V

 

IMPASSES

Temps modernes...  L’homme enfin devenu un dieu pour l’homme
veut être ‘maître et possesseur’ du Verbe et de la Création.



Les dessous du jeu du Prince de ce monde n’ont probablement jamais été autant soupçonnés qu’en nos jours où cette folle aventure commence à tourner mal.


A

Enfermements

▅   Notre modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses impasses. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent-t-elles moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, se voulant sécurisants, ne tendent à l’admettre ?

▅   Notre ‘modernité’ veut mettre toutes choses en ‘perspective’ à partir de ce nouveau centre 
qu’est l’homme. Limitées par un 'horizon indépassable', les lignes de fuite se rejoignent en finitude. Notre espace humain se boucle sur lui-même et boucle toutes choses avec lui. Prisonniers que nous nous découvrons, désormais, de la nouvelle courbure de l'espace.

▅   
Etre soi. N’être
que soi. En schizologique inversion. Une fois l’Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l’homme le repli autistique sur soi-même.

▅   Quelque chose comme une violente schizophrénie
L’esprit coupé. L’esprit divisé. L’esprit cassé. Clamant face à Dieu: "Nous n’avons plus besoin de toi !" Reste au possible humain d'expulser la grâce et de se retrancher derrière ses mécanismes de défense.

▅   Voici qu'une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini ‘Je Suis’ va – historiquement – se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropo-centrique
totalisante. L’homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

▅   Cela commence autour de 1100. Une extraordinaire aventure.
Et jusqu’en sa crise d’aujourd’hui, un long cycle euphorique.

▅   Les liens ontologiques sont désormais rompus. L'humain n'est plus relié qu'à lui-même. Pour prendre la mesure de l’étende de cette schizoïdie conquérante, il est utile et instructif, par contraste,
de revenir aux possibilités de l’espace culturel qui précède. Par exemple, saint Augustin. Par exemple, saint Anselme.

▅   Bouclant la boucle de l’humain sur lui-même, nous nous sommes constitué notre empire d’humanité. De façon autogène. Uniquement par nous-mêmes. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous.

▅   Désormais l’homme est responsable de l’homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme. Désormais c’est à l’homme seul que revient la charge d’être créateur et fondateur de la vérité, de l'être, de la valeur, du droits, des devoirs et du sens. Du sens surtout ! Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée...

▅   Toute justification s’étant interdit un
dehors d’elle-même, c’est désormais à l’intérieur de la clôture, sans recours, qu’il faudra tout fonder et tout justifier.

▅   Chassé du Paradis, condamné désormais à se donner les paradis qu’il peut, il reste à l'homme l'aventure d'une incessante et inquiétante fuite en avant.


▅   La philosophie, désormais, ne veut plus commencer ailleurs qu'à partir du ‘je’.
Je pense, donc je suis. Le fondement ne se trouve plus dans le lien mais dans le point. Le point de départ. Ex nihilo. A partir de rien.

▅   Une ‘logique’ est en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à un référentiel ou à un garant d’ailleurs. Reste désormais au possible humain de fonder le possible humain. Il n'existe plus de philosophie qui ne soit essentiellement critique.



B

Enfermement du verbe

▅   Derrière l’infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient
un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Un Discours derrière les discours. Le grand ‘souffleur’ de nos mises en scène. L’esprit du temps. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne l’est pas. Il ne s’explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Les medias lui fournissent l’orchestration et lui assurent amplification et résonance. C’est lui, le Discours dominant, qui accapare et enferme notre verbe matriciel

▅   Toute crise est toujours en même temps crise de la
parole. Très profondément une crise du sens total. Alors les hommes, comme à Babel, ont beau construire la plus merveilleuse des tours. Parce qu’ils ne boivent plus à la même source du sens, ils ne se comprennent plus. La parole devenue folle, est livrée à l’équivoque. Et le sens vole en éclats.

▅   Ce Discours
tautologique, fonctionnant en lui-même et par lui-même, ne trouve vigueur et consistance qu'à travers la masse de 'bruit' qu'il produit et répercute grâce à sa résonance. Mais la résonance est-elle fondamentalement autre chose que du vibratoire ?

