VII

 

L’HOMME PASSE L’HOMME

L’homme est-il authentiquement homme ailleurs qu’à la verticale de lui-même ?
Dans le dépassement.



L’humain est comme une blessure au flanc de la nature. Singulier vivant que l’homme, qui n’est réellement chez soi que là où il n’est pas encore.


A

Transcendance

▅   Un enfant d'ailleurs... Le surgissement du spécifique humain est
en rupture d’évolution. Tout se passe comme si une page se tournait sur sa simple animalité. Comme si l’évolution jouait désormais sur un autre plan. Comme si autre chose prenait le relais du purement génétique.

▅   Fait irruption une nouvelle dynamique tendancielle, un
éros spécifique, fils d’abondance et de pauvreté, qui n'a de cesse de monter et de monter encore et toujours. D’où peut venir à l'homme ce tropisme vers le haut ?

▅   L’animal a cette extraordinaire faculté d’être complétement chez soi dans la nature. Il lui dit un ‘oui’ d'absolue confiance, sans soupçon et sans question. Il vit en harmonie totale avec elle. Pourquoi l’homme est-il si
différent ? Pourquoi l’humain authentique ne peut-il se réaliser que dans l’exode hors de la plénitude animale ?

▅   L’homme occidental, né de mère païenne et de père judéo-chrétien, engendré à travers l’extrême tension dialectique entre ses composantes et ses exposantes,
 porte dans ses ‘gênes culturels’, exacerbée à l’extrême, une profonde dynamique de transcendance.

▅   Cette dynamique, cependant, à travers un vaste mouvement historique dont on peut simplement retenir ici trois moments ou trois actes, s'est de plus en plus enfermée sur elle-même et bouclée en schizoïdie.

▅   Devenus allergiques à nos exposantes,
il nous reste les nostalgies pour nos sécurisantes composantes.
 
▅   L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en crise. C'est un Autre pro-vocant
qui le défie au dépassement.

▅   C’est dans l’extrême tension de la verticalité sacrale
que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Seul le ‘divin’ ouvre la différence à travers laquelle l’humanité peut advenir. Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’exode de ce primate vers l’humain ?

▅   Que la Parole de Dieu dans la Bible prenne la forme d’une histoire – l’Histoire sainte – est lourd d'extrême signification. A travers toute l’expérience humaine, c’est dans la Bible et dans la Bible seulement que ce 'hors de' et cet 'en avant'
trouvent leur pleine pertinence. Un peuple peut-il s’aventurer aussi loin avec son Dieu sans qu’il n’en soit marqué au plus profond de son être et de sa culture ?

▅   Pour les païens, tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le retour vers l’origine. Dans laBible, l’essentiel est
en avant. L'Exode est l’expérience originaire et la lumière centrale de son écriture. L’Esprit ne cesse d’y crier: “va !”

▅   L’homme chrétien, dans son rapport à la transcendance,
expérimente la démesure de Dieu qui le pro-voque à la démesure. Non pas une petite ‘démesure’ à taille humaine qui, au fond, ne fait que tourner furieusement en rond pour s’exacerber dans son impossible, mais la démesure qui grandit l’homme, au-delà de lui-même, à l’infini.

▅   Face à Descartes qui articule avec grande hardiesse le Discours qui va se faire dominant, voici Blaise Pascal.
Incroyablement moderne. En même temps incroyablement lucide sur les clôtures et les béances de cette modernité. Dissident des clôtures, il témoigne de l’ouvert, abrupt et vertigineux, d’un autre ordre.

▅   L'homme passe infiniment l'homme. L'aphorisme de Pascal dit avec génie l'essentiel de la condition humaine. L’homme hors de soi. L’homme en avant de soi. Très, très loin en avant de soi.

▅   Du ‘même’ clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut être. C’est la différence de l’ ‘autre’ qui pro-voque le ‘même’ à son propre dépassement. Et l’é-duque vers son accomplissement. La traversée de la différence
est proprement créatrice de l’humain en exode.

▅   De cet exode, les ‘Confessions’ de saint Augustin, à leur manière, traduisent la fervente urgence. Le cri d’une âme que brûle la
distance d’avec son Dieu.

▅   Elles sont là, au plus profond de l’humain. Elle sont données avec l’humain. Personne ne peut les détruire. Aucune critique ne les atteint dans leur racine. Les négativités elles-mêmes ne font que conforter leur inviolabilité. Et même Dieu n’arrive à rien faire d’autre avec l’homme que de partir de là. Elles sont infiniment plus fortes et plus abondantes qu’il n’y paraît, les ressources d'espérance.



