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Humain

Un animal bizarre. Proprement anormal si l’on considère les normes de la vie simplement biologique. Une négation au cœur de la massive affirmation vitale. Et que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant nous-mêmes. L’authentique humain est en exode.

Qu'est-ce que l'homme ? Face à cette simple question, notre modernité se trouve littéralement au rouet. Après avoir désespéré des essences, le concept d’humanité – mais les autres concepts importants comme la vie, la mort, la justice, et beaucoup d’autres, souffrent de la même précarité – risque de n’être jamais que la somme tronquée des perspectives aussi bien particulières que partielles. Vibration d’une mode idéologique. Résonance de l’espace socioculturel. Echo du discours dominant. Image émotionnelle. Moyenne statistique. Plus bas dénominateur commun du plus grand nombre... Bref, quelque chose comme un consensus mimétique sur un minimum d’ ‘humanité’. Avec des chances de court-court-circuiter les dimensions essentielles. 

Le un pour cent restant. Il pourrait sembler – et l'étologie y incite – que le spécifique humain se réduit en fin de compte à du biologique simplement transposé ou sublimé. Une efflorescence évolutivement apparue. Quelque chose comme un épiphénomène d'une réalité fondamentalement, et de part en part, du même ordre. L'intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec le même peut avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le un pour cent restant. Du côté de l’autre. Un petit reste qui pourtant ouvre un infini d’espérance. Une faible voix prophétique émerge sur les vastes étendues où prolifère le ‘ça’. Elle ose commencer par dire ‘je’. Petit David face au géant Goliath. C’est elle pourtant qui est finalement victorieuse des réductionnismes totalitaires. La spécificité humaine, un indicible qui se cache et se révèle en même temps, se cherche dans la béance des apparences simplement phénoménales. Le petit reste du même pas 1% restant. Paradoxale intelligibilité de l’homme tellement en continuité avec le "donné" naturel et qui pourtant ne devient réellement compréhensible qu’en rupture avec lui !

Paradoxe du trans
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Scandale que cette dimension et grandeur pourtant ! Par elle le possible humain est crucifié et provoqué au dépassement de lui-même. Il est simultanément extrême labilité et extrême puissance. A la réalité humaine qu'il affecte, il confère en même temps une singulière faiblesse et une extraordinaire capacité de survie malgré toutes les vicissitudes de l'Histoire. L'histoire d'Israël, depuis quatre mille ans, est là pour en témoigner. Les vitalismes naturalistes en arrivent à considérer l’esprit comme le contradicteur de l’âme. Ce faisant ils ne se méprennent-ils pas totalement sur le sens de cette labilité de la condition humaine, si différente de la tranquille 'certitude' animale. Ce que l’homme, justement, refuse. Et ce refus ne peut pas ne pas situer l’homme dans la non-quiétude d’une dualité entre ce qui est et ce qui doit être. S’ouvre ainsi un espace de dépassement et de progressivité dont le parcours, discursif et dialectique, s’appelle penser. Sans cette fondamentale inquiétude l’homme penserait-il ? L’homme serait-il homme ?



L’homme en rupture. En rupture d’intelligibilité et en rupture d’être. Il y a brusquement un seuil, une rupture de niveau. Il y a brusquement un seuil, une rupture de niveau. L’émergence d’une gigantesque contra-'diction’ au cœur de la grande ‘diction’ naturelle et logique. Comment, en effet, expliquer qu’une structure puisse consentir à sa destruction, à sa déstructuration, pour ‘autre’ chose qu’elle-même, comme dans le martyre ? Comment expliquer que ce qui est ‘entre les lignes’ puisse devenir plus important que le texte écrit ? Comment expliquer que ‘ce qui est’ puisse être nié au profit de ‘ce qui doit être’ ? Comment expliquer que l’ ‘absent’ puisse devenir plus présent que le ‘présent’ ? Comment expliquer que la réponse puisse s’ouvrir à la question et à la question de la question à l’infini ?

L’homme est un être paradoxal. Il est visiblement le seul être de la nature qui ne soit pas simplement de la nature. Et il le sait. Il est aussi en face ! Ce n’est jamais la nature qui étudie la nature. Elle n’accède à son intelligibilité qu’à partir d’un ‘ailleurs’ d’elle-même. Il faut que d’abord l’homme surgisse pour que quelque chose comme la science devienne possible.

