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Excentré

Anthropocentrisme...

L'acte de naissance de la modernité scelle la rupture de l'Alliance. En ses profondeurs se joue quelque chose comme une négative théologie négative. C’est une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini Je Suis qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de Je Suis boucle sa divinisation sur elle-même et se prétend dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

Chasser Dieu. De cet espace de stricte ‘humanité’ il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le Saint Esprit !

Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de cette logique et de cette cohérence qui ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le combat de Jacob n’en finit pas. Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.

L'homme divinisé se fait dieu à la place de son Dieu.
Voici qu'une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini ‘Je Suis’ va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.


 


Crise de l'Alliance. Le pari fondamental de tout le Moyen Age avait été de construire la majestueuse ‘cathédrale’ de la catholicité du Logos. L'ensemble du paysage médiéval est éclairé par l'idéal d'une Raison s'élargissant aux dimensions de la foi et d'une foi se mettant en lumière par la raison. Dans un tel univers, nos idées ne peuvent pas ne pas être en alliance avec les Idées divines. En alliance. C’est-à-dire dans l’étreinte de l'être et du connaître, de la subjectivité et de l'objectivité, de la foi et de la raison, de l'horizontalité et de la verticalité, du verbe de l'homme et du verbe de Dieu. Lorsque le symbole peut encore parler très fort. Lorsque le monde ne cesse de chanter la gloire de Dieu. La crise nominaliste est au fond une crise de l’Alliance. Sans doute quelque chose comme une crise d’adolescence. L'homme révélé divin par grâce veut désormais se savoir divin par lui-même. Le theos doit donc le céder à l’anthropos. Il n’y a plus que l’homme à être détenteur et responsable du sens! En schizoïdie...



Une fois l’Alliance rompue... Les choses peuvent-elles tourner autrement qu’après l’originelle rupture ? Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l’alternative.

Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même. Nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne – oui, impertinente pertinence d’un Platon, déjà ! – une caverne aux prétentions infinies, mais ultimement caverne quand même. Là nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L’infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l’extension de notre champ d’être et d’action, dans notre ‘présence’ au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l’histoire...

Construire. Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas et que la construction l’oppresse. L’âme inspire. L’âme aspire. Dans le souffle de l’Esprit.

La rupture du lien théo-onto-logique. A travers sa `révolution copernicienne' anthropocentrique la modernité se refuse la possibilité d'un sens plus englobant qu'elle-même, et, partant, le don d'un sens qui ne soit pas sa propre production. A partir de là, par rapport aux âges précédents, tout un renversement.

Subjectivité. Le sens n'est plus donné objectivement mais se donne en subjectivité. Il y avait un espace du sens total capable d'intégrer les sens particuliers; désormais le sens désintégré éclate en multiples sens. Le lien du sens était donné à partir des `extrêmes'; il veut se nouer maintenant à partir du `milieu'. L'étrange renvoyait vers les extrêmes de l'être; il envahit désormais le cœur de l'être. Le questionnement se faisait `dans' la réponse; maintenant toute réponse se dilue dans le questionnement.

Faute contre l'écologie du sens. Ce rêve aujourd'hui brisé peut éveiller à la question de savoir si cette rupture du lien du sens donné ne constitue pas quelque chose comme une faute contre l'écologie du sens. Comme si le sens `donné' (quasi `nature'), une fois éclaté, ne pouvait que laisser la place à l'artifice et au virtuel. Un sens `de synthèse'. Un `Ersatz' de sens. Commercialisé sous de multiples étiquettes.