▅   Crise nominaliste. Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an 1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché contre le Logos. La tentation commence par susurrer cette simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu’il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ? Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifiée par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de ce doute procédera l’affirmation fondatrice de la plus récente modernité.
Je pense donc je suis.

▅   Pour Abélard la vraie question n’est encore que dans la différence entre Dieu et l’homme. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à l’homme ce qui est à l’homme. A Dieu le réalisme de l’Idée. A l’homme le nominalisme du Concept.

▅   Nouveau logos anthropogène, substitut schizoïde à la Parole, le Dicours tautologique s’est cru, comme elle, créateur d’humanité. Et plus qu’elle, créateur de sur-humanité. Cela semblait devoir fonctionner de mieux en mieux jusqu’à l’infini ! Et puis brusquement le doute. Un malaise grandissant fait d’incertitudes et de désenchantements. L’envahissement d’un vide. La montée de l’absurde. L’expérience d’impossibles. L’angoisse d’un enfermement.

▅   Pour qui sait la regarder en face, la crise,
aujourd’hui, ébranle assez largement et assez profondément les assises du discours de la modernité. Combien de temps encore les esprits vont-ils se complaire dans les illusions cavernales ?


C

Alliance rompue

▅   Une fois l'Alliance rompue, les choses peuvent-elles tourner autrement qu’après l’originelle rupture ?
Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l’alternative.

▅   La gravité de la chute se mesure à la hauteur d’où l’on tombe. La hauteur d’où l’homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d’ailleurs que de Dieu ? L’homme n’est homme qu’en
alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l'Alliance, c’est conspirer contre la parole qui nous fait humains, c’est conspirer contre l’homme.


D

L’enclos

▅   La façon la plus rationnelle de garder les cochons est de commencer par enfermer ces bêtes parfois turbulentes derrière une clôture. Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre.

▅   La Cité de l'homme ne veut plus se construire que sur les ruines de la ‘Cité de Dieu'.

▅   Une fois enfermé dans l’enclos, reste-t-il autre chose à faire ? Garder les cochons... Combien de temps encore le
fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.

▅   L'enclos suscite les ‘maîtres penseurs’ à sa mesure. C’est-à-dire lucides seulement jusqu’à l’
horizon indépassable de la porcherie.

▅   Tout le monde se mettait à humer goulûment l’air du temps. Personne ne voulait rater le train de l’histoire et rester en marge du messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à l’alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la ‘modernité’, le
marxisme s’identifie alors à l’espérance tout court. L’espérance au-delà de laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. L'horizon indépassable de notre modernité ?

▅   La parabole dit souvent le réel mieux que le réel ne se dit lui-même. Ainsi cette page d’une très grande intensité dramatique de Dostoievski. Les intuitions du Grand Inquisiteur
ne sont-elles pas fondamentalement inspiratrices du Discours schizoïde ? L’humain se fermant sur lui-même et se soumettant joyeusement à la triple tentation du puissant esprit, Prince de ce Monde... Terrible humour de l’histoire... En cette même terre russe, 40 ans séparent la conception du poème le ‘Grand Inquisiteur’ de Dostoievski de sa prophétique réalisation en 1917 par Lénine. Le Goulag... 

▅   Contre le vertical enracinement créateur d’humanité, antagonisme radical de la schizoïdie, l’acharnement s’est fait extrême. Là, de cette intériorité, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités. Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C’est ontologiquement impossible.

▅   Il faut d'abord que le fils prodigue se trouve empêtré dans un abîme de misère. Alors il réfléchit... Ensuite peut venir le cri du cœur: "Père j'ai péché !"


E

Progrès ?

▅   Dans l’espace judéo-chrétien, le ‘progrès’ se déployait d’abord à la verticale. Même lorsqu’il touchait aux choses les plus terrestres. Nous l’avons logé dans l’horizontale. La dynamique jouait alors en
alliance. Quelque chose de cette dynamique demeure même lorsque l’alliance est rompue.