Le spécifique humain est proprement une aberration.
Une contradiction de la logique structurale. Comme si une machine à écrire se mettait brusquement à faire des bulles de savon ! Les expressions d’un système ne peuvent pas ne pas être en continuité logique avec les lois de structure et d’organisation du système. Un système ne peut pas, à partir uniquement de lui-même, se mettre radicalement en question. Un système en tant que système ne peut pas être en même temps son propre anti-système. Comment expliquer qu’une structure puisse consentir à sa destruction, à sa déstructuration, à cause d’ ‘autre’ chose qu’elle-même, comme il arrive dans le sacrifice du martyre ? Comment expliquer que ce qui est ‘entre les lignes’ puisse devenir plus important que le texte écrit ? Comment expliquer que ‘ce qui est’ puisse être nié au profit de ‘ce qui doit être’ ? Comment expliquer que l’ ‘absent’ puisse devenir plus présent que le ‘présent’ ? Comment expliquer que la réponse puisse s’ouvrir à la question et à la question de la question à l’infini ?


 


Ces deux extrémités de la boucle qui n’arrivent jamais à coïncider... Ce reste qui jamais ne se range mais toujours dérange. Cet à peine assez et presque de trop qui sans cesse dit non et sans cesse reste différent. Qui n’est pas d’ici mais vient d’ailleurs. Dans un sourire. Dans un geste. A travers une parole.


Un animal différentiel.
Paradoxe humain. L'homme, un être en si grande continuité avec le ‘donné’ naturel. Un être qui pourtant ne devient réellement compréhensible qu’en rupture avec lui. L’animal épuise ses possibilités dans un comportement symbiotique. L’homme en tant qu’animal n’échappe pas à cette nécessité. Mais il ne s’y enferme pas. Quelque chose en l’homme refuse l’installation à l’intérieur de limites. L’homme est un animal bizarre que l’animalité n’arrive pas à contenir. L’animal est fait pour l’équilibre, l’homme pour le dépassement.

L’homme parle dans l’ouvert infini. Le dernier mot ne peut jamais être dit une fois pour toutes. Aucune parole n’est définitive. Chaque parole se reprend. Incessamment d’autres perspectives lui sont ouvertes. De nouvelles possibilités la sollicitent. Inlassablement d’autres paroles viennent l’affronter ou la contredire... Cette spécificité humaine resterait inintelligible sans la différence et sans le dépassement de la différence. Cet animal différentiel qu’est l’homme ne cesse de creuser des béances dans la plénitude du ‘donné’ naturel pour inlassablement les combler et inlassablement les creuser encore.




L’animal a cette extraordinaire faculté d’être complètement chez soi dans la nature. Il vit un ’oui’ absolu à la nature. Il vit en harmonie absolue avec sa condition de naissance. L’homme, fils du ‘non’, ne peut rester qu'un animal frustré. Irrémédiablement.


Un animal 'moins'. L’homme est comme une blessure au flanc de la nature. Il pourrait sembler normal que le couronnement du règne biologique, l’homme, soit un animal ‘plus’ quelque chose. Nos réflexes physicalistes et substantialistes ne valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait dans l’accumulation quantitative. Il faut oser le paradoxe. L’homme est un animal 'moins' quelque chose. L’homme est un animal qui existe dans le vide de son animalité.

En béance. C’est dans la béance que surgit le spécifique humain. Misère et grandeur de l’homme frustré en sa simple animalité, en sa seule naturalisé, ex-posé à créer, par médiation symbolique, à travers la parole, un monde toujours autre, toujours nouveau. L’espace symbolique, espace de possibilité et de déploiement du spécifique humain dans la rupture et dans la distance, représente un véritable scandale au sein de la nature. Comment une telle émergence du ‘non’ au cœur du grand ‘oui’ que la nature ne cesse de se répéter à elle-même peut-elle s’expliquer ? L’animal est sans doute trop plein d’animalité pour être béant
sur l’esprit... Accéder à un ordre supérieur implique l’immense traversée d’un vide. L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille manières. Nos béances se pervertissent lorsqu’elles refusent cette essentielle 'pauvreté' authentiquement ‘humanisante’.