Schizoïdie. Une fois l'Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l'homme le repli autistique sur soi-même. Quelque chose comme une schizophrénie. L'esprit coupé. L'esprit divisé. L'esprit cassé. Nous n'avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce et se voit livré aux péchés capitaux. C'est-à-dire aux sources du péché. Et en premier lieu, l'orgueil. Ayant coupé les liens avec la totalité théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur elle-même jusqu'à la déraison. Elle a beau vouloir se diviniser et se parer d'une Majuscule, en fait il ne lui reste que de tourner en rond dans l'enclos de la tautologie. Le règne des cercles vicieux et des tâches impossibles. Etre à soi-même l'absolue source chaude... Fonder ses propres fondements... Tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ? Enfin, suprême illusion schizophrène, l'homme impeccable. C'est-à-dire l'homme au péché refoulé. Avec la question sans réponse du moderne Camus. “Qui nous pardonnera ?” Avec le réflexe infantile de cacher la faute ou bien de trouver le coupable hors de soi-même. Il reste désormais une tâche de Tantale: nouer le sens en totalité finie. Essayer d'intégrer ce qui ne peut l'être en cette finitude. Désespérer devant ce qui reste, sans recours, l'étrange absolu, l'absurde. Tout avait commencé par l'euphorie optimiste du rêve de l'homme complètement réconcilié avec lui-même. Pouvoir (enfin !) vivre par soi et pour soi. Rompre avec le sens `donné' pour se donner le sens. Construire la `bulle' du sens total. En radicale autonomie. Où l'autre n'a plus de place.

Courbure.
Les perspectives médiévales étaient excentrées. La perspective renaissante se concentre. Mise ‘en perspective’ de toutes choses à partir de l’homme. Centre. Point de vue. Regard. Regard qui embrasse. Et par là courbe un horizon. Mise en perspective. Avec en même temps une illusion de perspective. La subjectivité humaine se fait constituante. A l’image de celle du Père judéo-chrétien. Créatrice d’elle-même et de toute objectivité constituée. Vu à partir du centre l’horizon semble s’ouvrir un infini. Vu à partir du ‘dehors’ l’horizon clôt une finitude. Ainsi commence un énorme malentendu de toute notre modernité. Une telle courbure de notre espace ne risque-t-elle pas aussi d’être notre prison ?



La ‘courbure’ de notre espace moderne est manifestement ‘positive’. Les parallèles se rejoignent toujours. D’un point pris hors de l’immanence aucune perspective n’est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que... La courbure ’positive’ de l’espace piège en quelque sorte tous ses contenus. Dans un tel espace l’infini ultimement se boucle en finitude et la transcendance prend la courbure de l’immanence. Auparavant l’espace était de structure plus euclidienne. Peut-être même était-il plus lobatchevskien. Les parallèles, loin de se rejoindre, avaient plutôt tendance à s’ouvrir. D’un point pris hors de l’immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs même, pouvaient courir à l’infini. La somme du totalisable n’était jamais plus grande, souvent plus petite, que la Totalité. Un tel espace à courbure ‘négative’ semble bien être l’espace du pensable propre à un univers où dominent les exposantes judéo-chrétiennes.

Dans l’espace de la courbure anthropocentrique tout tend à prendre courbure. Un même espace de gravitation avec de multiples centres de gravité qui tendent chacun à l’exclusif de la gravitation. L’horizon ‘absolu’ de la modernité circonscrit des ‘relatifs’ qui tendent vers l’absolu ! Constitution en ‘autonomies’ et cristallisation en ‘réalités’ d’une multitude d’ ‘abstractions’. Par exemple: le profane, le religieux, l’argent, la propriété, le pouvoir, l’Etat, la Nation, les classes... Désormais la multiplicité ne pourra-t-elle pas crier contradictoirement ‘Gott mit uns’ ? Dans l’espace de chaque singulier règne l’optimisme. Le pluriel, pourtant, induit les affrontements. Guerres civiles. Guerres nationales. Guerres de religions. A moins d’entrevoir comme Montaigne la relativité essentielle et de continuer à vivre de scepticisme et de relativisme. Stoïquement. Comme le feront avec lui un Charron ou un Sanchez. ‘Docta ignorantia’ si différente pourtant de celle de Nicolas de Cues deux siècles auparavant.