B

La transcendance hindoue

▅   Il n’existe pas d’humanité qui ne soit, à sa manière, ouverte à la ‘transcendance’. Quasiment à titre d'exemples, nous nous en tiendrons ici à quelques lignes de force dans les trois ‘espaces’ de l'hindouisme, du bouddhisme et de notre modernité occidentale.

▅   Un clivage sépare les deux espaces hétérogènes,
celui de l’Inde et celui de l’Occident. Certains contenus peuvent sembler identiques et obvies. Mais la différence des espaces, c'est-à-dire des contenants, leur donne chaque fois une signification spécifique. C’est dire la difficulté, pour un Occidental, d’entrer dans la compréhension vraie de l’hindouisme.

▅   A la fois
immanent au monde et transcendant, est l'UN, le brahman, la réalité suprême, le réel par excellence. Il ‘est’ de façon absolue. Transcendant tout, il est plus grand que le plus grand. Immanent à tout, il est plus petit qu’un grain de riz. Il se meut et ne se meut pas. Il est loin et il est proche. Il est sans commencement et sans fin. Il est au dedans de tout. Il est au dehors de tout. Au-delà du devenir et du non-devenir. En lui l’extérieur et l’intérieur sont un. Le brahman est le souffle du cosmos, l’âtman immortel. Chaque être humain participe de cet âtman qu’il expérimente au plus profond de soi.

▅   Face à l’Un se tient le multiple
du cosmos et de tout ce qu’il contient. Pure apparence phénoménale et sans réelle consistance, le multiple n’est qu’une simple émanation ou dégradation de l’Etre primordial. Fondamentalement il n’y a donc qu’un seul ordre du réel. Ce monisme qui identifie l’Absolu avec la totalité de l’être du cosmos, de la nature et de la vie, et, partant, ignore radicalement la ‘contingence’, est aux antipodes de la vision judéo-chrétienne où règnent deux ordres radicalement différents. Dieu, l’Absolu, et, infiniment autre, le monde contingent. Entre les deux, l’acte divin de création qui fait surgir sans nécessité aucune, donc gratuitement, l’être créé à partir de rien.

▅   Le
monisme est sans doute la tentation permanente de l’esprit humain qui tend à tout identifier et à tout intégrer dans l’ordre du ‘même’. En excluant le radical ‘autre’. Mais quel sens peut alors avoir la ‘transcendance’ ?

▅   Le salut, en régime hindou, consiste en l’identification de l’
âtman avec le brahman. Une telle union ne se réalise qu'à travers la purification d’une succession de réincarnations. Celles-ci sont nécessaires pour se libérer de tout ce qui est terrestre, pour se purifier de ses fautes antérieures et pour obtenir ainsi la délivrance finale. Tous les êtres vivants, qu'ils soient  dieux, hommes ou animaux, sont de nature identique. Ils sont soumis pareillement à la loi de la transmigration. Certains, peu nombreux, peuvent, au cours d’une seule vie terrestre, prendre conscience de l’identité de leur atman avec brahman et donc être sauvés. Mais le court laps de temps dévolu à l’âme est en général insuffisant. Des existences successives sont donc nécessaires. Etapes d'une longue pérégrination de l’âme en marche vers la libération totale.

▅   Au centre du système gît une sorte de 'fatalité' morale, le karma, fruit ou conséquence des actes bons ou mauvais. La
loi du karma, dogme central de l’hindouisme, affecte très profondément l’âme et lui impose la nécessité de subir une renaissance nouvelle dans le mouvement ascendant ou descendant du cycle des réincarnations. Cette nouvelle naissance est déterminée par la qualité des actes posés au cours des vies précédentes. C’est en effet le karma seul, c’est-à-dire quelque chose comme une nécessité impersonnelle d'ordre moral et non pas la liberté personnelle, qui décide du destin de chacun.

▅   La ‘personne’ humaine, dans l’hindouisme, n’a pas le même statut ontologique que dans le christianisme. La notion de ‘liberté’, et partant celle du ‘péché’, y sont donc de nature très différente. Le péché
hindou n’est pas atteinte volontaire à une Personne divine, mais simple transgression, quasi mécanique, des règles qu’impose la nécessité morale.

▅   La philosophie sous-jacente – l'ontologie ! – de l’hindouisme implique que le mental
crée tout, aussi bien les objets de la veille que ceux du rêve. Dans une telle perspective qui, en Occident, pourrait être qualifiée d' ‘idéaliste’ et de ‘phénoméniste’, l’ensemble de notre monde empirique n’est qu’une sorte de vaste songe cosmique. Tout n’est ainsi que production mentale et n’a pas plus de valeur qu’un rêve. L’univers tout entier n’est finalement et fondamentalement qu’une illusion.

