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Autre

L'autre de trop. Les tendances profondes de notre corps et de notre esprit vont vers l’intégration. Il n’est pas de vie sans assimilation. Comprendre ne va pas sans étreindre les différences. L’autre qui refuse le giron du même ne peut que se voir expulsé. Mille mécanismes de défense jouent contre lui. Sans lui, pourtant, l’existence perdrait sa dimension essentielle. Ce ‘de trop’ expose nos certitudes et nos sécurités dans l’exode de la liberté. A travers le risque L’altérité, aujourd’hui, est comme piégée par le même Le statut d’altérité s’est inversé historiquement. L’autre-pour-moi de la modernité a pris le relais de moi-pour-l’autre tel qu’il se manifeste dans l’espace judéo-chrétien où ce n’est pas ’j’en dispose’ qui est premier mais ’il dispose de moi’. Un clivage. Un discernement des esprits. L’autre fait mal au même. Il ne le comble que dans la mesure où il se fait absorber, devenant pour ainsi dire la chose du même. La modernité s’est constituée dans le pari d’intégrer tout l’autre, tous les autres. Jamais l’autre n’a suscité plus d’intérêt. Jamais l’autre n’a été recherché aussi assiduement. Jamais l’autre n’a été autant asservi. Par le savoir. Par le pouvoir.


 


Courbure. Autour du ‘même’, l’espace se courbe. Un règne du ‘même’ se clôt en con-sistante homéostasie. Ce qui ne joue pas le jeu de l’identité, l’ ‘autre’ qui sans cesse refuse de com-poser avec le ‘même’ et qui sans cesse l’ex-pose, se voit expulsé.



Le clos et l’ouvert. Ou bien la consistance du même qui se boucle sur lui-même en sécurité. Ou bien la transcendance de l’autre infiniment ouvert. L’autre non seulement dans sa différence horizontale – celle qui, entre in, ex et cum instaure le déploiement quasi naturel – mais dans sa différence verticale – celle qui ouvre l’altérité absolue du trans – où l’humain et, à travers l’humain l’être, se décide ultimement, clos ou ouvert, pour le même ou pour l’autre.



Intelligibilité différentielle
selon l'ouverture ou la clôture de l'espace. En clôture, la compréhension tend à se boucler dans la réduction au même. En ouverture l'intelligence ne cesse d'être ex-posée à l'autre.

Les tendances profondes
de notre corps et de notre esprit vont vers l’intégration. Il n’est pas de vie sans assimilation. Comprendre ne va pas sans étreindre les différences. L’autre qui refuse le giron du même ne peut que se voir expulsé. Mille mécanismes de défense jouent contre lui. Sans lui, pourtant, l’existence perdrait sa dimension essentielle. Ce ‘de trop’ expose nos certitudes et nos sécurités dans l’exode de la liberté. A travers le risque.



Comprendre, c’est ramener au ‘même’. Notre épistémè ne peut pas ne pas être aussi défense contre l’ ‘autre’. Et la science se met à jouer les mécanismes de défense contre l'altérité. Tout ramener au ‘monos’ de l’ ‘autos’ en son plus bas centre de gravité, dans les strictes limites de la plus absolue immanence. L’être, la pensée, la causalité, la finalité... Sans ‘hors de’, sans ‘trans’, sans ‘autre. Ce monisme représente sans doute ce par quoi le matérialisme, aujourd’hui, est sortable.



Mécanismes de défense contre l’autre déconcertant et déroutant: la contingence, l’ad-venir, l’accidentel, l'événementiel, l’actuel, la rencontre... et encore plus les négativités, l’échec, le mal, le péché, la mort...

Science.
Cet épistémé de la réduction porte le nom prestigieux de ‘science’. On la croit neutre. Elle conspire. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Ramené dans les strictes limites de la nature, l’homme devient objet manipulable d’un savoir et d’un pouvoir. L’homme n’est plus que... L’humain se banalise dans le ‘naturel’. Ce qui était sujet, avec un infini comme profondeur, se voit jeté hors du mystère, ob-jet, jeté devant soi, étalé en pure extériorité, articulable, partes extra partes, simplement dans l’espace.