Le nouveau centre. On sait que la ‘révolution copernicienne’ renverse l’antique image du monde. Notre terre n’est plus le centre de la sphère céleste. Désormais elle gravite, simple planète parmi d’autres planètes, autour d’un nouveau centre. Une ‘révolution’ identique s’opère dans le rapport de l’être et du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était satellite se met au centre. Jusqu’alors l’être était central. C’est-à-dire la chose à connaître, le réel objectif préexistant à sa saisie par l’homme. Désormais c’est le connaître
qui se fait centre. C’est-à-dire le ‘je’ connaissant. Le pensable et le possible de l'homme étaient définis par l'être. Désormais c'est l'être qui est défini par le pensable et le possible de l'homme. Cette ‘révolution’ est infiniment lourde de conséquence. Elle assigne au pensable et au possible de l’homme son nouvel espace de gravitation et son nouveau centre de gravité. De proche en proche une multitude de renversements. De la transcendance à l'immanence. De l'infini à la finitude. De l'absolu au relatif. De l'être à la phénoménalité. Du logos à la discursivité. De la valeur à l'affect. De l'objectivité à la subjectivité. Du sens à la structure. De l'essence au mot. De la vérité à la simple non-contradiction. De la lumière à la lucidité...



A partir de l’homme. La vérité sur toutes choses n’est désormais qu’à partir de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté première. C’est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu’à travers l’idée claire et distincte de ma pensée ? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée ! Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n’en est pas encore tout-à-fait là ! Nous ne pensons l’imparfait et le fini que sur fond de parfait et d’infini. Nous avons donc en nous l’idée claire et distincte de l’être absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet être parfait ? Mais l’existence n’est-elle pas nécessairement inhérente – argument ontologique – à l’idée ? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps encore ?

Nouvelle fondation. Même sans être créateur ex nihilo de l’idée claire et distincte, c’est quand même en mon possible qu’elle prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et s’il était trompeur ? Le recentrement de l’humain sur lui-même se clôt dans son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je suis’. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l’intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d’en tirer les déductions nécessaires. C’est-à-dire l’enchaînement sans faille à la manière de la géométrie.

La force de l’évidence doit venir désormais de la subjectivité. Celle-ci n’a plus besoin d’autre garant qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être à la pensée. Une nouvelle courbure de l’espace mental. Une nouvelle gravitation de l’être. Descartes, sans doute, n’ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d’autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.

Le grand enfermement du verbe matriciel. Devenir maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien ne pouvait se formuler que précédé, plus de cinq siècles auparavant, de cet autre rêve, à savoir devenir maître et possesseur du verbe. Est-il possible, en effet, de maîtriser la nature avant de s’être rendu maître des essences ?

Nominalisme.
Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an 1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché contre le Logos. La tentation commence par susurrer cette simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu’il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ? Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifiée par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de ce doute procédera l’affirmation fondatrice de la plus récente modernité. Je pense donc je suis.


 


La parole pervertie. Le serpent dit... — La femme répondit... — Le serpent répliqua... (Genèse 3). L'engrenage fatal commence ainsi. On se laisse gagner par les charmes du séducteur. On s'excite au son de la voix tentatrice. 0n ne refuse pas de donner champ au soupçon sur la vérité de l'Alliance. On se prête à un échange en catimini. Le dialogue se noue. Ce que tout seul on n'aurait pas osé prend corps dans cette `entente' sur des malentendus. De démission en démission on glisse hors de l'Alliance.

La parole schizoïde. Créé à l'image et à la ressemblance du Logos divin, l'homme est le vivant qui parle. Par une conaturalité profonde, la parole humaine n'est pleinement elle-même qu'en dialogue, en alliance, avec la Parole de Dieu. Le péché commence et s'accomplit avec la parole qui se coupe de l'essentiel Dialogue et se met à fonctionner en schizoïdie. Le péché archéologique, péché originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre chose que la perversion de la Parole humanisante par l'instauration d'un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite l'humanité authentique. Un péché contre la matrice du spécifique humain et, partant, un péché contre l'être vrai de l'homme. Chaque homme naît là où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l'homme n'est homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes semble l'occulter, cette vérité est seule fondatrice de la plénitude humaine. Sans elle l'humain se voit finalement condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos. En clôture tautologique.