▅   Par contraste, le Dieu créateur de la Bible fait être, à partir de rien, un
réel avec sa consistance propre, sa valeur spécifique et son autonomie. Non pas un ‘reflet’ ou une ‘projection’ d’un ‘même’, mais un nouvel ‘autre’ irréductible.

▅   L’illumination, état suprême du salut hindou, tend vers 1’identification avec l’Absolu. Le grand obstacle à cette illumination est L’
ignorance. Or le salut ne peut être que dans la connaissance. Si l’homme veut échapper à la nécessité de renaître continuellement, il lui faut  impérativement sortir de son ignorance.  L’homme est habituellement trompé par la duperie du monde. Or celui-ci n’est qu’un fragment fugace du vaste univers de brahman qui se dérobe éternellement à sa connaissance. C'est ainsi que l'homme prend pour 'réel' un monde qui n’est que maya, c’est-à-dire illusion.

▅   Le panthéon
védique comprend un nombre déconcertant de divinités aux formes les plus diverses. Dans cette vaste mythologie aussi complexe que celle des Grecs ou des Romains, se côtoient des divinités comme Varuna, le maître du ciel qui soutient les lois cosmiques et morales, Rudra le ‘puissant’, Agni, le dieu du feu et du sacrifice, Prajâpati, l’ordonnateur, Indra, le dieu de la guerre, de la tempête et des grandes pluies bénéfiques, Usas, la déesse du breuvage qui rend immortel, Visnu, le dieu solaire... Ces divinités ne sont pas absolues. Au-dessus d’elles, en effet, règnent l’ordre cosmique et l’ordre moral dont les dieux ne sont, au fond, que des personnifications de différents aspects de la Réalité ultime du cosmos. Un polythéisme unifié par l’absolu de l’Un.

▅   Pour réaliser l’Un, il faut d’abord renoncer au Soi, à la force, à l’orgueil, à la colère. Devenir
serein. Impassible. Ne plus souffrir... Ne plus désirer... Atteindre la sérénité...

▅   La sagesse hindoue assigne comme but à l’existence la libération du cycle infernal des métempsycoses. Pour y parvenir, il y a les voies du yoga. Il en existe trois principales appelées aussi ‘marga’. La première est celle de l’action désintéressée,1e
karma-marga. La seconde est celle de la connaissance, le Jnana-marga. La troisième est celle de la dévotion, le bhakti-marga. Loin de s’exclure, ces trois voies se complètent. Leur choix est dépendant des tempéraments plutôt spéculatifs, actifs ou affectifs.

▅   Dans la quête de délivrance, à travers de multiples tâtonnements, se découvre une voie nouvelle. La voie de la
bhakti ou de la dévotion. Par le passé, les bonnes œuvres et les exercices du yoga suffisaient pour aboutir au parfait renoncement de soi-même et atteindre ainsi sa libération. Avec la Bhagavadgîtâ, l’homme, incapable de se sauver par lui-même, appelle la 'grâce' divine. Et avec elle l’union à Dieu et son amour.


C

La transcendance bouddhiste

▅   Etonnante ontologie où l’absolu du réel s’identifie à la
douleur. L’essentiel de la révélation du Bouddha, ce qu’on peut appeler le ‘Credo’ bouddhique, tient en quatre vérités. L’existence de la douleur. L’origine de la douleur. La cessation de la douleur. Le chemin qui mène à la cessation de la douleur.

▅   L’origine de la douleur se trouve dans l'ignorance.
Elle est le premier chaînon d'un long cycle fatal: ignorance - karma - conscience - nom et forme - organes des sens - contact - sensation - désir - attachement - existence - naissance - vieillesse et mort. Avec leur suite de soucis, de lamentation, de misère, de souffrance et de désespoir. Il n'y a donc que l’éradication totale de l’ignorance qui produise la cessation des karmas et, avec eux, la suite fatale de souffrances. Comme dans l’hindouisme, le ‘salut’ est donc ici encore de nature ‘gnostique’.

▅   La naissance est un mal et la re-naissance une malédiction. Dans la mesure où le désir
porte sur les choses de cette existence, sur la naissance et sur la vie, il ne peut mener qu’à la frustration, la douleur et la mort. Ici le contraste est éclairant: une telle approche est aux antipodes de la perception biblique où fécondité et naissance représentent une incomparable bénédiction.