 


Intelligibilité de réduction.
Les approches scientifiques, aujourd'hui, tendent à enfermer l’homme et la matrice de sa genèse dans une intelligibilité de 'réduction'. Vaste essai de le ramener au plus petit dénominateur commun. Commun... C’est-à-dire avec le reste de la nature. La différence escamotée. L'humain désormais bouclé dans le règne du même. Devenu simple objet naturel de la pure extériorité spatiale et temporelle, l’homme, aujourd’hui, ne semble plus pouvoir se comprendre autrement qu’en bouclant la boucle sur son immanence. 

La boucle principe. La boucle veut se boucler elle-même en principe d’émergence de tout. La boucle du même. C'est-à-dire le boucle du ça
. Ainsi donc le MÊME veut-il se boucler sur lui-même. En absolue auto-compréhension et auto-création. Radicalement bouclé dans la boucle. En stricte immanence. Sans ‘hors de’. Sans l’Autre ! Un univers à l’image de l’homme qui, ayant perdu sa ressemblance avec Dieu, n’est plus qu’à l’image de son univers.

L’autre de l’idée. L’idée aime se retrouver avec l’idée dans le monde du même. Là règne l’ordre homogène de la transparence, de la clarté et de la distinction, et, partant, de la compréhension et de la prévisibilité. Les choses sont appelées à s’ordonner logiquement les unes aux autres et à se tenir solidement par la main. Dans ce réseau de liens serrés la surprise ne peut être que passagère, vite arraisonnée par la nécessité de l’ordre du même qui tend à se faire totalitaire. Quelque chose, cependant, ne se laisse jamais complètement intégrer dans la sphère idéelle. C’est le réel. Non pas l’idée du réel, mais le réel-réel. L’idée fait très vite le tour de toute l’étendue de son domaine. Le réel, lui, déborde toujours les compréhensions. Il ne se livre pas entièrement. Il ne se laisse prendre que par un bout de lui-même. Ce qu’il a d’unique et de particulier résiste aux généralités. Sa dimension de facticité déborde les nécessités logiques. Cet autre de l’idée provoque l’idée à ériger ses défenses et à se réfugier dans l’espace apprivoisé de son possible ‘idéel’. C’est là qu’elle construit ses citadelles idéologiques. Mais combien de temps ces fortifications restent-elles imprenables ? L’autre se révèle toujours, à terme, plus fort que les sécurités du même. Les idéologies ne tiennent que pour un temps, vaincues par les morsures de l’expérience, les béances de l’histoire et les négativités qu’elles-mêmes ne cessent d’engendrer.

Ça.
Ce que ‘matérialisme’, aujourd’hui, veut dire ! L’étendue infinie du ‘ça’ livré à la pure articulation responsable de toute signification. Lorsque toute forme de verbe, ultimement, ne peut plus se conjuguer qu’au neutre: ça se structure, ça fonctionne, ça s’organise, ça parle...




Dis-moi ton rapport avec l’autre. Je te dis ton espérance ou ta désespérance. L’exode te fait quitter l’espace du même pour courir l’aventure du côté de l’autre. Non pas l’autre comme simple ‘catégorie’ abstraite inoffensive encore prisonnière de la sphère du même. Mais l’autre comme autre avec tout ce que cela a d’indigeste. L’autre qui fait bande à part et refuse de se laisser apprivoiser. L’autre qui refuse d’entrer dans le cercle de la compréhension. L’autre qui dérange.

Idéologie. Par manque d’ouverture à l’autre, par absence de référentiel qui la transcende, l’idée bouclée sur elle-même en idéologie ne peut que s’enfermer sur sa propre auto-justification. Cercle vicieux de la logique qui tourne en rond jusqu’à se trouver condamnée à justifier l’injustifiable. Idée... En ton nom que de terreurs engendrées !

La liberté naît dans les failles des totalisations. L’idéologie, en voulant l’apprivoiser, ne peut que la malmener. Heureusement pour un petit temps seulement. Car c’est elle, la liberté, qui sort finalement victorieuse. Ne fallait-il pas cultiver une singulière étroitesse de l’intelligence pour croire le marxisme stade final de l’évolution de l’humanité et porteur de libération absolue ? Enfermée dans le strict horizon du ‘même’ moniste et matérialiste, la liberté ne peut être que pour une infinie manipulation. C’est dans l’autre de l’idée qu’est la chance réelle de la liberté. Du côté du concret absolu. Du côté de la personne.

