporter autre chose qu'elle-même. Parlote. Discours vain. Elle s'enlise dans l'impossibilité d'une parole vraie qui apporte le sens et qui fasse respirer dans le Souffle.

Etonnant discours que celui du Livre de Job, si différent des Dialogues de Platon ! En première scène, tout tourne en rond. Au-delà, cependant, un sens advient. Un sens autre. Il vient dans le creux du discours. Il vient dans la béance d'une sagesse mondaine. Il vient à travers le silence.
Je sais que tu peux tout et que nul dessein n'est trop vaste pour toi. J'étais celui qui voilait tes desseins par une fausse connaissance. (Job 42,2-3).

Parfois il ne fait que passer. Tu ne le reconnais pas. Ou tu le reconnais trop tard. Ainsi au Livre de la Genèse, chapitre dix-huitième, lorsqu’à Mambré Abraham accueille sous sa tente ces trois mystérieux inconnus. Etranges étrangers qui font une si incroyable promesse. C’est trop fort pour Sara. Elle rit...

Deus incognitus

La présence de Dieu ne s’impose pas. Son absence non plus. Il n’existe aucune raison donnée pour ou contre qui ne rencontre une raison contraire. Assez de raisons, comme l’a perçu Pascal, pour douter et assez de raisons pour croire. Au-delà des raisons donc. Du côté de la liberté.


Une Présence ne cesse de hanter la réalité humaine. Depuis qu’il existe une humanité qui, sans aucun doute, n’existerait pas sans cette présence. Il y a des présences lourdes et encombrantes. Il y en a d’infiniment délicates. Certaines insistent. D’autres se dérobent.

Etrange présence de Celui que nous appelons Dieu. Il est là. Il n’est pas là. Une absence dans mes pleins. Une présence dans mes manques. Impossible d’enfermer cette présence au beau milieu de ton expérience et de tes certitudes journalières. Elle renvoie au-delà et en-deçà. Vers les extrêmes. Acuminale et abyssale. Abyssale surtout. Plus intérieure à toi, comme le pressent saint Augustin, que tu ne l’es à toi-même.


Pourquoi Dieu est-il à travers une si longue distance ?

Pourquoi faut-il aller au-delà de soi-même pour rencontrer le Dieu vivant ? Cette distance doit être pour une rencontre en plus grande vérité. Dieu ne veut pas être présent à l'homme de manière passe-partout. Sa présence est aux antipodes de celle, neutre et indifférente, d'une chose sur laquelle on peut mettre la main n'importe où, n'importe quand et n'importe comment. Dieu veut être cherché. Dieu veut être trouvé. Dieu veut être rencontré.

Cette distance est pour la traversée. Elle ouvre l’espace de ta liberté. L’homme n’est pas fait pour la réponse définitive. Il n’est pas fait pour les clôtures. Il est fait pour l’ouvert. L'homme est un être viateur qui ne se trouve lui-même qu'à travers cette recherche et ne s'accomplit lui-même que dans cette rencontre. Mais la distance reste toujours si grande que personne ne pourra jamais dire: j'ai rencontré Dieu, une fois pour toutes ! La découverte est infinie. Elle est tâche toujours à recommencer. Elle reste défi permanent.
Pro-vocation.

Cette distance est pour le dépassement. Il faut chercher Dieu à la verticale de toi-même. Dieu, en toi, est toujours plus loin en avant de toi et te force ainsi à aller plus loin que toi-même. Dieu est en toi infinie distance pour qu'à travers cette distance tu te grandisses infiniment à la démesure de Dieu. Cette distance est aussi pour la transparence. Elle t’ouvre au mystère de l'
humour
qui est aussi celui de Dieu.