▅   Dédaignant les théories spéculatives des hindous sur la nature du réel, sur l’identité de l’
âtman et de brahman, sur la fusion du Soi et de l’Absolu, le bouddhisme propose une doctrine pratique de salut accessible à tout homme. Seules sont essentielles les quatre vérités fondamentales. Toutes les spéculations d’ordre métaphysique doivent être écartées comme des questions inutiles. Et même, face à l’urgence du salut, non seulement inutiles mais néfastes.

▅   Les 'êtres' n'esistent pas à proprement parler en un tel phénoménisme. Encore moins quelque chose comme un ‘Etre suprême’. Il ne saurait donc y avoir ni ‘révélation’, ni ‘foi’, ni ‘grâce’. Reste seulement la découverte par le Bouddha d’une vérité qu’il enseigne et que les disciples transmettent. L'athéisme
bouddhique est une sorte d'agnosticisme pratique. La question d’un Dieu personnel ne s’y pose pas. La seule présence transcendante au centre même du monde est celle de la ‘sainteté’ parfaite et libératrice.

▅   Ce n’est que ‘purifié’ que le vivant se libère des cycles de l’existence. L’essentiel du salut se joue donc entre le pur et l'impur.
Face, surtout, aux possibles impuretés de l’esprit. La cupidité. Le désir. La méchanceté. La colère. La malveillance. L’hypocrisie. Le dénigrement. La jalousie. La tromperie. La ruse. L’obstination. L’impétuosité. La présomption. L’arrogance. La suffisance. La négligence...

▅   Le vrai programme de la maîtrise de soi, le chemin vers l’
Éveil et partant vers le nirvana, est le chemin à huit branches ou le chemin des huit Vertus. Il s’agit des stades à franchir pour parvenir à la Délivrance totale. Ces branches sont symbolisées par les huit rayons de la roue, symbole puissant dans le bouddhisme.  

▅   Ce chemin à huit branches vers l'Eveil est également un chemin du milieu. Il s'agit d'un sentier ardu qui traverse victorieusement les 'pour' et les 'contre' en se gardant des possibles dérives unilatérales.

▅   Le bouddhisme veut être une
voie. Pour se mettre en route il est utile d’avoir un bon moyen de transport. Plusieurs 'véhicules' (yâna) ont ainsi vu le jour au cours des vingt-cinq siècles d’existence du bouddhisme. Les deux plus importants sont le Hînayâna ou ‘Petit Véhicule’ et le Mahâyâna ou ‘Grand Véhicule’.

▅   Le
Mahâyâna, le ‘Grand véhicule’, est un peu le ‘Nouveau Testament’ du bouddhisme. Avec lui s'ouvre une toute nouvelle éthique plus universelle. C'est ainsi que tous les vivants, et pas seulement les ‘parfaits’ ou les moines, sont destinés au salut. Tous, en effet, sont appelés à devenir ‘bouddha’, grâce à la solidarité dans la sainteté des ‘Grands Compatissants’.

▅   Etonnante figure que celle du Bhodisattva.
Elle surgit pratiquement contemporaine de Jésus Christ. Il s'agit d'un ‘bouddha’ en devenir – le dalaï lama du Tibet en est une incarnation – qui transfère sur les autres une partie de ses mérites afin de rompre l’enchaînement du cycle de leurs renaissances. Un bhodisattva fait le vœu héroïque de ne pas atteindre le nirvâna tant qu’il reste des êtres à sauver.

▅   Les vivants au rouet... La vie est souffrance. La souffrance engendre le désir. Le désir engendre la douleur. Jusqu’à la sortie du piège, jusqu’à sa ‘libération’, l’homme se débat inlassablement enchaîné dans le
samsâra, la roue fatale des réincarnations. Chaque tour du cycle représente une réincarnation et chaque état de réincarnation une souffrance. La 'Roue de l'existence'  – elle est figurée avec beaucoup de réalisme sur grand nombre de tableaux ou ‘tanghas’ – trace le destin des vivants que leur karma retient prisonniers des cycles des naissances et des morts.

▅   Qu’est-ce qui renaît exactement dans l’autre existence ? Il ne faut pas confondre 'renaissance'
avec ‘transmigration'. Car rien ne ‘transmigre’ au cours du processus. C’est comme d’allumer un feu à partir d’un autre. Le premier feu ne transmigre pas dans le second. Un poème appris d’un maître ne transmigre pas de celui-ci à son élève. C’est de cette même manière que la renaissance a lieu sans transmigration. Seul passe dans une nouvelle existence ce qui est en dépendance. Aucun élément de la dernière existence ne passe dans la nouvelle sans causes contenues dans l’ancienne.