▅   Descartes:
“Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.” Le destin d’une telle maîtrise et d’une telle possession était promis à la croissance. Cette montée d’euphorie allait prendre le nom désormais prestigieux de ‘Progrès’.

▅   Il faut prendre la mesure de ce troisième règne, prométhéen, que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d’articulation. Un système d’outilité. Un système exponentiel
producteur de progrès.

▅   Substitut de l’Espérance chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit ‘Progrès’. Avec une Majuscule. Elle déborde largement le fait du progrès pour se faire
idéologie. Et même idéologie dominante.

▅   Depuis la révolution du Néolithique le système d'outilité a fonctionné dans l’équilibre d’une homéostasie. Il s’est simplement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à l’exponentialité galopante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort. Cette croissance exponentielle induit l'idée de 'progrès' et l’idéologie du ‘progressisme’.

▅   Pourquoi ça ne marche pas ? Eh bien ça marcherait
si... Si, effectivement, l’espace englobant du système exponentiel et les possibilités de cet espace étaient infinies. Si, effectivement, le système exponentiel pouvait fonctionner à l’infini, sans jamais rencontrer de limite.

▅   Les ‘Lumières’ étaient singulièrement aveugles sur les limites !
L’homme schizoïde se croyait sorcier; il n’était qu’apprenti. Il s’est illusionné sur l’infini. Confondant son petit monde – englobé – avec l'infiniment infini – englobant – du tout de la nature et du cosmos. Il ne voyait plus que les limites intérieures à dépasser et effectivement dépassables. Il ne voyait pas les limites extérieures de son englobant, celles de la totalité réfractaires au dépassement. Bref, il ne voyait pas de limite aux possibles prouesses de son système d’outilité exponentielle. Jusqu’au moment où la réalité rappelle à ce système qu’il n’est qu’englobé et qu’il va se trouver coincé dans son englobant écosystème.

▅   Nous faisons de plus en plus l’expérience d’un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons physiques. L’expérience
physique, donc, d’un impossible. Toutes nos euphories du ‘progrès’ se voient piégées. Physiquement ! Puisque voilà ébranlé leur commun fondement. Le système d'outilité exponentielle est coincé dans la finitude incompressible de l’écosystème.

▅   A l’intérieur du super-organisme écosystémique, le système matériel de notre outilité exponentielle – l’outil de notre ‘progrès’ ! – fonctionne en parasite. Non seulement il fonctionne en parasite mais encore en parasite prodigue. Son gaspillage étant à la (dé)mesure de son exponentialité. Tout vient, en effet, de notre écosystème. Tout ne vient
que de lui. L’énergie, les matériaux, le recyclage, l’absorption des déchets...

▅   Nous nous trouvons piégés entre l’
exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème. La démesure du système d’outilité exponentielle se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu’un système puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel ne fonctionne qu’en vue de son propre blocage.

▅   La foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que pratiquement la seule forme de mécréance qui n’est pas tolérée par la modernité soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible et où se jouent les sacralisations. Mais pour combien de temps encore ? Devant notre progressisme piégé ? 


▅   Enfermé dans l’incontournable limitation du ‘progrès’ piégé, le désir humain ne peut pas ne pas s’y piéger lui-même. Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l'infini.

▅   L’outil du progrès est coincé
physiquement. Mais il l’est encore plus moralement. C’est en effet de façon injuste qu’il fonctionne.

▅   Nous avons péché. Nous nous voulions
maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.


F

Envahissement de l’absurde

▅   La tragique enflure de l'étrange au cœur de notre modernité est coextensive à la perte des liens. “Que m’est-il arrivé ?” pense Grégoire Samsa au matin de la
Métamorphose. “Que m’est-il arrivé ?” pense avec lui notre modernité après son rêve.

▅   L’absurde naît de l’enfermement. Lorsque les existences schizoïdes se retrouvent
sans lien avec l’être total, sans lien avec la raison totale, sans lien avec le sens total. Reste alors l’être cassé. L'absurde en emplit les interstices. Reste la tâche impossible de rassembler les morceaux de la raison éclatée.