 


L’homme n’est pas fils du plein. Il est fils de la béance.
L’homme est un animal qui existe dans le vide de son animalité. L’homme naît inachevé pour être en exode vers son achèvement. Mais déjà l’Esprit n’est pas là où sont les pleins.

Fils de la différence. L’homme n’est pas fils du ‘même’. Il est fils de l’ ‘autre’. L’homme naît d’autant plus homme qu’il naît de l’étreinte d’un maximum de différence.

La différence sacrale. Le monde est moins que le monde. Le monde est plus que le monde. L’homme est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme. Le sacré commence avec l’expérience première de cet étrange ‘autre’ effrayant et fascinant en même temps. Très concrètement, une mystérieuse différence qui traverse le vécu. Une gratuité qui double le geste utile. Un indicible qui accompagne toute humanité vécue. Le sacré avant de se constituer en objet. Le sacré comme pure forme d’expérience humaine. Ce que l’animal ignore absolument. La différence sacrale creuse l’infinie béance qui fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes. Le sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain. L’humain s’enfante à travers une crise. C’est le sacré qui signifie cette crise. L’homme naît en tant qu’homme dans la crise sacrale de la vie. Tant que la vie coïncide simplement avec elle-même elle n’est qu’animale. C’est la non-coïncidence de la vie avec elle-même, de l’instinct avec lui-même, du vouloir-vivre avec lui-même qui est chance de l’émergence du spécifique humain.

D'où peut venir en cet animal humain ce tropisme vers le haut ?
Le logos le présuppose, sans arriver à le fonder parfaitement en raison. Il n’y a que le mythos qui puisse donner à penser son archè. Un fragment du divin perdu dans l’animal humain et qui, au cœur de l’expérience sensible, garde la nostalgie du divin. Une puissance d’aspiration de l’âme vers ce qui est en-haut. A travers une chute, une réminiscence et une ascension...

Bouclé dans le 'même' ? L’homme, aujourd’hui, ne semble plus pouvoir se comprendre autrement qu’en bouclant la boucle sur son immanence. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Ramené dans les strictes limites de la nature, l’homme devient objet manipulable d’un savoir et d’un pouvoir. Ainsi le ‘même’ veut se boucler sur lui-même. En stricte immanence. Sans ‘hors de’. Sans l’Autre ! Un univers à l’image de l’homme qui, ayant perdu sa ressemblance avec Dieu, n’est plus qu’à l’image de son univers.

Ce que ‘matérialisme’, aujourd’hui, veut dire ! L’étendue infinie du ‘ça’ livré à la pure articulation fabricatrice de toute signification. Lorsque toute forme de verbe, ultimement, ne peut plus se conjuguer qu’au neutre: ça se structure, ça fonctionne, ça s’organise, ça parle... L’homme réduit à une simple machine désirante et parlante !

L'autre. La science ne peut pas ne pas réduire au même. Le religieux, par contre, fait être la différence. Quelque chose comme une ‘aliénation’, effectivement. Le religieux ‘aliène’ le même
 ! Pour son malheur. Pour sa transcendance aussi. Si un certain anthropoïde ne s’était pas ‘aliéné’, aliéné par rapport au ‘même’ de son animalité, y aurait-il l’homme ? Cet épistémé de la réduction porte le nom prestigieux de ‘science’. On la croit neutre. Elle conspire.



Ramené dans les strictes limites de la nature. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Ramené dans les strictes limites de la nature, l’homme devient objet manipulable d’un savoir et d’un pouvoir.

L’humain devenu ‘objet’ de science
ne peut être que l’humain à la limite de l’humain, l’humain incapable de trouver consistance autrement. C’est un homme déjà soumis qui devient soumission disponible à l’objectivité. Dans l’abdication de sa subjectivité. Et de sa protestance. Un homme déjà vaincu par spirituelle entropie. Et qui se laisse glisser sur la pente de l’entropique intelligibilité réductrice. Car le processus réducteur n’a ses chances que dans l’oubli de la gigantesque néguentropie qu’est l’homme lui-même. Et partant du ‘sujet’ de la possibilité scientifique elle-même. Dans l’oubli aussi que le parti-pris d’objectivité n’est lui-même qu’une forme de projectivité ..