▅   Ce qui est remarquable dans le bouddhisme, c'est l'existence d'une sorte de gigantesque ‘bio-noosphère’ comprenant tous les êtres ‘animés’, visibles et invisibles. Avec, entre eux, une grande solidarité bio-cosmique.
Depuis les éternités, chacun a tourné dans d’infinis cycles. Il n’y a donc aucun être vivant dont il n’ait été l’ami des milliers de fois...

▅   Le très important concept du
karma, repris à l’hindouisme, est ici entièrement remis au pouvoir de l’homme. Tant que la soif de vivre et le désir de jouir ne sont pas éteints, il est impossible à l’homme de se libérer de la vie. Il reste soumis à la loi du karma, qui l’enchaîne dans le cycle des renaissances et qui conditionne la succession de ses existences futures plus ou moins heureuses. Le karma est la résultante des actes accomplis dans le passé d’existences antérieures, ou dans la vie présente, ainsi que leurs conséquences. Ces actes possèdent nécessairement une valeur morale bonne, mauvaise ou neutre. Aussi longtemps que l’homme agit et désire, il forme du karma. Une fois que l’homme a posé un acte, il lui est impossible de revenir en arrière; il en subit toutes les conséquences, bonnes ou mauvaises. Ou bien son action est bonne. Il forme alors un bon karman qui lui permet de renaître dans une situation plus favorable. Ou bien son action est mauvaise. Il forme alors un mauvais karma qui le condamne à renaître dans des conditions plus douloureuses.

▅   Il n’y a pas d’Etre suprême. Il n’y a pas de Dieu. Il n’y a pas de création. Il n’y a pas de plan divin sur le monde. Les substances n’ont aucune entité spécifique. Tout n’est que
phénomènes qui naissent les uns des autres. Tout ce qui existe n’est composé que d’éléments de perception de durée limitée. Ainsi, tout n’est qu’agrégat de phénomènes. Sans ‘essence’. Sans ‘âme’. Anâtman. ‘Dépourvu du Soi’. Tout s’écoule dans un flux douloureux d’apparences insaisissables. Tout Apparaît un jour, déterminé par des causes multiples. Tout se transforme sans cesse et dépérit inéluctablement. Le Principe d'impermanence est absolu. Tout est impermanent. Tout est évanescent. Tout est faux-semblant. Tout est souffrance. Il n’y a que des ‘états’ (d’âme ou de conscience).

▅   Les êtres et les phénomènes sont vides d'existence propre.
Leur réalité est ‘entre’. Tous les phénomènes de l’univers sont interconnectés par une causalité réciproque. Les choses se mettent à exister, à durer et à disparaître dans une interdépendance de causes et de conditions. Dans la perspective bouddhique, le monde est ainsi un système dynamique en perpétuel changement.

▅   Rien n’est créé par une puissance supérieure. Rien n’est par soi. Rien ne persiste dans l’existence. Rien n’est absolument. Tout surgit en dépendance
de l’un avec l’autre. Etant donnée l’existence de ceci, cela arrive. Etant donnée la production de ceci, cela se produit. Nécessairement. Les phénomènes de l’existence cyclique ne naissent pas par la puissance ou la providence d’une divinité mais par suite de conditions spécifiques. Si certaines causes et conditions sont données, s’en suivent nécessairement des effets spécifiques.

▅   ‘Etre’ n’est rien en-dehors de ‘être-conscient’. Ce fondamental
idéalisme est la philosophie de base du bouddhisme. Il se double d’un phénoménisme qui va jusqu’à refuser l’être à l’être, le réel se résorbant en état de conscience

▅   Ainsi donc l'ultime réalité
n’est qu’un état de conscience. Le ‘je’ n’est qu’un état de conscience. La ‘douleur’ – substance du monde – n’est qu’un état de conscience. Le salut se réalise au niveau d’un état de conscience...

▅   Les concepts sont vides
parce que le langage est simplement un système interconnecté de termes qui ne saisissent pas les choses réelles. Ces termes sont simplement en relation avec d’autres. Celui qui reconnaît pleinement ce fait se libère des pièges du langage et hâte sa libération. Une fois qu’on a vu pleinement que les choses sont vides, on n’est plus trompé. L’ignorance cesse et les douze rayons de la roue – les douze états de la causalité en dépendance – ne tournent plus.

▅   Les êtres humains, comme tous les phénomènes, ne sont que des
collections de parties auxquelles on donne une désignation conventionnelle. Mais ils n’ont aucune entité qui perdure. Le 'moi' n'existe pas. Quand on examine les éléments un par un on découvre qu’en un sens absolu il n’y a pas d’être vivant qui puisse être la base pour des fictions telles que ‘je suis’ ou ‘moi’. En d’autres mots, en un sens absolu, il n’y a que des formes et des noms.