Provoqué hors de la caverne

Dieu n’est pas dans la caverne. Dieu n’est dans aucune caverne. Il faut
sortir pour le rencontrer. Platon a soupçonné les raisons de nos aveuglements. Le jeu des ‘ombres’ suffit aux amusements des cavernicoles et aux préoccupations de leurs régisseurs. Il semble occuper le champ total de la pertinence. Ne peut être séduit par la lumière vraie que celui qui s’arrache à ses facilités premières. Il lui reste à oser sortir de la caverne. Ensuite il aura à souffrir d’un long éblouissement. Peu sont prêts à s’aventurer sur des sentiers aussi inhospitaliers. Quelques-uns seulement courent ce risque.

Dieu n’est pas en continuité avec nos possibles immédiats. Il ne se rencontre qu’à travers des ruptures. La totalité du réel n’est pas unidimensionnelle, comme l’a génialement pressenti Pascal.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité...

Il y a des ordres hétérogènes. Il y a des seuils. Il y a des distances. Un infini sépare les esprits des corps. Un plus grand infini encore marque la distance des esprits à la charité.
Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s’il n’y en avait pas de spirituelles; et d’autres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. (Les Pensées, Ed. Chevalier, N° 829).

En creux

Nous sommes ainsi faits. Nous avons besoin d’étreindre. Tous nos sens extérieurs et intérieurs, toutes nos facultés physiques et spirituelles, veulent ‘saisir’. Voir. Sentir. Toucher. Percevoir. Expérimenter. Vérifier. Comprendre. Mais Dieu ne se laisse pas accaparer. Il ne se laisse pas
saisir. Peut-être te permettra-t-il simplement de le toucher. Du bout du doigt. Et non sans un petit reproche. Comme Thomas. Avance ton doigt ici et vois mes mains; avance ta main, et mets-la dans mon côté: cesse d'être incrédule, sois croyant. Et c’est la reddition: Mon Seigneur et mon Dieu ! (Jean 20,27-28).

Nos évidences se nourrissent de ‘contact. Quête intellectuelle, débats intérieurs, argumentations logiques... Nous n’avons de cesse que ‘ça colle’. Et Dieu ne cesse de dé-coller !

Dieu n’est pas là où sont nos pleins. Dieu est dans le vide
entre les lignes. A sa manière l’absence de Dieu est plus parlante que sa présence. Et notre silence sur Lui peut être éloquent.

La seule vraie théologie possible reste sans doute pour toujours
négative. Du mystère divin, celle-ci ne peut jamais que dire: Ce n’est pas cela. Mais en le disant n’affirme-t-elle pas qu’il est. L’Autre.

Au creux du doute peut jaillir un cri nourri de certitude.
 Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. (Job 42,5). C’est Job qui dit cela. Job justement... Entre l’absence de Dieu et sa présence il y a l’Esprit. Et je ne leur cacherai plus ma face, car je répandrai mon Esprit sur la maison d'Israël, oracle du Seigneur Yahvé.
(Ezéchiel 39,29).

Elie est à l’Horeb. Et voici que passe le souffle de Dieu. Voici que passe l’Esprit.
Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant de Yahvé, mais Yahvé n’était pas dans l’ouragan. Et, après l’ouragan, un tremblement de terre, mais Yahvé n’était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, un feu, mais Yahvé n’était pas dans le feu. Et après le feu, le bruit d’une brise légère. (1 Rois 19,11-12). Une brise légère... Seulement une brise légère.

Comment traverser le scandale ?

Il semble incontournable. La foi essaie de le traverser.


Tout en nous conspire pour célébrer les mystères joyeux . De le célébrer sans cesse et toujours. Et pousser cette célébration du côté du mystère glorieux. Une telle continuité dans le registre euphorique n’est cependant pas chrétienne. C’est la croix, crise et critère d’une authentique existence spirituelle qui opère le grand discernement. Entre le mystère joyeux et le mystère glorieux du Christ se tient, scandale, son mystère douloureux.

Le mystère douloureux dans sa crucifiante désolation... C’est bien d’un mystère qu’il s’agit. Si envahissant qu’il puisse devenir dans l’espace d’une existence, il s’identifie cependant essentiellement avec la distance. La sacrale distance du fascinosum et du tremendum. Il est inaccessible. Il est incontournable. Il suscite effroi et respect. Il est inexprimable. Il est incommunicable. Il culmine dans le silence. On ne peut que parler ‘autour’.

