IX

 

ETAT DE GRÂCE

Etat de divine météorologie.
Il fait Dieu en toi.



A

Agapè

▅   Si le choix était entre mystique et charité, il faudrait opter d’emblée pour la charité. Car elle est suprême. Mais déjà une telle alternative est chrétiennement impossible puisqu’il ne peut exister de mystique chrétienne qui ne s’identifie à la
charité. La mystique n’est rien sans la charité. Elle n’a de sens qu’à partir de la charité, dans la charité et pour la charité. Entre vraie et fausse mystique, la charité est donc critère. Discernement des esprits. Jugement.

▅   Le mot 'amour' appelle un discernement. Unique à sa source, en Dieu, il peut, dans l'espace humain, se déployer selon deux dimensions divergentes. Une réflexion sur la différence entre éros et agapè
s'impose ici. Elle donne la clé de lecture d’une authentique mystique chrétienne. En même temps elle préside au discernement des esprits face aux mystiques païennes.

▅   Pascal a profondément perçu l’absolue différence des ordres dans notre univers. Les corps. Les esprits. La charité. Avec la distance qui les sépare.
Infinie des corps aux esprits... Infiniment plus infinie encore des esprits à la charité... C'est-à-dire à agapè. L’amour christique est d'un radical autre ordre. Scandaleusement en rupture avec nos valeurs du même.

▅    La démesure d'agapè
n'est décidément pas à la mesure de notre éros. C'est le plus souvent là où éros prend la fuite qu'Agapè n’a pas peur de se salir les mains, prêt à inventer les mille petits gestes, souvent obscurs, de la charité fraternelle

▅   Agapè est mystérieusement actif au centre de ton humanité. C’est, en effet, en ton coeur 
que l’Agapè de Dieu est répandu par le saint Esprit. C’est là, à la source de toi-même, que tu l’expérimentes et qu’il inspire ton 'être' ainsi que tes engagements.

▅   Agapè est le grand catalyseur de tout ce qui a valeur au ciel et sur terre. Rien ne prend valeur hors de lui. Il est le lien de la perfection.
Par lui toutes les richesses humaines se nouent en gerbe de grâce.

  Parmi les facultés humaines c'est peut-être l'intelligence qui est la plus exposée à fonctionner sous le régime d'éros. Merveilleuse est-elle cependant, et transfigurée, lorsqu'elle s'ouvre en Agapè.

▅   Lors de l’ultime bilan cosmique, que restera-t-il
définitivement de la grande aventure humaine à travers l’espace et le temps ? Où chercher l'absolu discernement ? Quelles valeurs, quelles créations, quels acquis, auront assez de poids pour traverser l’éternité ? A la stupéfaction de tous, cela se trouvera tout en bas de la divine descente, dans les bas-fonds de la kénose. J’ai eu faim. J’ai eu soif. J’étais malade. J’étais en prison. J’étais dans la détresse... Tu es venu. Tu as partagé. Tu as soulagé. Là est né Agapè pour l’éternité.

▅   Inscrit en finitude, Eros ne peut jamais que circonscrire une finitude. C’est Agapè qui ouvre réellement un infini et le réalise. A travers un absolu retournement d'Eros.
Concrètement. Agapè descend et se compromet dans le manque. De l’absolu manque surgit une surabondance. Le manque devient plénitude. Au-delà du règne des nécessités. Dans l’ordre de la grâce. Gratuitement.

▅   Le renversement d’Agapè réalise le paradoxe absolu. L’endroit bascule en envers. L’envers bascule à l'endroit. En ce
renversement le ‘puits froid’ devient en quelque sorte plus brûlant que la ‘source chaude’ ! Le miracle se produit. Le seul réel miracle. Contre toute logique, contre la nécessité systémique, l’entropie est vaincue. La néguentropie, qui ne peut jamais être que relative partout ailleurs, fonde ici son règne absolu.

▅   Un lien, très mystérieux et très fort, unit la mystique chrétienne à la Kénose
Peut-il en être autrement face au mystère du Christ qui s’abîme dans la mort pour ressusciter ? Le mystère de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè. Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec lui. L’expérience mystique est communion à ce mystère dans l’extrême profondeur de toi-même.