▅   Vivre en présence de la mort...
L'évacuer de son horizon, c’est en effet vivre dans l’oubli du dharma, la doctrine de salut. On ne pense plus qu’à cette vie. On est préoccupé par la nourriture et le vêtement. On perd de vue notre essentielle impermanence. Un précieux temps perdu pour le salut.

▅   L’aboutissement d’absolue béatitude, le nirvana, est
béance absolue. Du nirvâna on ne peut se faire qu’une idée négative. Il n’est pas l’infini de l’espace. Il n’est pas l’infinité de la perception. Il n’est pas rien. Il n’est pas idée. Il n’est pas non-idée. Il n’est pas ce monde-ci, ni le suivant, ni aucun des deux. Il n’est ni le soleil ni la lune. Il ne vient pas. Il ne part pas. Il n’a pas de cause. Il n’a pas de commencement. Il est la fin de la souffrance.


D

‘Transcender’ sans transcendance

▅   Singulière redécouverte
du ‘trans’ judéo-chrétien, au creux de notre culture, là précisément où Karl Marx semblait avoir irrévocablement clos le débat. Un des tournants significatifs à cet égard se situe en l’Ecole de Francfort. Il s’exprime probablement avec le plus de pertinence dans le livre qu’Ernst Bloch publiait en 1968: Atheismus im Christentum, avec le sous-titre: Zur Religion des Exodus und des Reichs. Mais c’est l’ensemble de l’œuvre de ce penseur qui est fortement marquée par ce thème. Oui ou non l’Aufklärung a-t-elle le dernier mot sur les authentiques dimensions humaines ? Cette quatrième partie du volume VII veut être un dialogue critique avec les étonnantes perceptions de Ernst Bloch. Un chrétien ne peut que gagner à travers une telle confrontation.

▅   La catégorie d’
histoire représente une nouveauté radicale. Elle n’est pas grecque mais biblique. C’est la Bible, et la Bible seule, qui ouvre réellement la dynamique historique. L’histoire au sens où ce qui est ‘à faire’ l’emporte sur ce qui est ‘fait’, où ce qui ‘doit être’ l’emporte sur ce qui ‘est’. Cela commence avec Yahvé créateur. A aucune autre divinité n’a été attribué une prouesse aussi énorme, à savoir faire surgir du néant un infini de nouveauté. Et quel homme ne crée-t-il pas ? Avec une liberté qui se rit des destins. Cette liberté d’homme ‘acteur’ sans être agi. La liberté du serpent aussi et celle du péché. Un souffle nomade et prophétique à l’étroit dans toutes les installations. Toujours insatisfait. Toujours ‘hors de’. Tendu en avant vers les extrêmes eschatologiques. Incessamment appelé à la décision et à la conversion. Exode incessant en marche vers une nouvelle terre et de nouveaux cieux. Départ d’une ontologie du ‘pas-encore-être’. L’utopie...

▅   Le problème de la composition de la Bible à partir de textes d’âge variable, de courants et des traditions différentes voire divergentes, intéresse particulièrement Ernst Bloch. Il essaie d’y discerner les 'vestiges rebelles'.
Derrière le texte officiel établi par la caste sacerdotale en fonction de l’orthodoxie rabbinique. Un arrangement ‘théocratique’ donc qui souligne la ‘transcendance’ du dieu des prêtres et du culte et cache ainsi le spécifique révolutionnaire dont il ne reste que quelque chose comme des “Açores bibliques”, îles vestiges de continents perdus, témoins erratiques d’une “tradition subversive anti-théocratique” ?

▅   Il y a une dynamique prométhéenne
dans la Bible, puissante et cachée cependant. Il s'agit d'écouter cette autre voix. Il faut lire autrement, c'est-à-dire en stricte immanence – mais peut-il en être autrement dans la clôture moderne ? – les textes eschatologiques de l’Ecriture et spécialement le moment central de l’Exode.

▅   Ernst Bloch est décidément séduit par la dynamique christique
dont l’essentiel, selon lui, est eschatologie. Reste alors la dynamique du transcender comme simple verbe sans réalité personnelle et substantielle transcendante. Un simple élan vers une ’nouvelle terre’ et de ’nouveaux cieux’. Bref, l’Utopie dans l’histoire, dans la nature, dans le monde, dans le cosmos. Sans le Père. Sans le Dieu vivant et personnel. Le 'divin' réduit à n'être qu'une simple catégorie du possible humain ouvert en avant de soi, l’idéal hypostasié en quelque sorte de ce que l’être humain n'est pas encore.