Dialectique. L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment. La ‘dialectique’ est le mouvement global qui dans un champ dynamique instaure la différence pour la dépasser. Cela signifie la conquête du positif à travers le négatif. D’un plein, quel qu’il soit, clos dans sa plénitude, jamais rien d’autre ne peut surgir. La nouveauté n’est possible qu’à travers une béance au cœur de ce plein. Un même affirmé et posé absolument comme soi-’même’, reste nécessairement clos sur lui-même. A partir de ce même, clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut être. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme ne peut pas ne pas être affirmation. Une opposition qui se pose ne peut pas ne pas être position. L’autre risque sans cesse de se reprend comme un même, et de se clore sur lui-même. A moins de laisser ouverte l’infinie altérité de l’autre-autre...

Espace symbolique.
Tout parle puisque tout peut être symbole. Tout peut devenir signe. Dire l'autre. Hanter l’ailleurs. Faire signe au signe.. Le spécifique humain, dans la rupture et dans la distance d’avec la nature, n'existe pas hors d'un espace symbolique. Comment un tel espace du ‘non’, au cœur du grand ‘oui’ que la nature ne cesse de se répéter à elle-même, peut-elle s’expliquer ? Peut-elle trouver sa raison à partir de ce ‘oui’-même ? C’est ce à quoi s’essaient, bien sûr, tous les naturalismes du monde.



Dire l'autre. Avant la parole n’est que le tohu bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel. Comme aux origines du monde, c’est le logos qui ne cesse d’être créateur. Que serait le simple donné naturel, que serait l’être du monde, s’il restait prisonnier du silence ? Accéder à la parole, c’est d’abord rompre l’éternel silence du monde. Et l’émergence de l’homme signifie cette rupture. Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main, regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient parlant. L’humain signifie déploiement d’un espace où tout parle.

Tout parle puisque tout peut être symbole. Tout peut devenir signe, hanter l’ailleurs, faire signe. Le dit appelle le non-dit et celui-ci veut se dire. Dans la rupture et le dépassement de la rupture se dit autre chose. Les signifiants sans cesse se brisent et se recollent, s’éloignent et s’embrassent, pour que surgisse du signifié. Le symbole, ainsi, dit un infini. Mais il ne le dit jamais que dans la nostalgie de l’autre moitié. Il n’existe aucun mot qui ne reste affecté de matérialité et de naturalité. Même les termes les plus abstraits collent à la terre. Leurs étymologies témoignent de leurs racines tangibles. L’esprit, par exemple, respiration, souffle, vent... Et en même temps plus. Une moitié seulement reste déplacement d’air. L’autre moitié, sym-bole, souffle ailleurs et autre chose. Elle est libérée. elle est disponible. L’homme n’est pas seulement celui par qui le symbole arrive. Il est lui-même vivant symbole. Moitié symbolique à la recherche de l’autre moitié sans laquelle elle est livrée à l’impossible auto-compréhension d’elle-même. L’humain ne se comprend pas en schizoïdie. Il ne se déchiffre lui-même que dans la rencontre de l’autre moitié.

L’autre moitié. De même que deux moitiés d’un tesson brisé, en montrant la parfaite correspondance de leur brisure, peuvent être signe de reconnaissance, symbole au sens étymologique. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Aucune des deux moitiés ne se suffit à elle-même. Chacune ne prend sens qu’avec l’autre. La visible avec l’invisible. N'est-ce pas chaque fois une étonnante expérience que de rencontrer l’autre moitié du symbole et de découvrir comment ‘colle’ la vertigineuse fracture du monde ?



Le symbole est d’abord n’importe quoi. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il faut briser l’objet. Il devient inutile. Bon à être jeté ? Non, car c’est maintenant qu’il prend valeur.  N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette paradoxale valeur est ailleurs. Elle est nouvelle. Elle est autre. Cette différence s’appelle signification. Il n’existe aucun mot qui ne reste affecté de matérialité et de naturalité. Même les termes les plus abstraits collent à la terre. Leurs étymologies témoignent de leurs racines tangibles. C'est l'esprit qui leur donne de 'décoller' de la terre. Une moitié seulement reste déplacement d’air. L’autre moitié, sym-bole, souffle ailleurs et autre chose. Elle est libérée. elle est disponible.


 .


La simple transparence du monde n’est qu’en surface. Derrière les évidences scientifiques, et dans une autre lumière, le monde est à deux moitiés. Une présente et une absente. Le monde a mal à la moitié qui lui manque. Toutes les philosophies du monde ne font que balbutier ce manque.

