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Espace


L'espace de l'humain. L'humain habite un espace. Notre espace d'humanité. Aucun d'entre nous ne survit sans s'y désaltérer, sans s'y nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement!

L’allégorie de la caverne de Platon. La plus vertigineuse question jamais posée à l’homme. Un soupçon. Un étrange soupçon! La réalité vraie est-elle seulement ce que les hommes expérimentent dans l’espace ‘naturel’ qui est le leur depuis leur naissance ? Une si radicale question ne peut se dire qu’à la limite. Platon, au Livre Septième de la République, parle donc à travers une allégorie. Agoreuo-allos. Une parole qui crie un ‘ailleurs’ sur la place publique.

Le réel derrière l'illusion... Ces cavernicoles enfermés depuis leur naissance peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le ‘réel’ ? Manquant de toute référence à l’autre, ce même s’impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence. L’autre Parole venue d’ailleurs n’a que peu de chances de se faire entendre au milieu de ces voix assurées et entendues. Elèverait-elle la voix que sur le champ elle se ferait expulser avec violence. D'ailleurs n'a-t-elle pas l’air ridicule en cet enfermement ? Cette mauvaise conscience de la caverne. Cette voix trouble-fête des euphories prisonnières. Et pourtant elle sait... Il faut donc sortir. C'est du `dehors' et du dehors seulement que le `tout' s'éclaire en vérité. Mais peut-on sortir jusqu'à l'infini ? Sans doute est-ce là `bris' à jamais condamnée et qui pourtant ne doit pas condamner l'effort à la limite. La portée de l’allégorie est infinie. L’humain n’a pas fini de sortir de la caverne. L’humain n’a pas fini de faire son exode. Aujourd’hui plus que jamais. L'extrême décision de l'humain ne cesse de se jouer entre le clos
et l'ouvert.



Le milieu humain
existe chaque fois comme espace de l'humain constitué en telle région du globe et à tel moment de l'histoire. Espace de la culture constituée avec ses spécificités et son originalité. Espace de la raison constituée avec ses possibilités et ses impossibilités épistémologiques et pragmatiques. Espace de la parole constituée à travers les philosophies et les lettres. Espace du savoir constitué à travers les sciences ou les mythes. Espace de la sensibilité constituée à travers les arts, les modes, les séductions... Espace des constructions. Espace des innovations. Espace des surgissements. Espace des décadences. Espace des techniques. Espace des réseaux et des communications. Espace des affrontements. Espace du désir. Espace des croyances. Espace des rêves. Espace des projets. Espace des valeurs. Espace des utopies...

Chaque espace d'humanité – qu'il soit personnel, social ou culturel – intègre et exclut. Il intègre ce qui est compossible avec ses préalables. Il exclut ce qui refuse cette intégration. Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu exclus et je te dirai qui tu es.
 

Courbures. Au delà de l'espace du géomètre ou du menuisier, il y a l'espace de l'humain. Cet espace n'est pas d'abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la géométrie, c'est-à-dire celui d'Euclide à 'courbure zéro'. Il s'affecte au contraire d'une courbure qui peut être positive ou négative. Dès lors il n'est pas de projet humain qui ne soit informé par telle courbure.



La ‘courbure’ de l'espace moderne, est manifestement 'positive’. Les parallèles se rejoignent toujours. D'un point pris hors de l'immanence aucune perspective n'est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que..


 


Un autre espace humain, pour ainsi dire plus lobatchevskien, va nous intéresser plus particulièrement. Là, les parallèles, loin de se rejoindre, ont plutôt tendance à s'ouvrir. D'un point pris hors de l'immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs mêmes, peuvent courir à l'infini. La somme du totalisable n'est jamais plus grande, souvent plus petite, que la Totalité.