▅   Athéisme et christianisme, pense Ernst Bloch, se partagent une même valeur fondamentale. L’athéisme est simplement “l’esprit hérétique de la religion”. En chassant toute réalité hypostasiée, en chassant tout ‘Seigneur’, il transforme le topos du ‘divin’ en ‘utopie concrète’,
purement immanente à l’homme. Il dévoile ainsi l’unique et l’ultime mystère de ‘Dieu fait homme’, à savoir le pur mystère de l'homme. Ainsi donc, encore et encore le ’transcender’ sans transcendance. “Entscheidend: Ein Transzendieren ohne Transcendenz.

▅   Récupéré par l'immanence, Jésus est essentiellement signe de l’homme inachevé, ouvert en avant, travaillant à ’ce qui vient. Etonnant fils d'homme.
A la fois veilleur et éveilleur. Signe de contradiction. Subversif.

▅   La dimension mystique en l’homme ne peut être ’opium’ que dans son travestissement. Dénoncée par Bloch, l'erreur marxiste.
Ce que ni Feuerbach ni Marx n’ont compris c’est que sans Dieu l’homme n’aurait jamais accédé à lui-même. Sans cette démesure intériorisée l’animal humain n’aurait pas pu sauter au-dessus de son animalité. Sans cet infini dans le fin fond de l’homme jamais il n’aurait pu y avoir de réelle subjectivité. Pour que l’homme puisse devenir homme il fallait en lui-même cet au-delà de lui-même. Il fallait qu’il se sente d’abord ’sujet’ d’un Seigneur Suprême pour pouvoir devenir ensuite ce ’mauvais sujet’ face à tout seigneur, quel qu’il soit.

▅   Le marxisme ? Au fond, un judéo-christianisme sans Dieu. Ernst Bloch voit l'athéisme occidental
déborder de la transcendance judéo-chrétienne. Alors même qu’il la refoule en prétendant n’évoluer que dans la composante païenne et en dédaignant l’exposante judéo-chrétienne sans laquelle pourtant il n’est pas. L’ouverture de la dynamique dialectique, infiniment créatrice de nouveauté, est-elle possible ailleurs qu’à travers la transcendance judéo-chrétienne ?

▅   La dynamique prométhéenne de la Bible cache et révèle en même temps un Dieu athée.
Un dieu des surgissements. Un dieu des contestations. Un dieu des libérations. Un dieu sans Dieu !

▅   A l’image de ce dieu athée, l’homme peut-il être autre chose qu’athée ? Vive donc le chrétien athée.
Seul un athée peut être un bon chrétien. Seul un bon chrétien peut être un bon athée. Ce paradoxe de Bloch revient comme le Leitmotiv d'une nouvelle approche de la Bible et de ses valeurs ’transcendantes’.

▅   L’Aufklärung manie un optimisme trompeur. Elle n’a aucun sens des négativités. Elle suppose naïvement que l’homme est bon et que la nature est parfaite de part en part. De cet optimisme béat on a ensuite glissé vers cet optimisme militant sous les espèces du marxisme. Mais reste, incontournable, le
mal. Il révèle les terribles limites de l'athéisme radicalement incapable d’y faire face. Les athéismes, en effet, ont eux-mêmes besoin de justification. D’où vient le règne oppresseur de la nécessité ? Pourquoi le règne de la liberté n’est-il pas là d’emblée ? Pourquoi ces lenteurs du processus d’évolution et de développement ? Pourquoi l’affrontement des contraires ? Pourquoi la traversée de la négation ? Aucune de ces questions ne trouve de réponse en disant que Dieu n’existe pas !

▅   
Wo Hoffnung ist, ist auch Religion”. Pour Ernst Bloch l'espérance n’est pas sans religion. Quoi d'autre, en dernière analyse, est fondamentalement capable de résister aux nihilismes ? Où trouver un sens radicalement vainqueur du non-sens ? Où déceler un avenir ouvert sur le réel eschaton ? Où chercher les réponses aux ultimes ’pourquoi’ ? Où rencontrer de quoi dépasser notre impossible lui-même ? N’est-ce pas dans la Bible traversée d'un si profond dynamisme révolutionnaire ? Pour quelle autre raison les pauvres se sont-ils toujours reconnus dans ce livre ?

▅   La pensée d’Ernst Bloch est incontestablement une des pensées les plus fortes et les plus pertinentes de notre récente modernité. Il fallait la considérer plus longuement, d’autant plus qu’elle peut paraître, par plus d’un côté, incroyablement proche de toute notre précédente démarche où il est tant question d’
ouverture et d’exode. Un discernement est cependant nécessaire.