Entre les lignes. Il est vrai que rien n'existe concrètement qui ne soit 'construit', de l'atome aux formes les plus complexes de la vie, de la pierre éclatée de l'homme préhistorique aux prouesses de la technique avancée, des premiers balbutiements du langage aux plus sublimes paroles poétiques ou mystiques. Tout est articulé, désarticulé, réarticulé, structuré-ensemble, construit. Pourtant l'essentiel passe à travers la construction et surgit en sa béance. Comme la beauté du Parthénon. Comme le regard d'un visage. L'essentiel, ce qui est spécifiquement humain précisément. Ce qui n'est pas en continuité d'identité. L'autre. Ce qui est en rupture. Ce qui émerge de l'ouvert.



Le même ne cesse de balbutier dans la béance de l'autre.


Le sens que dit la symbolique pointe entre les lignes de l’articulation du langage. Car le symbole dit profondément l’autre. Il renvoie au-delà de lui-même. La fonction symbolique est essentiellement métaphorique – du grec meta-phorein, porter au-delà, transporter, transposer. Lorsque, par exemple, le mot dans une phrase prend un sens différent de celui qu’il possède dans l’usage courant. Lorsque, par exemple, la narration métaphorique que sont l’allégorie ou la parabole ‘transpose’ dans un récit d’accès facile un enseignement qui porte loin.



Proverbe chinois.
Lorsque la sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Une parole prophétique dit le sens à travers la symbolique. Dans un profond accord avec l'autre dimension de l'humain.

L’espérance se rencontre dans l’autre moitié. C’est ta parole qui peut la dire. Elle peut aussi crier la désespérance. C’est ta parole qui décide de toi en même temps que tu décides d’elle. Où ailleurs chercherais-tu ta liberté ? Elle dit ton amour, cette parole. Elle peut aussi dire ta haine. Elle est faite pour la communion et en même temps elle peut refuser le dialogue. Elle dit ton projet. Elle peut également s’enliser dans ton vide et tourner en rond. Elle dit tes raisons. Elle peut aussi formuler tes doutes. Elle dit ta prière. Elle peut pareillement proférer la malédiction. Elle peut blesser aussi bien que guérir les blessures. Elle chante la vie. Elle peut aussi marmonner tes rancœurs. Elle te réconcilie avec les autres et avec toi-même. Elle peut aussi refuser le pardon. N’est-ce pas la parole qui sauve le fils prodigue ? Lorsqu’il commence par balbutier dans le secret de son cœur: “Oui, je me lèverai...”

Reste l’inintégrable.
Ce qui résiste à tout discours. La question sans réponse. L’autre où toute cohérence sans cesse s’éclate. Dans la crise permanente des consistances. Par l’Autre, le même est livré à la crise. Ce qui est radicalement en jeu dans l’enfermement qui boucle le même en consistance, c’est le refus de l’Autre en tant qu’autre. Non pas l’autre récupérable ou l’autre réductible. Mais l’autre autre. Toujours de trop.


 


L’autre étrange. L’autre sans l’Autre ! Dans un monde trop plein de trop de vide. Comme un indice d’absurde dont toute chose commence à s’affecter et qui finit par envahir toute chose. L’étrange. Ex-traneus. Hors de la concertance. Du côté de l’in-intégrable. Ce que la boucle ne boucle pas. Parce que trop loin du milieu, vers les extrêmes, et au-delà... Affectant moins l’intelligence que le ‘sentir’ concret et existentiel. Il y a les extrêmes qui sont comme le sel et la moutarde de l’existence en son milieu. C’est-à-dire qui ‘relèvent’ la banalité et lui donnent goût. Il y a les extrêmes qui gâtent le plat, comme si quelque méprise y avait versé beaucoup trop d’amer. Notre modernité est singulièrement friande d’épices. Une façon de rendre mangeable l’insipide. En même temps elle montre une sensibilité presque maladive devant les condiments trop forts. Façon de trahir un certain gâtisme ? Entre l’étrange intégrable et l’étrange inintégrable, où passe la frontière ? Mais peut-être faut-il dresser d’abord une sorte de topologie sémantique. Dans un espace qu’on pourrait définir par un référentiel entre deux extrêmes antithétiques; la dimension horizontale entre les extrêmes du ‘ludique’ et du ‘tragique’; la dimension verticale entre les extrêmes du ‘fascinant’ et de l’ ‘effrayant’.