Le mystère douloureux est combat. Combat avec l’Autre. Comme Jacob, tu te retrouves boitillant avec ta parole blessée. Humainement, ce mystère est énigme obscure. Dans la foi, il reste toujours énigme. Mais son obscurité s’irradie d’une silencieuse clarté. Comme une distante proximité. Celle du Christ en croix.

L’extrême de ce mystère est le mal dans sa crucifiante désolation. Il déborde l’immanence de toute part. Ce mal qui est de trop. De trop pour la sensibilité. De trop pour la raison. De trop dans l’immanence qu’il déborde de toute part. Transcendant à sa manière, d’une sorte de transcendance négative. Tremendum mysterium iniquitatis !

Un monde qui fait mourir l’Innocent. Un monde qui crucifie le Christ. Un monde qui invente Auschwitz... Ce mal du monde résiste à la compréhension. Il renvoie la raison hébétée du côté du dérisoire.

Inséparable du péché du monde, sa racine trans-historique, la plaie profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance. Incapable de se boucler sur sa païenne euphorie, il reste à ce monde de s’ouvrir sur la Rédemption.

Que notre monde soit l’enjeu d’un affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre modernité. Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne phénoménal, c’est-à-dire transparent à notre seule possibilité scientifique d’aujourd’hui, nous présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé de l’invisible. La science peut certes prétendre, et fort légitimement, qu’un tel monde lui suffit. Mais le monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr, qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des appels vers sa propre transcendance.

Paradoxalement, jamais culture ne fut plus sensible aux crucifixions et en même temps plus allergique à la Croix. La modernité expulse aussi violemment la croix qu’elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui, plus folie que jamais. Il est vrai que sans la transcendance, la croix ne peut être qu’absolu non-sens. La croix est crise de l’être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques. Elle distend toutes nos capacités.

Ne pouvant accepter une telle distorsion, il ne reste à la modernité que la fuite ou l’absurde. Contaminés par la déperdition ambiante de la transcendance, certains chrétiens eux-mêmes, aujourd’hui, perdent la vérité ontologique de la croix du Christ pour ne garder que sa signification ‘morale’ ou ‘symbolique’, la réduisant à un simple ‘témoignage’ d’amour exemplaire ou à une simple ‘force mobilisatrice’ des bonnes volontés.

Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir que l’envers du monde, ne comprend pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu’il peut se partager avec l’homme divin. Il faut pour cela descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le ‘cœur’ voit. L’Esprit seul peut regarder en face ce ‘tremendum mysterium’ et le dévoiler en la Parole comme douloureux mystère d’une traversée. Le
mysterium iniquitatis en son pascal Exode vers le mysterium gratiae.

La crucifixion de l’iniquité pour que triomphe la grâce s’appelle Rédemption. Ici la raison est toujours impuissante et les explications qu’elle peut donner sont aussi scandaleuses que le mystère dont elles s’efforcent de rendre raison. Mais ici se découvre en même temps la voie divine par excellence, la voie négative. Elle traverse verticalement toutes les horizontalités. Elle crucifie. Elle descend d’abord.
Kénose. Abaissement avant la montée dans la gloire.


Le mal congénital

Originel. Péché du monde. Le mystère chrétien se nierait lui-même en le niant. Sans lui, quel sens aurait la Rédemption ? Mais avant d'être un concept théologique essentiel, le péché du monde est une réalité d'expérience. Nous ne naissons pas cent pour cent bons. Nous ne naissons pas en harmonie. Une faille est là au creux de notre être. Et aucune théorie ne peut en trouver la raison. Chassez-le – comme l'ont essayé des générations de gens mal `éclairés' – et il revient au galop ! Sous mille avatars.