Enfant d'ailleurs... Le surgissement du spécifique humain est en rupture d’évolution. Il refuse tout simplement d’entrer dans le jeu de la nature et fait valoir de nouvelles règles. Tout se passe comme si l’évolution jouait désormais sur un autre plan. Comme si une page se tournait sur son animalité. Autre chose prend désormais le relais du génétique. L’homme est biologique ment ‘arrêté’ pour courir ailleurs une autre aventure.

A travers une matrice différente. L’humain n'engendre humain à travers une matrice différente de la matrice simplement biologique. Cette matrice ‘autre’ ne peut être que d'un autre ordre. De l’ordre du ‘logos’. Le logos anthropogenèse, à savoir le Verbe archéologique qui engendre l’humain en tant qu'humanise. Désormais c'est la culture qui devient pour l’homme nouvelle nature.

A travers incertitude et risque. Tout se passe comme si les tâtonnements évolutifs cherchaient fébrilement la perfection et que, paradoxe, ce soit finalement l’extrême labilité inachevée et prématurée qui se trouve livrée à la béance verticale... Celle-ci renvoie vers la ‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du pari. C’est là que l’authentique humain se décide.

Irruption d'un autre programme. Au cœur de la programmation naturelle fait irruption un autre programme. A partir d'un nouveau programmateur. Le programme s'appelle 'culture' en son sens le plus pertinent. Le programmateur s'appelle 'éducation'.

L’homme naît inachevé pour être livré à l’aventure de l’achèvement. L'homme inachevé
entraîne en son inachèvement tout ce sur quoi il porte sa main ou son regard. Il le reprend en son projet. Il refuse à la nature le droit de se clôturer dans son achèvement. Ce refus s’appelle aussi ‘culture'. Il ouvre l’espace nouveau d’une possibilité d’infinie création nouvelle.



L’outil, prothèse de l’homme prématuré, inachevé, et nu. labilité défiée, la béance humaine se comble dans l’autre de la nature en se dotant d’outilité et d’outilité de plus en plus performante. Le gros galet éclaté s’affine en microlithe. Le rapport entre tranchant et poids du matériau ne cesse d’augmenter. Privé de son savoir-faire instinctif, l’intelligence doit résoudre victorieusement des détours de plus en plus complexes. Hameçons et nasses rusent avec l’agilité défensive de la nature. La nudité de l’homme doit s’habiller et pour cela dépecer, racler, piquer. Sa faiblesse le provoque à devenir maître des énergies grâce aux emmanchements, aux propulseurs, aux harpons, à l’arc et la flèche, à la domestication du cheval, à l’attelage. Traîneaux et chariots lui facilitent un espace utile grandissant. Sa fragilité le fait construire, creuser, fendre, scier. Grâce à la poterie, il accumule un surplus de provisions et de garanties, transporte ses réserves vitales à travers l’espace et les conserve à travers le temps...

L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en crise. C'est l'Autre pro-vocant qui le défie au dépassement. C’est dans l’extrême tension de la verticalité sacrale que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Seul le ‘divin’ ouvre la différence à travers laquelle l’humanité peut advenir. Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’exode de ce primate vers l’humain ?

Le grand pro-vocateur. Tant que la vie coïncide avec elle-même, elle n’est qu’animale. C’est dans la distance de la vie avec elle-même que gît la chance de l’émergence de l’humain. C’est dans la béance qu’elle est pro-voquée au dépassement. Longue histoire d’un certain vivant défié à travers une longue suite de crises différentielles. Cela n’allait pas sans un grand pro-vocateur. Seul le fascinosum et le tremendum sacral pouvaient disloquer l’animal et ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le même était incapable de le défier. Il lui fallait l’autre. Il fallait la grande différence sacrale pour provoquer l’homme à sacrifier son animalité.

Crise sacrale. C’est dans la crise sacrale de la vie que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. De son Dieu dont il se sait l’image. Dès lors ce n’est plus qu’en se divinisant que l’homme s’humanise. Seul le ‘divin’ ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient.

Nous ne savons pas quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande antithèse. L’autre infiniment autre. La différence pro-vocatrice d’humanité.

Le divin ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le ‘divin’ lui-même s’ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

La culture commence avec l’originaire culte. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation. Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime consistance ontologique. C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre la nécessité et la liberté, entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Très profondément l’homme n’est-il pas cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour s’enfanter humain ?