 

Dehors et dedans. Au 'dedans' les dynamiques de la pensée et de l'action tendent à converger dans une sorte de champ de gravitation. Au 'dehors' ces mêmes dynamiques divergent. Dans l'ouvert d'un infini. Mais le 'dehors' n'invite pas à la résidence. Il appelle à l'aventure !


 

Le même et l'autre. Deux catégories essentielles. Le même tend logiquement à se boucler sur lui-même en excluant l’autre divergent et différent.
 

Cet espace-temps définit chaque fois le pensable et l’impensable, le praticable et l’impraticable, le possible et l’impossible. Car n’importe quoi n’est pas possible n’importe où et n’importe quand. Ainsi le treizième siècle a-t-il des possibilités que nous n’avons plus et manque-t-il de possibilités que nous avons aujourd’hui. Alors que nous croyons si facilement notre pensable et notre possible d’aujourd’hui ‘indépassable’, comment le futur trente-cinquième siècle, par exemple, le percevra-t-il ?

Un tel espace se définit par un référentiel, un horizon, des axes et un centre. Un référentiel qui en détermine les dimensions fondamentales. Un horizon qui trace les limites de ses possibilités et impossibilités théoriques et pratiques. Des axes marquant les grandes lignes de force selon lesquelles s’articule ce possible. Un centre, nœud de convergence des axes fondamentaux.

Maison ouverte. A moins de n’être que maison des morts, tombeau ou prison, une maison des vivants ne peut qu'être ouverte. Avec des entrées et des sorties. Une maison ouverte au souffle de l'Esprit. Au-delà de ce que nous prenons trop vite pour nos 'horizons indépassables'.


 


Dis-moiton englobant.
J'entends l'ultime espace hors duquel il n'y a plus pour toi que vide et indifférence. Donc l'espace total de la 'maison' que tu habites et qui te donne tout ce dont tu as besoin (matériellement, socialement, psychologiquement, intellectuellement, spirituellement) pour vivre et pour survivre. Ton absolu 'oïkos'.

Ultime espace englobant. Derrière la multiplicité des espaces englobés, quel est l'ultime espace englobant, c'est-à-dire finalement l'espace du sens du sens ?

Totalité   finie  ou  infinie
Archéologiquement   IL Y A  ou  JE SUIS
Espace
   
clos  ou  ouvert
Temporalité   cyclique  ou  vectorielle
Immanence  ou  Transcendance
Même ordre  ou  Ordres différents
 
Homme  ou  
Dieu  


 

Anthropocentrisme.Quelque chose comme une rupture anthropocentrique, commence à se faire sentir en notre occident à partir de l'an 1100. Lorsque l'ultime englobant de l'humain ne doit plus être Dieu mais l'humain lui-même.


 

La clé de l'intelligibilité de l'humain ne se trouve pas dans le contenu englobé mais dans le tout englobant.
L'intérieur ne devient intelligible pleinement qu'à partir de l'extérieur. C'est du `dehors' et du dehors seulement que le `tout' s'éclaire en vérité. Le tout est plus essentiel que les parties. La forêt explique les arbres et non pas l'inverse. Le généraliste voit au-delà du spécialiste.

Mais comment mesurer un espace à l’intérieur de cet espace lui-même ? Car nous sommes embarqués. La théorie de la relativité einsteinienne peut servir de paradigme. La ‘longueur’ de nos mètres et la ‘durée’ de nos horloges terrestres sont nécessairement ‘déformées’ de par leur localisation spatio-temporelle. Nous ne mesurons jamais qu’à la mesure de nos déformations. Cela exige une ‘sortie’ mentale. Il faut donc sortir. L’intérieur ne devient intelligible pleinement qu’à partir de l’extérieur. C’est du ‘dehors’ que vient la lumière. 