Désirable ou de trop. Il lui arrive de se manifester tantôt dans le registre euphorique tantôt dans celui de la catastrophe. De trop et déconcertant. L’autre qui comble ou l’autre qui crucifie. Naissance ou mort. Echec ou réussite. Joie ou peine. Péché ou grâce... Au beau milieu de nos établissements l’autre ne cesse de faire irruption sous les espèces de l’inédit, de l’imprévu, de la surprise, de la rencontre, de l’accident, de la ‘chance’ ou de la ‘malchance’. Inlassable et héroïque effort de l’homme en quête de con-sistance à travers la négation de la contingence. La contingence: ce qui ad-vient, l’événementiel. L’acte d’être, l’actuel. La présence de l’être, le présent. Ce qui est toujours de trop par rapport à toute possible cohérence. Ce qui reste, incontournable, hors de la boucle qui ne peut pas ne pas vouloir se boucler. Ce qui s’obstine dans sa béance d’altérité. Impossible ‘extrême’ par rapport à tout possible ‘milieu’. Scandale permanent. Croix radicale.

Conflit. L’animal ne connaît pas la violence. Seulement l’agressivité qui fait jouer le rapport du même et de l’autre
dans les limites du besoin et de la nécessité, donc en homéostasis systémique. La violence est propre à l’homme parce qu’elle n’existe qu’à partir de l’illimité du désir et de la gratuité. Là où la profonde dialectique du même et de l’autre est livrée à l’infini. Dans l’espace humain une profonde ambiguïté régit le rapport du même et de l’autre. Le même est autre par rapport à d’autres mêmes.  L’autre est même par rapport à d’autres autres. Chaque homme est tour à tour en même temps même et autre. Par une sorte de rotation multiple de la signification et de la désignation de l’identité et de l’altérité. Dans un monde incroyablement divers et complexe de sujets. Chacun est donc, sous un certain rapport, modèle et rival. Le modèle me renvoie l’image de ma propre négativité. L’anti-modèle me renvoie négativement l’image de ma positivité. Le rapport de rivalité, dans un sens, valorise par identification et néantise par différenciation, et, dans l’autre sens, néantise par identification et valorise par différenciation.



Entre le même et l’autre le rapport n’est pas sans violence. Le même, en effet, ne s’affirme que dans la négation de l’autre. Mais sans l’autre le même n’est rien. L’autre ne s’affirme que dans la négation du même. Mais sans le même l’autre n’est rien. Les deux ne sont que par fondamentale rivalité. L’avec les nie. Le contre les affirme. L’affrontement les néantise. La négation les fait exister. Cette violence sans laquelle aucune culture ne serait... Cette escalade de la violence sans laquelle aucune culture ne grandirait... Quelque chose comme une faille originelle au cœur de la matrice à travers laquelle l’humain advient. La dramatique de l’existence historique est ainsi tissée d’une très grande multiplicité et d’une très grande complexification de rapports conflictuels qui se cachent en se manifestant et qui se manifestent en se cachant. Mais sans cette dramatique pourrait-il y avoir le poète, le philosophe, le dramaturge ou le mystique. Ainsi jouent les paradoxes d’une triangulation entre Moi-même, l’Autre-plus et l’Autre-moins. Face à l’Autre-plus, je m’identifie comme modèle et je me différencie comme rival. L’autre me différencie comme modèle et m’identifie comme rival. Plus je m’identifie à lui, plus il me différencie. Il n’est qu’en me niant. Je ne suis qu’en l’affirmant. Face à l’Autre-moins, je m’identifie comme rival. Et je me différencie comme modèle. L’autre m’identifie comme modèle et me différencie comme rival. Plus je me différencie de lui, plus il m’identifie. Il n’est qu’en m’affirmant. Je ne suis qu’en le niant. (cf. René Girard)



Infini scenario de conflictualité. Un tel scénario de conflictualité est en fait multiforme et se module dans la réalité à l’infini. A travers l’ambiguïté essentielle des sommets du triangle, leur fluctuation et leur rotation. En dépendance des rencontres et de la nouveauté historique. Dans une interactivité incessante avec d’autres triangulations et de permutation des sommets. Un ensemble dynamique de conflictualité. Dans cette ultime triangulation, l’ensemble dynamique de la conflictualité humaine fonctionne de façon exponentielle. Une sorte de course accélérée à être-tout qui exaspère à la fois l’identité et la différence, l’affirmation de soi et la création d’altérité. Fondamentalement une escalade de la violence... L’impérialisme de la croissance exponentielle de l’outilité de la modernité, par exemple, ne doit-elle pas trouver là son essentielle motricité ?