▅   Tu ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu à travers ton néant.
C’est comme un leitmotiv chez Tauler. Il est impossible de se perdre en Dieu sans opérer d’abord un radical désencombrement du gemüt. Jusqu’aux abords de la néantisation. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît.


B

La traversée du mal

▅   Ce monde-ci créé par Dieu, voulu par Dieu, est un monde en tension dynamique à travers la différence. Un monde en travail. Donc un monde non-fini et partant imparfait. S'il était 'fini', s'il était 'parfait', c'est-à-dire 'fait' de part en part, il n'y aurait plus de place ni pour le travail ni pour la liberté. Régnerait absolument une absolue indifférence. Mais une telle indifférence ne fait qu'habiter le 'désir de mort' ou hanter l'immature rêve d'un retour dans le sein maternel.

▅   Tout en nous conspire pour célébrer le mystère joyeux. De le célébrer sans cesse et toujours. Et pousser cette célébration du côté du mystère glorieux. Une telle continuité dans le registre euphorique n’est cependant pas chrétienne. C’est la croix, crise et critère d’une authentique existence spirituelle, qui opère le grand discernement. Entre le mystère joyeux et le mystère glorieux du Christ se tient, scandale, son mystère douloureux.
 

▅   Notre monde est loin d'être un paradis ! Le mal l’habite et semble même faire partie de sa substance. Notre monde est un monde à sauver.


▅   Qu’est-ce que ce
péché du monde que l’Agneau désigné par Jean le Baptiste vient porter et enlever ? Peut-être faut-il le regard clair d’un enfant de l’Alliance pour entrevoir sa consistance occulte et le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d’anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan, Prince de ce monde, qui est aussi Légion...

▅   Mal archéologique. Péché des origines.
Le mystère chrétien se nierait lui-même en le niant. Sans lui, en effet, la Rédemption serait sans objet. Avant d’être un concept théologique essentiel, ce péché est une réalité d’expérience. Nous ne naissons pas cent pour cent bons. Nous ne naissons pas en harmonie. Déjà une faille est là au creux de notre être. Et aucune théorie du monde n'en peut trouver la raison. Refoulez-le – comme l’ont vainement tenté des générations d’esprits mal ‘éclairés’ – et il revient au galop ! Sous mille avatars.

▅   Massive présence d'une insondable négativitéPéché du monde...
Péché d’un monde qui fait mourir l’Innocent. Péché d'un monde qui crucifie le Christ. Péché d'un monde qui, deux mille ans après, invente Auschwitz... Ce mal du monde résiste, irrationnel, trans-rationnel, à toute possible compréhension. Il renvoie la raison hébétée du côté du dérisoire. Le mal est de trop dans l’immanence. Il la déborde de toute part. A sa manière il est transcendant, d’une sorte de transcendance négative. Tremendum mysterium iniquitatis !

▅   Elles sont étonnantes les mystérieuses solidarités 
des libertés dans le bien comme dans le mal ! Jusqu’en enfer ou jusqu’à la Communion des saints. On ne peut en parler qu’autour. Elles n'ont rien à voir avec les ‘sensibilités’ et les ‘engagements’, dont on parle en politique ou ailleurs. Insoupçonnables du dehors, elles jouent dans la profondeur des racines de la liberté. Dans le mystérieux secret du ‘cœur’. Là, au plus profond de toi-même, tu peux pressentir qu'en face de la solidarité d’iniquité rien d’autre ne peut ‘sauver’ que la solidarité de grâce nouée dans la communion mystique au Corps du Christ mort et ressuscité. Lorsqu’en profonde sympathie mystique, lorsqu’en infinie compassion avec l’Innocent immolé, tu peux répéter avec saint Paul: Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps, qui est l’Eglise. (Colossiens. 1,24).

▅   Comment une croix dressée sur les négativités du monde peut-elle les sauver ?