▅   Reste la nausée.
Un ‘de trop’ sans queue ni tête, c’est-à-dire sans raison. Quelque chose comme un excrément ontologique.

▅   Si Dieu n’existe pas, il faut un dieu quand même. Ou bien alors le néant est total. Et l’absurde lui-même n’a plus de sens ! Or l’absurde crie. Et c’est l'homme qui crie à travers lui...

▅   Que reste-t-il à l’homme ? Vivre sans appel. Vivre seulement avec ce qu’il sait. S’arranger de ce qui est. Ne rien faire intervenir qui ne soit certain. Regarder les limites en face. Comme Sisyphe
Lucidement. Courageusement.

▅   Les
existentialismes soulignent l’irréductible antagonisme entre l’essence et l’existence. D’un côté, le ‘ce que’ explicable, définissable, contournable, logique et intelligible, déductible et réductible, déterminé selon des relations de nécessité. De l’autre côté, le ‘que’ inexplicable, incontournable, qui ne peut jamais que se rencontrer et qui est toujours de trop, surprise illogique, irréductible facticité, contingence... Mais ce ‘que’ des surgissements gratuits de l’être est-il nécessairement absurde ?


G

Sens ou non-sens

▅   Jamais autant qu’aujourd’hui risquions-nous l'asphixie spirituelle.
Pourtant n’a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens ‘constitué’ un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens ‘constituant’. Le sens qui donne sens.

▅   Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l’universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances.
Jusqu’où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie des espaces paternels ?

▅   Notre grand péché, le péché contre l'écosystème du souffle a été de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner notre 'système' en clôture, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie autoproductrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs, donc, de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.

▅   Désormais nous attend une tâche tantalesque. Après la perte du lien total,
il nous reste à nouer le sens en totalité finie. Essayer d’intégrer l’inintégrable en cette finitude. Rafistoler l'être désarticulé. Désespérer devant ce qui reste, sans recours, l’étrange absolu, l’absurde.

▅   Le signifiant devenu orphelin... Désormais
il y a la loi du langage qui régit l’ordre du signifiant et partant du symbolique. Le sujet est réduit à l’objet, le conscient à l’inconscient, la liberté à la nécessité, et finalement le sens au non-sens.

▅   Il fallait bien à cette schizoïdie son discours auto-justifiant. C'est ainsi que prolifère le discours bien-portant.
Reflet de l’idéologie du plein qui évacue les béances et les questions impossibles...

▅   Notre 'lucidité'
, aujourd’hui, voudrait se contenter de vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé.

▅   Pourquoi l’état ‘paradisiaque’ reste-t-il aux franges de la vie ‘normale’ ? Pourquoi l’humain ne peut-il être sans cette
distance entre lui-même et lui-même ? Pourquoi bonheur et répression refusent-ils le divorce ? Face à ces contradictions et à ces impossibilités, la tentation est grande de chercher son salut dans le retour du Dionysiaque...

▅   Les liens étant rompus, l’homme, nécessairement, glisse du côté de l’irrationnel. Cela commence par les antagonismes
qui se mettent à proliférer. Entre l’esprit et la vie. Les puissances du corps et de l’âme qui, jusque là, savaient allier leurs différences, se mettent à jouer l'une contre l'autre. Chacune perçue comme aliénant l’autre.

▅   Les péché capitaux.
Traditionnellement on en compte sept. L’orgueil, l’envie, la colère, l’avarice, la luxure, l’intempérance, la paresse. On les croit d’un autre âge. Leur actualité est plus brûlante que jamais. Ils piègent notre désir. Ils le piègent à sa racine.

▅   L’homme est un
vivant infini. Sa béance est infinie et reste insatiable à l’infini. C'est ce que le désir schizoïde refuse d'accepter. La source chaude et le puits froid du désir humain transcendent la simple immanence. Ils ouvrent vers un au-delà et un en-deçà qui sont de l’ordre du sacré. Le mystère de la source absolue du sens qui fait vivre. Le mystère de l’insondable béance humaine.


H

Mort de l’homme ?