Tant que je ne suis pas dieu,
tant que je n’ai pas atteint l’in-différence du tout – ou du rien – je reste écartelé dans ce rapport fondamentalement ambivalent du même et de l’autre. Entre tout et rien, un être n’est que par identification et par différence. Le même s’identifie à ce qui le différencie et en même temps il se différencie de ce qui l’identifie. L’autre n’est que par ce que je ne suis pas; il n’est pas par ce que je suis. La multiplicité triangulaire des rivalités joue ultimement dans une ultime triangulation où l’ensemble de la différence conflictuelle humaine est aux prises avec l’in-différence du Tout dans la différence antagoniste avec l’in-différence du Rien. La violence, très fondamentalement, est théurgique.




Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne aux prétentions infinies, mais néanmoins caverne. Nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L’infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l’extension de notre champ d’être et d’action, dans notre ‘présence’ au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l’histoire... Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas et que la construction l’oppresse. L’âme inspire. L’âme aspire. Dans le souffle de l’Esprit.

Dans l'ouvert.
Toujours l’idéologie intègre l’autre dans l’identité du même. La Bible s’ouvre aux antipodes de l’idéologie comme histoire réelle et concrète. Une histoire centrée exclusivement sur des personnes et les rapports entre elles. Fondamentalement une histoire d’Alliance entre personnes. Avec l’exigence permanente de quelque chose comme un ’contrat’ qui oblige des partenaires et qui se mesure aux échéances. Rien n’y est jamais simplement de façade. Rien n’y est de l’ordre du jeu, surtout pas du jeu intellectuel. Cette histoire est une lutte de vie ou de mort. L’homme s’y bat jusqu’aux extrêmes, dût-il se retrouver boitillant comme Jacob au matin d’une longue nuit de combat avec l’Autre. N’est-ce pas pervertir profondément le sens de la Bible que de relativiser ce qui en fait l’enjeu existentiel d’une expérience humaine décisive ?

La chance de l’autre. Les faits convergent nombreux. L’autre est chance. Et c’est l’homme qui la saisit. Déjà il y a la reproduction sexuée qui permet l’engendrement d’une infinie diversité. Ces chances de l’autre ne font encore que précéder celles, beaucoup plus nombreuses encore, qui viendront de la sexualité devenue humaine. Sans oublier celles qui tiennent à la naissance prématurée et à la malléabilité d’une structure toujours inachevée. Plus merveilleuses encore toutes ces chances données par la parole et ses possibilités culturelles permettant la création d’altérité pratiquement infinie. Et que dire de la temporalité historique qui, en situant l’homme dans l’ailleurs du maintenant, l’expose, à travers incertitude et risque, à l’aventure des rencontres. Ces chances de l’autre sont identiquement chances du même. Puisque sans rencontre de l’autre, le même ne peut que rester moins que lui-même. Aucune nouveauté ne surgit du même solitaire. Il n’existe pas de culture humaine qui ne commence après une rencontre de grande différence. Notre Occident s’explique-t-il autrement ?

Béant sur un autre ordre. L’humain est béant sur un ordre qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative, une infinie plénitude. L’humain authentique est ailleurs, plus loin et plus profond que les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise certainement pas, et de loin, la totalité. Il y a un autre ordre. Celui-ci n’est pas une abstraction. On y accède par expérience. Une AUTRE expérience.

L’homme n’est que dans l’ouvert.
Mais cet ouvert n’est pas simplement pour l’ouvert. Il est pour la rencontre. Déjà l’Autre est. Déjà l’Autre appelle. Il n’est pas induit ni déduit mais révélé. Pour être rencontré. L’ultime moment dialectique engage l’humain dans l’Exode in-fini. Cet Exode n’est pas flottant mais porté. L’Autre précède et accomplit. Ici la logique perd pied car elle est incapable de garantir la terre ferme entre l’idée et le concret. Cela ne s’exige plus. Cela est donné. Il faut s’ouvrir. C’est dans cette ouverture que le sens advient. Paradoxalement. Gratuitement. Mais l’essentiel, ne nous vient-il pas toujours par grâce ?