▅   La crucifixion de l’iniquité pour que triomphe la grâce s’appelle Rédemption.
Ici la raison est impuissante. Les explications qu’elle peut donner sont aussi scandaleuses que le mystère dont elle s’efforce de rendre raison. Aucune continuité ne saurait les franchir. La rupture seule les surmonte. Notre raison elle-même doit faire sa Pâque. C’est dans le ‘passage’ que le mystère d’iniquité et le mystère de grâce s’étreignent et que triomphe la grâce. Très, très obscurément. Car, devant l’iniquité, l’homme ne cesse de saigner dans son corps, dans son âme et dans son esprit. Comme le Christ à Getsemani, il tremble d’horreur. Mais il ne désespère pas.

▅   C’est sur la Croix du Christ, dans l’extrême anéantissement, que s’engendre l'exrême Agapè.
L'amour plus fort que la mort.

▅   Dieu est Amour, il est donc infiniment vulnérable. Ton Dieu n’est Agapè que dans cette descente qui sauve. Si scandaleux que cela paraisse, le mystère douloureux se révèle être, même pour Dieu, la seule possibilité de faire surgir Agapè.

▅   L’irruption radicale de l’autre ne peut qu’être absolument déconcertante. Infinies sont les distances entre l’ordre rationnel et l’ordre de la Charité. Aucune continuité ne saurait les franchir. La rupture seule les dépasse. Notre raison elle-même doit faire sa Pâque. C’est dans la rupture de la Pâque
que le mystère d’iniquité et le mystère de grâce s’étreignent et que triomphe la grâce.


C

Traversée de la différence

▅   La vie dans l’Esprit est Exode. Elle s’identifie ainsi à la grande aventure historique du Peuple de l’Alliance. Ce n’est que dans la
traversée de la différence que homo viator s’accomplit ultimement en Dieu. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être.

▅   Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît. Différence et convenance
s’interfécondent. Au creux de ton extrême ‘différence’ tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.

▅   Plus qu’en continuité c’est en rupture que l’homme, homo viator, avance vers sa vérité profonde. Route à parcourir... distance à franchir... dépassement... différence à traverser
Toute arrivée prématurée risque l’infidélité. L’ultime accomplissement reste eschatologie.

▅   Nous portons intensément en nous la nostalgie de l'in-différence.
Nous voudrions que toute différence soit toujours, déjà, dépassée. Nous tendons vers la parfaite ‘convenance’, vers l’absolue ‘coïncidence’, vers la totale ‘identité’ avec ce qu’est Dieu lui-même. Comment en serait-il autrement ? Ce fondamental désir surgit des ultimes profondeurs de nous-mêmes. Là où, dans le ‘fond’, nous nous identifions avec ce que nous sommes de toute éternité dans le projet de Dieu. Là où, dans le ‘fond’, gît l’Image et la Ressemblance de l’Agapè créateur. Là où, dans le ‘fond’, le Père, dans l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Verbe bien-aimé et nous engendre fils et filles avec lui.

▅   La ‘différence’ donne à traverser. Et cette traversée est dialectique.
Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. Etrange fécondité même de ce qui est négatif ! Etrange puissance de la grâce capable de briser les cercles vicieux et d’opérer les plus impossibles retournements.

▅   Une tendance irrépressible nous pousse vers les établissements. Ce n’est pourtant que dans la traversée
qu’est notre vérité. Cette traversée appelle un discernement.

▅   Entre science et ignorance, entre sécurité et insécurité, entre paix de l’esprit et agitation, entre crainte et présomption, passe un étroit sentier.
C’est lui qui mène à ta vérité.


D

La chasse mystique

▅   L’aventure mystique n’est pas du milieu. On ne peut s’y installer. Elle expose aux extrêmes. Les paisibles pâturages y sont souvent refusés et l’âme est prise en chasse. Du triple mystère – joyeux, douloureux, glorieux – lui restent alors les registres les moins euphoriques.

▅   La joie déborde pourtant dès le départ. L'âme expérimente toutes les gammes du 'jubiler
avec ses possibles débordements. Les gens raisonnables n’y comprennent plus rien. Et puis viennent ces moments de fête... Lorsqu'au plus intime de l'âme se célèbrent les noces et que brille très fort le soleil divin.