▅   D'avoir trouvé les sources du dynamisme moderne dans le spécifique judéo-chrétien, témoigne de la lucidité de Bloch. Il faut cependant aussi marquer ses limites et ses impasses et constater qu'il est aussi victime d'une dérive. Car ses impossibilités
par rapport à la transcendance sont celles-là mêmes de notre modenité. Ce ‘trans’ si puissamment advenu à l’Occident par la révolution judéo-chrétienne, nous nous sommes mis à le vivre de plus en plus dans la clôture de nos autistes enfermements. C’est-à-dire en immanence. Ne restait plus alors que le trans-pour-nous. Le ‘trans’ dans les strictes limites de notre seul possible fermé sur lui-même. La critique kantienne ne pourra plus le désigner autrement que par le ‘transcendantal’. A Bloch, il reste le simple verbe nu du ‘transcender’. Un ’transcender’ orphelin.

▅   Nous mesurons nos possibilités et nos impossibilités à l’aune de nos enfermements.
 Les plus terribles affectent l'espace mental. Notre clôture s’appelle aussi ‘idéalisme’. Ce qui dépasse notre ‘idée’ ne peut être réel. Un au-delà de notre possible est impossible. Un au-delà de notre pensée est impensable...

▅   Voici donc l'impensable enfermé dans notre pensable.
N’est-il pas dès lors fatal que Dieu – notre Dieu, le Tout-Autre, celui qui est infiniment au-delà de toute idée – le cède aux idoles. Les ‘idoles’ justement. C’est-à-dire nos petites idées – eidolos – à nous. A la mesure de notre possible. A notre image et à notre ressemblance.

▅   Dans les limites de l’immanence, le
transcender lui-même, simple possibilité idéelle, reste ultimement piégé. La transcendance, elle, ne peut être qu’en exode hors de ces limites. Au-delà de l'idée. La pensée, notre pensée, nécessairement, doit y perdre pied. A moins d’admettre que l’ultime englobant du tout soit notre pensée. Mais sur quoi appuyer une telle supposition sinon sur la pensée elle-même ? Cercle vicieux...

▅   Reste le champ infini de l’impensable. L'Autre. Du côté du
réel, bien sûr. Du côté du mystère aussi. Cet Autre, en régime de modernité, reste piégé par le même. C’est, hélas, dans cette trappe que fonctionne le “transcender sans transcendance d’Ernst Bloch. Mais parler d’un ‘royaume de Dieu’ sans Dieu, n’est-ce pas mensonger ? Peut-il signifier, au fond, autre chose qu’un faux royaume de l’homme ?

▅   Il en va comme de la lumière physique. Elle se trouve piégée
par le champ de gravitation dans lequel elle est émise. Tout se passe, en effet, comme si les lumières de notre modernité – si nombreuses et souvent si merveilleuses – restaient prisonnières de la courbure de notre espace du possible et de l’impossible. Cette courbure, nous l’avons vu, peut être dite ‘positive’. Les parallèles s’y rejoignent toujours. D’un point pris hors de l’homme aucune perspective n’est possible qui ne converge finalement vers l’homme. Un monde se totalise en immanence humaine. La somme de cette totalisation est toujours plus grande que... Quelle place y reste-t-il pour la réelle transcendance ? 

▅   L’auteur de ‘
Atheismus im Christentum’ porte très loin sa réflexion sur les clôtures de l’homme moderne. Il voit également avec grande pertinence de quel côté se trouve l’ouverture. Mais ne va-t-il pas forcer l'impossible ? Finalement ne se perd-t-il pas dans les méandres de la caverne ?

▅   Le
'transcender' sans transcendance peut-il être autre chose qu’un leurre ? Oui ou non l’homme ne dépasse-t-il l’homme que pour se retrouver lui-même, sans l’Autre, dans un indéfini en-avant vide ?

▅   
Transcender... Sans rien qui précède et qui dépasse cet acte. Transcender... sans transcendance. Simplement le verbe nu, avec un sujet peut-être, mais sans objet ! Ou avec un objet seulement virtuel. Quelle ‘consistance’ peut rester à ce verbe sans réel objet, c’est-à-dire sans réel complément ?

▅   S’ouvre alors une tâche infinie. Comment, concrètement, rendre à notre ‘trans’ son Autre ?


 

 

 a n t h r o p o l o g i e      c h r é t i e n n e    —    v o l u m e s

volume I   La maison du sens
volume II   La matrice de l'humain
volume III   La traversée de la différence
volume IV   L'aventure de l'Occident
volume V   Impasses
volume VI   Béance
volume VII   L'homme passe l'homme
volume VIII   Le fin-fond divin en toi
volume IX   Etat de grâce
volume X   Création nouvelle