Se voir livré à l’Autre qui se donne par grâce. Et c’est ce don, c’est cette expérience du don de l’Autre qui me crie le dépassement de tous mes possibles. Le dépassement aussi de mes impossibles. Car notre mortalité elle-même y prend sens comme exode. Mais ici s’arrête le spéculatif. L’homme est dans l’ouvert. Mais cet ouvert n’est pas simplement pour l’ouvert. Il est pour la rencontre. Ainsi donc le réel transcendant est-il en-deçà et au-delà de mes possibilités de transcender. Déjà l’Autre est. Déjà l’Autre appelle. Il n’est pas induit ni déduit mais révélé. Pour être rencontré.

Révélation. Un voile se déchire. Un mystère se révèle. L’Autre vient. L’autre, non pas le même tel qu’il prolifère dans les idéologies. L’Autre vient pro-voquer, mettre en question et bousculer. Le prophète est son héraut. Dans la tension entre fini et infini, le sans-forme peut ainsi prendre forme. Le sans-image trouve son ‘icône’. Le Tout-Autre peut dire sa proximité..

L’Alliance ex-pose le même à l’autre. Car il n’y a que l’amour ou la haine qui refusent ou acceptent de reconnaître, de rencontrer et d’accepter l’autre dans toute son altérité et de se donner ou de se refuser à lui. Là où manque le sens de l’Alliance le réel concret se trouve mangé par l’idée. Car l’idée n’est jamais que de l’ordre du même. Mais le réel déborde toujours le même du côté de l’autre. Et l’Autre dans la Bible se manifeste toujours sous les espèces de la personne. C’est-à-dire l’autre de l’idée. C’est-à-dire l’autre de l’idole. L’Alliance se vérifie à travers l’Exode. Et l’Exode marche à la rencontre d’un Vivant. Le transcender dans la Bible est une conséquence de la Transcendance qui, d’abord, se montre, appelle et conduit. Sans ce réel transcendant le transcender n’est qu’une abstraction que l’idéologie substantifie.

La personne. A travers l’histoire biblique l’autre personnel
est sans cesse provoqué au sein de ce qui risque de se dégrader dans l’anonymat du même. Ainsi le prophète... l’autre qui dérange en personne. Non pas la règle mais l’exception. Non pas le système mais la parole vivante. Non pas le centre mais les extrêmes. Non pas la masse mais l’unique personnel.




Exode. Le but de nos buts est en exode. Les choses très importantes pour nous ne sont-elles pas toujours exposées à l’incertitude et au risque ? Vivre. Mourir. Aimer. Créer. Entreprendre. Engendrer... Comme si l’essentiel devait se jouer aux limites où notre ‘même’ ne peut que se rendre à l’autre du mystère qui nous porte. L’exode te fait quitter l’espace du même pour courir l’aventure du côté de l’autre. Non pas l’autre comme simple ‘catégorie’ abstraite inoffensive encore prisonnière de la sphère du même. Mais l’autre comme autre avec tout ce que cela a d’indigeste. L’autre qui fait bande à part et refuse de se laisser apprivoiser. L’autre qui refuse d’entrer dans le cercle de la compréhension. L’autre qui dérange. Il lui arrive de se manifester tantôt dans le registre euphorique tantôt dans celui de la catastrophe. De trop et déconcertant. L’autre qui comble ou l’autre qui crucifie. Naissance ou mort. Echec ou réussite. Joie ou peine. Péché ou grâce... Au beau milieu de nos établissements l’autre ne cesse de faire irruption sous les espèces de l’inédit, de l’imprévu, de la surprise, de la rencontre, de l’accident, de la ‘chance’ ou de la ‘malchance

Dieu. Que serait Dieu clair et distinct comme une belle formule chimique ? En gardant son altérité il garde son mystère et sauve celui des êtres. Face aux idoles devant lesquelles nous nous prosternons il est infiniment au-delà de nos idée. Au-delà de nos eidolos... A son image et à sa ressemblance. Le sans-forme prend forme. En l'homme le sans-image trouve son 'icône'.

Yahwé. 'Je' suis 'Je Suis'. Rien de plus. Rien de moins.