▅   Ces moments de jubilation, cependant, ne font que passer. Le plus souvent c’est la
chasse qui domine, avec ses temps mouvementés et ses intervalles de répit. Tu es traqué par Dieu... Eros, ici, ne peut plus suivre. Seul Agapè a des chances de comprendre.

▅   Quand se met à flotter le référentiel absolu de la Miséricorde, n’apparaît plus que la crudité violente d’une scène tragique, là où Tauler expérimente d’abord le dramatique mouvement de l’Amour. Chemins étonnants, en effet, par lesquels Dieu conduit les âmes ! Scandaleuse, même, l’idée que tu puisses être ce noble gibier que le Seigneur aime chasser. Pourtant une telle perception de la
dramatique humaine n’est-elle pas profondément accordée à ce qu’est l’aventure biblique elle-même ? Le jeu de l’amour et de la grâce ! Ici tout est grâce. Tu es livré à Agapè au point de ne plus pouvoir lui demander des comptes.

▅   Ce cerf, qu’évoque le Psaume 41, ne peut être, pour Tauler, qu’un cerf chasséComme le cerf a soif de la source des eaux...
Il est traqué par les chiens à travers forêts et montagnes. Plus il est chassé, plus se fait brûlante sa soif. Ainsi en va-t-il pour l’homme pourchassé avec ardeur. Plus cette chasse devient vive et impétueuse, plus augmente sa soif de Dieu et l’ardeur de son désir.

▅   A la basse-cour et au clapier Dieu préfère les espaces sauvages. Nous ne sommes pas faits pour les jardins zoologiques. Dieu nous veut traquer en liberté. Qu’ils sont cependant déconcertants les vastes espaces de cette chasse mystique.
 

▅   Seul le milieu invite à la résidence. Les extrêmes sont inhabitables. C’est pourtant dans les extrêmes qu’habite Dieu. Et là seulement, l’homme, dans le radical dépassement de lui-même, trouve son ultime et excentrique point de gravité. Tu n’accèdes à l’absolu de toi-même que dans le débordement de toi. En allant de bouleversement en bouleversement
A travers d’infinies ruptures.

▅   Tu connais des moments d'angoisse.
L’incertitude te gagne et le doute te ronge. Les souffrances, intérieures et extérieures, te torturent. La tristesse t’envahit  Le Seigneur semble t’abandonner.

▅   Cette traversée de la souffrance n’est ni fortuite ni absurde. C’est à travers elle que tu rencontres Dieu. C’est à travers elle que Dieu te fait grandir. Ici tu découvres et expérimentes profondément le sens du mystère douloureux. Toute cette inquiétude, toute cette angoisse, toutes ces souffrances se révèlent être finalement des douleurs d'enfantement.
 Vers la naissance de l’homme nouveau.

 Ce radical renouvellement ne va pas sans faire violence au viel homme. Devenir création nouvelle dans le radical nouvel ordre de la
grâce n'est possible qu'à travers une rupture qui s’appelle aussi conversion. Meta-noia.


E

L’état de grâce

▅   La grâce
? Imaginons Roquentin au pied de son marronnier saisi par l’absolu du ‘de trop’, mais sans nausée. Imaginons Sisyphe descendant de la montagne continuant à dire que “tout est bien”, mais sans arrière-pensée. La grâce rompt les cercles diaboliques.

▅   Cet apparent trois fois rien 
est en même temps un infini. C'est lui qui fait la différence entre enfer et paradis.

▅   L'état de grâce ?
Cette expression nous a malheureusement quitté pour d’autres rives. Et c’est infiniment dommage ! Les meilleures choses nous sont ainsi ravies lorsque nous n’y croyons plus assez. Récupérées par les politiques en simple extériorité. Nous l’avons perdue de vue dès lors que, séduits par les superficies, les profondeurs divines en nous se sont estompées. Il nous faut retrouver la saveur des choses essentielles. L’état de grâce n’est pas une abstraction théorique mais une réalité qui s’expérimente. Lorsque l’Esprit au fond de toi-même ne cesse de crier ta divine filiation de grâce. Lorsque le fin-fond de ton ‘cœur’ déborde de l’Agapè de Dieu.