Quelque chose comme un péché `constituant' — “peccatum peccans" selon saint Irénée — derrière tous les péchés constitués. Péché originaire. Primitive faille qui appelle la suite de nos faillites. Première chaîne sur laquelle se trame tout ce tissu d'iniquité qui recouvre la terre.

C'est la matrice même de notre humanisation qui doit être affectée par cette originaire négativité conspirante. Cela échappe à l'approche claire et distincte que voudrait notre raison. Beaucoup préfèrent donc se taire. Mais le péché résiste à ce silence. Reste une parole autre qui parle à travers une profonde symbolique. Qu'est-ce que ce péché du monde que l'Agneau désigné par Jean le Baptiste peut porter et enlever ? Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...



Le scandale du scandale

Scandale du mal... Le remède est plus scandaleux encore. Comment un gibet peut-il sauver ?

L'Occident moderne expulse aussi violemment la croix qu'elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd'hui, plus folie que jamais. Qu'est, en effet, la croix sans transcendance, sinon absolu non-sens ? Elle qui EX-pose. Elle qui est Exode absolu. Hors de... Mais vers quoi ? Vers qui ? Vers où ? Vers le néant ? Ou vers l'Autre ?

La croix est crise de l'être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques. Ainsi elle peut être au sens le plus originaire et le plus fort du terme DIS-cernement.

Ne pouvant s'ex-poser dans la rupture, la modernité est tentée par l'absurde. Paradoxalement jamais culture ne fut plus sensible aux crucifixions et en même temps plus allergique à la Croix. Mais peut-il en être autrement lorsque la conspiration se met à expulser si violemment son exposante judéo-chrétienne pour se replier dans sa désormais impossible composante païenne ? Un tel Mystère n'est pas impunément révélé sans que s'énervent les sens - par exemple l'épicurienne équivalence de la mort et du rien ou la stoïcienne équivalence de la mort et de la loi - qui, malgré tout, permettait à l'homme non chrétien de survivre.

Affectés par la déperdition ambiante de la transcendance, certains chrétiens eux-mêmes, aujourd'hui, en sont réduits à chercher du côté de la simple `transcendantalité'. La Croix du Christ devenue simplement `exemplaire', `témoignage' d'amour, voire `force mobilisatrice' des bonnes volontés, risque ainsi de perdre toute signification autre que morale et symbolique !

Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir que l'envers du monde, ne comprend pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu'il peut se partager avec l'homme divin. Il faut pour cela descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le `cœur' voit.

Le mal du monde distend le monde. Le péché du monde crucifie le monde. Quoiqu'il fasse, il n'arrive plus à se boucler sur sa païenne euphorie. Il se rompt. Il s'ouvre sur la rédemption. La plaie profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance.

Une masse de négativités du monde se révéleront finalement négatives positivités. Parce qu'il y a la grâce. Mais restera aussi une entropie du monde de trop pour l'éternité. Les `poubelles de l'histoire' sont incroyablement plus terribles que celles imaginées par des penseurs superficiels. Viendra un discernement ultime, un dernier Jugement..
 

Seul Agapè...

Seul Adam-Dieu apporte cette certitude. Agapè seul peut vider un tel calice jusqu’à la lie. La chair sanglante et les os broyés. Toute l’infamie du monde assumée.

Ouverte à sa possible transfiguration. La Foi sait qu’Agapè sauve même jusque là. Et l’espérance se nourrit de cette certitude. Mais les trois ne sont pas de nécessité. Ils sont par gratuite surabondance. Par grâce.

Le miracle d’Agapè

Lorsque Agapè embrasse non seulement nos sources chaudes mais aussi nos puits froids. Dans un monde sans péché quelles chances resterait-il à la grâce ? Quelle place pour Agapè au Paradis terrestre avant la chute ?



Inscrit en finitude, Eros ne peut jamais que circonscrire une finitude. C’est Agapè qui ouvre réellement un infini et le réalise. Concrètement. Agapè descend et se compromet dans le manque. De l’absolu manque surgit une surabondance. Le manque devient plénitude. Au-delà du règne des nécessités. Dans l’ordre de la grâce. Gratuitement.