Le sacrifice. C’est dans le sacrifice – sacrum facere – que la crise sacrale devient extrême. Dès ses formes les plus archaïques, le sacrifice est donc à la pointe de la crise sans laquelle l’humain ne serait pas. Ici se révèle la profonde dialectique sacrale. La traversée de la négation vers l’autre. Du bon est détruit pour qu’un meilleur soit. De la valeur est immolée pour que dans sa béance se manifeste une autre et plus grande valeur. On sacrifie de la vie pour vaincre la mort. Dans l’extrême rupture advient une plus extrême plénitude. Dans la tension paroxysmale de la lutte et de l’étreinte hiérogamique sous le signe d’éros et de thanatos. Le sacrifice actualise cette mystérieuse dialectique à travers laquelle la libre mise à mort d’un vivant devient victorieuse de cette mort elle-même. Le sacrifice, dans toutes ses formes, témoigne de cet inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à travers sa ‘négation’ sacrificielle.

Béance du désir. Entre les désirs que manifeste le fondamental vouloir-vivre et ses naturels objets, le sacrifice manifeste, ouvre et instaure une béance. Il ouvre ainsi un espace du différé, de la distance, de la différence où l’autre peut advenir. D’autres fins. D’autres valeurs. D’autres formes. Le désir lui-même s’y sublime. En même temps il s’intensifie et se diversifie. C’est ce désir autre, sublimé, intensifié qui appelle ce monde nouveau du spécifique humain. Toujours la même dynamique si profondément humanisante libérée par ce qui instaure distance et différence. Le renoncement sous toutes ses formes. La profonde dynamique pédagogique de l’humain. Non. Pas encore. Pas tout de suite. Non-coïncidence. Distance. Différence. Ouverture d’un espace négatif, en quelque sorte un anti-espace par rapport à l’espace naturel, un espace antithétique, où la création nouvelle se fait non pas d’abord par comblement mais par vide aspirant, par appel, par exigence. Le sacré est instaurateur d’un tel espace. Cet espace appelle. Il exige. Il pro-voque au sens premier et fort du terme.

Valeurs. Dans le règne de la nature les valeurs se mesurent à la sélection naturelle. Ce qui, à travers le struggle for life, s'affirme 'valable' pour la survie. La force brute. La capacité de dominer. L'égoïsme. L'instinct prédateur. La ruse... La ‘nature’ n’a ni compréhension ni respect pour les valeurs spécifiquement humaines qui restent proprement ‘contre-nature’. La sainteté, par exemple, ou l’exigence morale. D'où peut venir à ces contre-valeurs leur étonnante pertinence ?

Emergence personnelle. Chaque fois qu’un ‘je’ se dit, émerge une présence originale. La personne est cette émergence. Alors que l’individu ne représente qu’un sous-multiple intervertible d’une espèce naturelle, la personne est existence unique et irremplaçable, non pas abstraction de l’espèce mais concret absolu. Emergence comme nouvelle autonomie dans l'ordre du gratuit. Le spécifique humain n’est donc pas en continuité de part en part. Il est en rupture. Essentiellement sous les espèces de la personne. Ce n’est pas le ‘on’ mais la ‘personne’ qui dote l’humain de son sens existentiel. Celui-ci ne peut venir que d’une liberté personnelle
où se décide l’humain. 

La personne. La personneest unique et irremplaçable. Elle n'est pas règle mais exception. Elle est un absolu au cœur de la contingence. Elle ne se démontre pas; elle se montre. Elle n'est jamais asservie par ce qui la conditionne. La personne ex-siste dans la liberté d’une communion. Elle fait sauter toutes les étiquettes. Elle se dit de façon toujours nouvelle. Elle n’a pas de prix. Elle transcende tout l'utile. Elle décide elle-même de la valeur. Elle conteste les clôtures et proteste de sa radicale dissidence. La personne est ouverture transcendante. Elle se risque dans la démesure des ‘extrêmes’. Elle a des fins qui la dépassent. Elle assume sa liberté. Elle se décide responsable. Elle ne peut jamais avoir trop bonne conscience. La personne est ouverte à Agapè. Elle veut se partager en communion en créant la réciprocité des uniques. Elle se fonde sur une Alliance. Elle grandit en réciprocité.  La personne vit de ses profondeurs. Elle n'arrive jamais à faire le tour complet de son propre mystère. Elle n'est jamais méprisable même si sa caricature risque de l'être. La personne sait se salir les mains. Elle s'accomplit dans le choix de valeurs qui valent plus que la vie. Elle est riche de ce qui lui reste dans la nudité. La personne respire l'humour. Elle est ce qui en l'homme ne vieillit pas. Elle reste en grande proximité avec l’enfant qu’elle ne cesse d’être