▅   Questionnement typique de la clôture moderne. Notre biosphère ne serait-elle qu’un événement particulier, imprévisible et improbable, explicable seulement à partir de son existence factuelle et non pas à partir d'un 'autre' préalable à cette existence ? L’homme simplement le fils du hasard et de la nécessité
? Nos angoisses existentielles seulement le fruit d'une illusoire et fallacieuse projectivité de la passion humaine accompagnée du refus de vivre dans les strictes limites de l'objectivité scientifique ?

▅   A la racine de l’humain y a-t-il autre chose qu’une 'raison' brute sans pensée ni penseur, une règle sans législateur, un langage sans parole et sans locuteur ? C'est ainsi que l’approche
structuraliste veut réduire l’homme à n’être qu'un texte clos sur lui-même. Dans la clôture du même, l’autre, à savoir l’homme, ne rencontrerait jamais plus que la finitude du même et se retrouverait ramené archéologiquement au ça-même qui révèle la radicale vanité de son projet. Que peut-il rester de l’homme, que peut-il rester du spécifique humain ainsi réduit à la radicale insignifiance de la structure fonctionnant pour fonctionner dans l’absolue finitude de la clôture ?

▅   Quelle image de soi peut bien avoir l’enfant prodigue en se mirant dans les flaques troubles de son enclos ? Les Maîtres du soupçon
se chargent de lui renvoyer les reflets de sa vanité. Après le divin, voici l’humain soupçonné. Dans ses hauteurs et dans ses profondeurs.

▅   A l’encontre de l’euphorie des progressismes militants et triomphants, un cri de catastrophe. Nietzsche. Comme un déchaînement de folle démesure prise au piège de l’anthropocentrisme schizoïde. Une passionnée revendication des acuminales sur-possibilités de la belle bête qui ose se dire homme. A travers un infini soupçon de tout ce qui, au cours des temps, s’est arrogé un titre de grandeur. Tragédie d’un destin qui ne s’ouvre furieusement au sur-humain que pour se retrouver plus furieusement encore dans la clôture de l’humain, trop humain. Lucidité ou illusion ?

La destinée de l’Occident né de mère grecque et de père judéo-chrétien, peut-elle jamais retrouver la maternelle innocence de Dionysos ? Après une si longue nuit de lutte avec l’Ange...

▅   Toute la perspective classique pense l’homme à partir de la conscience maîtresse d’elle-même. A la fois norme et critère de la connaissance vraie, de la création belle et de l’action bonne. Cette belle certitude se voit minée par la théorie psychanalytique
qui englobe la conscience dans un plus vaste inconscient et livre l’euphorie humaniste aux mystérieuses forces des profondeurs obscures.

▅   L’homme, dans la perspective naturaliste qui est celle de Freud, n’est qu’une tranche de la dynamique évolutive de la vie. Une tranche particulière, cependant, puisque s’y livre un combat. L’affrontement d’un hétérogène énergétique. Conflit entre les pulsions instinctuelles et les exigences. Conflit entre l’être et le devoir-être, entre la nature et la culture, entre le plaisir et la réalité, entre les instincts biologiques et les valeurs logiques, éthiques et esthétiques, entre la spontanéité dionysiaque et les règles sociales avec leurs interdits, entre l’immédiateté de la jouissance et l’acquis éducationnel, entre les tendances naturelles et les projets conscients... Enfermée dans son espace strictement ‘naturaliste’ l'anthropologie psychanalytique
n'a pas fini de se battre avec la question de savoir comment la nature a pu engendrer cette réalité contre-nature qu’est la culture ?

▅   Depuis toujours il y avait
en archè un ‘Je suis’. Il nous reste aujourd'hui un ‘ça’. Nous avons troqué le mystère du Père contre la fiction d’Oedipe. Et celle-ci, à son tour, se révèle superflue. Reste l'inconscient orphelin... Désormais nous n’avons plus besoin de père. Puisque ‘ça’ marche tout seul !

▅   Fils du néant... La parole est à partir d’un ‘ça parle’. Le ‘ça parle’ est à partir du manque. Et le manque est à partir du néant. Comme si la modernité prenait toute la mesure de sa schizoïdie !