▅   L’état de grâce ? L’homme devenu lumière
dans la Lumière.

▅   
Dis-moi ta joie,
je te dis ta grâce. Le signe manifeste de la vie de Dieu dans un être est la joie qui l’habite. Non pas une joie exubérante. Non pas une joie tapageuse. La joie de l’Esprit est discrète même si le prophète la chante avec exaltation.

▅   L’homme en qui règne Agapè, l’homme en état de grâce, est un homme très profondément réconcilié.
Avec soi-même. Avec les autres. Avec Dieu. Avec l’univers. C’est en même temps un homme très profondément pacifié capable d'œuvrer dans le monde en artisan de paix.

▅   Deux termes antithétiques. 'Nature' et 'grâce'
Les mystiques, qu'elles soient ‘païennes’ ou ‘chrétiennes’, sont tentées par l’exclusive de l’un ou de l’autre. Le débat fondamental à travers l’histoire de la foi chrétienne s’est toujours noué quelque part sur la distance qui sépare ces deux termes antithétiques. Saint Augustin. Saint Thomas d’Aquin. Luther... Tauler, de façon moins spéculative qu’expérimentale, embrasse les deux extrêmes et les porte au cœur de la croix.

▅   Met-on du bon vin dans un tonneau moisi ? Pourquoi tuer la nature ?


▅   Le profond appel de chaque homme est de totale humanité, d’humanité d’avant la grande schizoïdie, de divine humanité. Telle que créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée dans le plérôme christique. Cet appel prend voix d’homme. Il prend voix de Dieu. Dans l’Incarnation du Verbe. Il se fait clameur, en nous, de l’Esprit qui crie "Abba !" et atteste que, loin d’être orphelins, nous sommes de race divine et de famille Trinitaire. La mesure de l’homme n’est donc pas l’homme mais la démesure. Noblesse... 
Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes.

▅   Il reste si peu de traces, en notre monde, du paradis perdu. Une seule, manifestement, ne s’est jamais effacée. Elle demeure vivante sur les frimousses de nos petits. Témoins de la grâce
ne restent-ils pas en si grande proximité avec le sourire de Dieu ? Les enfants du Royaume... Si proches des origines créationelles. Si proches de la Source...

▅   Nos chances de survie tiennent aux canaux qui nous relient à la source chaude du sens et des valeurs. Nous ne survivons qu’avec des accumulateurs bien chargés d’énergie spirituelle. Nos enfants sont les deux ! Démiurges d’une merveilleuse écologie de la grâce.

▅   Que l’homme puisse être appelé à l'amitié avec Dieu
relève d’une audace insensée. Pourtant elle correspond à ce qu’est l’homme fondamentalement aussi bien par création que par grâce. A celui qui passe à côté de cet appel, Tauler rappelle qu’il passe en même temps à côté de l’essentiel de son humanité.

▅   
Le cœur en grâce est en très grande proximité avec le Verbe
éternel qui l’illumine et l’instruit sans cesse. C'est là que le saint Esprit ne cesse de rendre témoignage. Qu'il dorme ou qu'il veille, le fin-fond du cœur reste comme plongé en adoration perpétuelle. Ici ‘il’ prie sans interruption.

▅   L’intelligence en état de grâce s’appelle sagesse.
Elle prend son souffle dans la gratuité de l’Esprit et devient souveraine de tous les ‘discours’ du monde.

▅   Où jeter l’ancre de l’espérance ? Les enfants de la grâce ont la certitude que de l’absolu nous englobe et que des plénitudes nous précèdent,
résistantes à toutes les désespérances. Les ressources d’espérance sont là, au plus profond de l’humain. Elle sont données avec l’humain. Personne ne peut les détruire. Aucune critique ne les atteint dans leur racine. La désespérance elle-même ne fait que conforter leur inviolabilité. Et même Dieu n’arrive à rien faire d’autre avec l’homme que de partir de là.