Le renversement d’Agapè réalise le paradoxe absolu. L’endroit bascule en envers. L’envers bascule en endroit. En ce renversement le ‘puits froid’ devient plus brûlant que la ‘source chaude’ ! Le miracle se produit. Le seul réel miracle. Contre toute logique, contre la nécessité systémique, l’
entropie est vaincue. La néguentropie, qui ne peut jamais être que relative partout ailleurs, fonde ici son règne absolu.


 


Néguentropie


Les puits froids ne font peur qu’à l’entropie. Agapè ne les craint pas. Nos puits froids ne s’opposent pas à la grâce. Au contraire. Qui d’autre oserait clamer “ 
felix culpa” la nuit de Pâques ?  Il y a toujours plus d’Agapè que de péché. Excepté le péché contre la vérité d’Agapè, c’est-à-dire contre l’Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu découvres que le puits froid lui-même est englobé par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s’il n’y avait pas d’entropie il ne pourrait y avoir Agapè.

Par quel miracle l’humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l’illusion d’un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu’aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l’humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l’homme, fabricateur d’outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d’ailleurs, par grâce ? Une vision plus ‘écologique’ ébranle ces illusions en restituant la totalité du phénomène humain dans la totalité de son ‘oïkos’. Il faut sortir de la caverne pour trouver la clé de notre condition. Notre source chaude est au-delà de nous-mêmes. C’est de notre englobant divin que vient la dynamique humanisante. La néguentropie nous est
donnée comme grâce.  

Où gît l’ultime victoire sur l’entropie ? Ce n’est pas du côté d’Eros. Eros ne peut que vouloir monter. Par nécessité. Il ne fait ainsi qu’exacerber la différence entre source chaude et puits froid. Il vit de cette différence. Son intensité lui vient d’elle. Mais sa montée reste infinie tâche de Sisyphe. Eros reste toujours piégé par l’entropie. Il est ultimement pour Thanatos. L’absolue victoire sur l’entropie s’appelle Agapè. Agapè descend. Non par nécessité mais par libre gratuité. Par grâce. Lui, la source chaude, va se compromettre avec le puits froid. Il descend jusqu’au fond des négativités. Il descend plus bas que le puits froid, l’englobe, l’étreint, et le rend brûlant. Il n’y a plus de différence entre ‘froid’ et ‘chaud’, puisque tout devient ardent.

Néguentropie absolue, Agapè seul est capable de sauver radicalement. Il ne cesse de descendre tant que reste possible une descente. Lui seul peut
tout sauver. Descendre. Descendre toujours. Traverser le champ du scandale de part en part. Pour en faire l’espace de la grâce.

D'un ordre infiniment autre

La distance infinie des corps aux esprits figure la
distance infiniment plus infinie des esprits à la charité; car elle est surnaturelle. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela; et le corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé
. Pascal  Pensée 829 - (Ed. J. Chevalier).
 

Agapè brise les continuités et surgit dans la rupture. Dans une autre dimension. A travers une distance infinie. A la limite de la simple logique, au seuil des capacités de la raison, se risque l'absolue plénitude. Là où l'homme 'passe' l'homme infiniment.




Tout est grâce

Il faut s’être soi-même retrouvé en grâce, au-delà du doute, de la maladie, du désarroi, de l’échec, pour pouvoir affirmer avec le jeune curé d’Ambricourt de Bernanos que “tout est grâce”. Lorsque la traversée douloureuse fait l’expérience de son étrange fécondité surnaturelle.

Agapè seul peut percevoir cela. Agapè, justement, qui n’est lui-même possible qu’à travers le mystère douloureux. Ce n’est qu’en Agapè que ce mystère s’illumine. A sa manière, il lui arrive alors de jubiler. Comme en la nuit de Pâques où la liturgie ose ce cri fou. O felix culpa !