▅   Voici l’homme réduit à n’exister qu’en tant que situé dans le champ du savoir. Le savoir, c’est-à-dire la totalisation en clôture de la connaissance humaine sur elle-même. Le savoir sur l’homme prend la place de l’homme. La boucle se boucle. Exit le sujet. Mais peut-il avoir un autre destin dès lors qu’il est réduit à une simple
figure du savoir, à la fois ‘étudié’ par l’anthropologie et ‘constitué’ par elle ? Toute autre possibilité d’exister lui ayant été refusée, l’homme n’existe plus que repris dans la clôture de son propre possible !

▅   Exit l'homme ? Mais, finalement, peut-on faire mourir autre chose que ce qui est déjà mortellement constitué dans la mortalité ? Quel homme la modernité a-t-elle fait naître ? Et quel homme, aujourd’hui, se meurt ?


I

Dieu chassé et refoulé

▅   Il faut remarquer la signification radicalement originale de l’
athéisme occidental. Un tel athéisme n’est possible qu’à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme révélé divin, peut réellement se substituer à Dieu ? Qui d’autre que l’homme révélé ’fils’, peut véritablement vouloir tuer le Père ?

▅   La schizoïdie des filles et des fils de Dieu s’est liguée contre le Père. Il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse – chasser Dieu de notre espace de stricte ’humanité’. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop donc, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit !

▅   En ses profondeurs il s’agit d’un refoulement
. Car celui qui est ainsi refoulé a été ’connu’, au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré à travers une expérience historique reprise en culture.

▅   La lutte avec l'Autre invaincu... Le combat de Jacob avec le protagoniste invisible n’en finit pas. Il laisse le protagoniste visible avec la hanche démise. Une rupture des articulations à tous les sens du mot, plus manifeste que jamais aujourd’hui en cette fracture de l’histoire.

▅   Il faut avoir la lucidité d’aller jusqu’en
archè de notre modernité. Contre les interdits par lesquels cette modernité protège ses illusions. Tout est écrit. Tout n'est pas encore compris ! La révélation judéo-chrétienne en sait beaucoup plus sur l’homme que la modernité schizoïde. Et en plus elle sait pourquoi la modernité ne sait pas. Et, comble de tout, elle sait pourquoi il lui est 'interdit' de savoir.

▅   La profonde dramaturgie joue le dernier acte sacrificiel de la violence théurgique 
en sacrifiant le sacré. En expulsant le révélateur du mécanisme de la violence grâce à un ultime mécanisme de la violence sacrificielle. En mettant à mort l’expulseur de la violence par un suprême acte de violence. Voilant ainsi et dévoilant son essence radicalement religieuse.

▅   La théologie niée ne fait pas l’économie de la théologie. Au contraire. Les plus extrêmes efforts de la modernité n’arrivent jamais à occulter l’irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine. Seulement le drame sacral s’y joue en béance. A travers quelque chose comme une 'négative théologie négative'.
 


J

Espérance ?

▅   C’est par son contraire que nous savons ce qu’espérer veut dire. Il faut commencer par prendre la mesure de notre espace que délaisse l'espérance.


▅   Mais nos impasses, si cruelles soient-elles, nous laisseraient-elles irrémédiablement sans recours
? Et si, très profondément, elles étaient 'défis' pour nous pro-voquer plus loin ?

▅   
Existe-t-il pour l’homme un bonheur sans limites et partant sans maîtrise des limites ? Au cœur de nos sociétés d'enfants gâtés n'est-il pas urgent et salutaire de redécouvrir la distance
entre bonheur et bonheur ?



  

 

 a n t h r o p o l o g i e      c h r é t i e n n e    —    v o l u m e s

volume I   La maison du sens
volume II   La matrice de l'humain
volume III   La traversée de la différence
volume IV   L'aventure de l'Occident
volume V   Impasses
volume VI   Béance
volume VII   L'homme passe l'homme
volume VIII   Le fin-fond divin en toi
volume IX   Etat de grâce
volume X   Création nouvelle