Pourquoi l’humain n’arrive-t-il pas à se réconcilier avec l’humain ? Pourquoi toutes nos idéologies les plus optimistes finissent-elles si lamentablement dans les poubelles de l’histoire ? Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de l’échec et l’urgence d’une conversion. L’humain n’est pas à partir de lui-même, clos en lui-même. L’humain est
à partir de... Toujours, déjà, à partir de... A partir de l’Autre.


▅   Ecologie... Quel 'logos' pour quel 'oïkos' ? Nous n’existons authentiquement ‘humains’ que dans une maison en état de grâce.
 

▅   Divine écologie de la grâce ! Agapè a assez de ressources pour 'recycler' tout le mal du monde. Et la miséricorde sait le transmuer en valeur éternelle. Dieu, en effet, ne cherche pas ce qui est grand, beau et puissant. Dieu cherche ce qui est perdu.
Agapè peut-il faire autrement ?

▅   La mesure des cœurs débordants de la grâce finit par se répandre sur toute l’Eglise et sur tous les hommes. Telle est la solidarité de grâce
où la moindre parcelle d’amour contribue à la plénitude du Corps tout entier. Mes enfants, dit Tauler, si nous n’avions pas ces hommes, nous serions en bien mauvaise posture.


F

Dieu naît en toi

▅   Agapè est plus séduit par les semailles que par les moissons. Les chantiers. Les commencements. Les surgissements. Les émergences. Les éclosions. Les ouvertures. Les éveils... Dieu aime tellement les naissances
que son éternité se confond avec l’incessant engendrement de son Fils, et avec lui et en lui, la mise au monde d’une infinité de fils et de filles.

▅   Là où le Père engendre son Fils, là nous sommes nous-mêmes engendrés. Non par nécessité naturelle mais par grâce.
Et cette divine naissance s’accomplit inlassablement dans le fond qui appartient exclusivement à Dieu. Laisse-toi tomber en grâce. Laisse Dieu préparer ton fond.

▅   Etonnante symphonie entre ciel et terre !
Les plus hautes instances du ciel se joignent aux plus hautes instances du fin-fond du cœur de l’homme.

▅   Ainsi, naît un homme divin.
Il est ramené dans la pureté de son néant d’avant sa création. Les intermédiaires tombent. Tout en lui se trouve déifié. Absorbé dans l’unité divine, son activité devient celle-la même de Dieu. Cet homme (divin), dit Tauler, devient alors un homme si profondément humain.

▅   Attention cependant à une mortelle dérive
Celle où l’homme se prendrait lui-même pour Dieu, quasiment à la place de Dieu. L’insensé qui nie la différence entre créé et incréé s'interdit de comprendre le mystère de l’homme divin autrement que de façon charnelle ?

▅   Face à ce mystère de la grâce, que devient la ‘nature’ ? Peut-elle supporter ces bouleversements ? Ne va-t-elle pas se rompre ?
 

▅   L’esprit, en effet, est alors ravi au-dessus de lui-même. Revenu en quelque sorte à la pureté de son néant d’avant sa création, il est plongé dans l'unité divine
et se perd en elle. Fondu dans le feu de l’amour, il connaît alors une paix qui surpasse tout sentiment

▅   Elles habitent en Dieu et Dieu habite en elles, les 'nobles colonnes'
de l’Eglise. Ces personnes sont les plus utiles au Corps tout entier. Elles entrent et sortent. Elles entrent dans l’abîme divin. Elles sortent vers le monde et ses besoins. De nouveau elles s’abîment en Dieu. De nouveau elles se tournent vers les nécessités du temps. Un incessant va-et-vient. Celui d’Agapè...



 

 a n t h r o p o l o g i e      c h r é t i e n n e    —    v o l u m e s

volume I   La maison du sens
volume II   La matrice de l'humain
volume III   La traversée de la différence
volume IV   L'aventure de l'Occident
volume V   Impasses
volume VI   Béance
volume VII   L'homme passe l'homme
volume VIII   Le fin-fond divin en toi
volume IX   Etat de grâce
volume X   Création nouvelle