 

Horizon indépassable ? Aujourd'hui le possible humain se sent pris au piège de ses horizons. En même temps, il tente désespérément de franchir les limites. Lorsque la totalité ne se déploie plus qu’en pure immanence il ne reste plus d’espace ailleurs. Le ’trans’ lui-même se reprend en immanence. Comme ce qui va de soi et qui ne peut qu’aller de soi. Pure fonction. Pur fonctionnement. Simplement ’transcender’. Sans rien en-deçà ni au-delà. Sans transcendance. Pour l’esprit qui a ainsi perdu son ouverture naturelle à l’au-delà de lui-même, à la transcendance, il ne peut rester qu’une seule possibilité de sortie. Et elle ne peut être que ’négative’. Quelque chose comme un acte de rupture et de destruction. Mais il est impossible de sortir de la caverne autrement. Il faut un tel risque audacieux et violent.

Une fois ouverte la brèche, la lumière inonde. Au-dedans, les raisons épousaient la courbure de l’espace et ne pouvaient que se donner raison à elles-mêmes. Libérées, elles discernent les boucles fatales. Cet enfermement ne se donne comme ’incontournable’ que pour l’esprit qui déjà désespère de pouvoir se contourner lui-même, c’est-à-dire de sortir assez de soi pour se sur-prendre en relativité. En relativité et plus profondément en relation. Alors se discernent jusqu’aux raisons des raisons. Les ’absolus’ se mettent en perspective. Les puissants sont renversés et les humbles exaltés. Les raisons n’épuisent pas la raison. On peut résister sans pécher contre elle.


 

Ecologie. Non pas l’idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre temps. On pense d’abord aux simples possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie d’authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées. Le ‘logos’ invité en notre ‘oïkos’... Il vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures
 

Le sens habite un espace. Avant même que `je' ne devienne homme, déjà il y a un espace où le `çà' du sens de l'humain se déploie. Avant que `je' ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où `ça' désespère. L'espérance est présente ou absente d'un `Umwelt'. Elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d'une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n'en parle tellement elle va de soi. Il y a des espaces où se fait criante son absence. L'espérance est donc logée différemment dans différents espaces à travers l'espace et le temps. Et elle y prend forme différemment.


 

Com-préhension. Tous les systèmes que nous pouvons concevoir se trouvent déjà englobés dans un méta-système anthropologique. Déjà nos intelligibilités sont situées dans une plus englobante possibilité d'intelligibilité. Chaque compréhension comprise est portée et englobée par une compréhension com-prenante.


 
 

A partir de. Toutes nos possibilités de penser et d’agir ne peuvent jamais être qu’à partir d’un déjà-là. Notre possible, quels que soient les progrès à venir, reste irrémédiablement béant sur un préalable englobant.


 

Déjà est ce qui nous précède, ce qui nous dépasse, ce que nous n’arrivons jamais ni à intégrer ni à englober, donc à com-prendre. C’est ainsi que l’homme n’est pas à partir de l’explication scientifique. C’est elle, l’explication, qui présuppose le déjà-là qu’est l’homme ! Et quel mystère !


 

Sens englobant. L’humain est incapable de vivre hors du sens. Or le sens n’est pas à partir de rien. Tout sens se donne toujours à partir d’un sens englobant plus grand et plus fondamental. Déjà la simple possibilité de dire: “c’est absurde” présuppose quelque chose comme une englobante possibilité de sens. Et ultimement, le SENS DU SENS.


 

Milieu et extrêmes. La raison scientifique est comme une ‘bulle’ qui flotte sur un infini. Sa cohérence sphérique occupe le vaste espace du milieu. Les extrêmes en sont exclues. Quel sens, cependant, peut-il avoir, le milieu, sans ses extrêmes ?  


 

Nous n’existons jamais qu’entre. Entre des frontières qui délimitent nos possibilités épistémologiques et pragmatiques. C’est là, en notre ‘milieu’, entre des ‘extrêmes’, entre Alpha et Oméga, que nous existons. C'est là que nous connaissons et agissons. C’est là que se déploient notre science et notre technique. C’est là que nous construisons et organisons notre monde.