Originaire relation inter-personnelle. Devenir homme est impossible sans la rencontre avec l’autre. L’émergence de ‘soi’ à partir d’un ‘nous’, si elle se manifeste génétiquement et historiquement, est d’abord essentielle. L’humanité de l’homme se définit par sa relation avec l’autre. L’engendrement de l’humain se fait dans une communauté gestatrice d’humanité. Cette communauté est immédiatement la communauté humaine. Une réalité spécifique et originale, radicalement différente de la société animale. Elle est à la fois plus et autre que l’ensemble des individualités qui la composent, sans lesquels, pourtant, elle ne serait pas.

Relation.
Quelle est cette spécificité ? C’est d’être relationnelle. Elle est d’abord relation. Relation absolument originale par rapport à tous les autres types de relations. L’expérience de la relation inter-personnelle est originaire. Elle ne peut s’expliquer à partir d’aucune autre expérience parce que toute expérience déjà la suppose. Elle se donne avant tout ce qui à partir d’elle peut se donner. Elle se vit comme la douce chaleur gestatrice de la matrice de l’humain. Un être incapable de vivre cette relation originaire ne peut que rester en marge de l’humanisation. La possibilité d’entrer en relation inter-personnelle est une condition sine qua non de véritable humanisation.



Masse - Communauté - Communion
. Avec Max Sheler on peut distinguer trois niveaux humains, qualitativement très différents, de l'être-avec et l'être-ensemble. Ils sont situés ici entre d'extrêmes polarités signifiantes. L'approche 'personnaliste' vise la 'communion'. La différence est simplement expérimentale. Entre, par exemple, la 'masse' surchauffée d'un stade de foot-ball et la 'communion' d'une multitude de jeunes lors d'une rencontre JMJ.

L’enfer, c’est les autres ?
Sartre, dans Huis clos, marque la possible faillite de la dialectique constructrice du spécifique humain. L’autre devenu aliénation. Engluant, chosifiant, pétrifiant... Violé, manipulé, utilisé...  La véritable rencontre inter-personnelle est inquiétante, exigeante, difficile, menacée par l’ambiguïté, l’échec, le péché. Pourtant elle est la condition première d’une authentique humanisation. Elle est é-ducation, dans la douleur des ruptures et l’euphorie des marches en avant. La rencontre n’est pas simple présence partagée et l’alliance ne signifie pas simple communion fusionnelle. Rencontre et alliance se créent authentiquement à travers l’affrontement et la tension dialectique. La maturité ne se conquiert que dans la traversée des négativités. L’identité s’affirme dans la rencontre de l’altérité. La présence s’intensifie sur fond d’absence. L’amour grandit dans l’échec vaincu ou la faute pardonnée. La véritable rencontre inter-personnelle ne scelle pas seulement le ‘nous’ de l’empirie. Elle est créatrice infiniment plus loin. Jusqu’à l’extrême de la communion. Dans le bien comme dans le mal. Jusqu’à l’enfer. Jusqu’au mystère de la communion des saints. Cette singulière solidarité mystique dont le génie d’un Dostoïevski évoque si intensément la réalité.



Hors de...
L’animal a cette extraordinaire faculté d’être complètement chez soi dans la nature. Il vit en harmonie absolue avec elle. Il lui dit ‘oui’ sans question et sans possibilité de question. Sans soupçon et sans possibilité de soupçon. Dans un ‘dedans’ sans failles. Pourquoi l’homme est-il si différent de tous les autres animaux ? Pourquoi l’humain authentique ne peut-il se réaliser que dans l’exode d’un 'hors de' ?

L’homme est comme une blessure au flanc de la nature.
L'homme passe infiniment l'homme. Comment le résumer mieux que par cet aphorisme de Pascal ? L’homme hors de soi. L’homme en avant de soi. Très, très loin en avant de soi.




Singulier vivant que l’homme, qui n’est réellement chez soi que là où il n’est pas encore.