Le pacte schizoïde.
A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde. Quelque chose comme une complicité fuyante, un pacte à côté, une connivence contre la communion ! La parole schizoïde... On la croyait d'audace, cette parole. On se retrouve avec des mots qui ont perdu le souffle.


 


Modulations. Modulation d’amplitude ou modulation de fréquence, peu importe. Et nous sommes aujourd’hui particulièrement ingénieux à produire, à diversifier et à amplifier ces modulations. En leur essence, cependant, elles ne sont jamais que de purs phénomènes ondulatoires. Du bruit. Flatus vocis du moderne nominalisme !

Le signifiant déraciné. Abstraite à la fois du réel et de la pensée, la réalité linguistique se boucle en autonomie comme strict `objet' de science. Au fait que `l'homme parle' se substitue vite l'axiome `il y a du langage'. Un glissement d'abord méthodologique. Il attente cependant à l'humain. De la science il déborde sur la philosophie. Derrière la liberté de la parole se profile la nécessité particulière de la langue constituée; derrière cette nécessité particulière, la nécessité universelle du langage constituant. Cette nouvelle linguistique ne s'occupe que du rapport entre le signifiant et le signifié, c'est-à-dire du rapport entre la matérialité phonique du signe et le concept, entre l'image acoustique et l'image mentale. Elle ne s'occupe pas du rapport entre signe et chose. Le signe fonctionne dans l'espace clos d'un système structural. Dès lors ce n'est plus le projet humain qui produit le sens mais le système.

Exit le signifié. Reste le signifiant avec sa réduction à l'état de langage brut. Ce n'est plus l'humain qui explique le langage, c'est le langage qui explique l'humain. Se trouvent alors remises en question les sciences humaines en tant qu'humaines. Voilà l'humain livré à cette plus fondamentale nature derrière toute culture, à cette plus originaire structure derrière toute histoire. La boucle du même enfin complètement bouclée ! Le signe se trouve de plus en plus vidé face à l' `objet' qui fuit à l'infini. Le signe se coupe du référent. Le signifiant se coupe du signifié. C'est la subjectivité qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrène s'éclate. La parole se désintègre. La parole humaine n'est plus à partir du sens mais se veut créatrice du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement constituant. Désormais il y a la loi du langage qui régit l'ordre du signifiant et partant du symbolique. Le sujet est réduit à l'objet, le conscient à l'inconscient, la liberté à la nécessité, et finalement le sens au non-sens. La signification n'est plus que phénoménale. Derrière tout sens, dit Lévy-Strauss, il y a un non-sens. Le nouveau cogito veut, avec Lacan, se formuler de façon suivante: je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. Le langage parle sans je. Simplement ça parle ! Exit l'homme...

La parole devenue folle. Folle comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu son `embrayage'. Toute crise est toujours en même temps crise de la parole. C'est-à-dire de la signification. Très profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent plus. La parole est livrée à l'équivoque. Parce que le sens éclate. Parce qu'ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours ne peut être que vouée à la ruine !

Ce que parler ne veut plus dire. Lorsque les référentiels glissent en immanence et que les valeurs se reprennent dans la courbure anthropocentrique. Lorsque la Parole de Dieu ne transcende plus ce possible et ne lui confère plus sa norme. Lorsque la vérité tout entière est livrée au seul possible de l'homme. Reste le `Discours Dominant'. Avec ses `Maîtres penseurs'. Et les camps de concentration pour les pauvres libertés rebelles. Impossible recherche d'un langage qui soit, selon l'expression de Rimbaud, l'âme pour l'âme. Reste une anarchie nominaliste `créatrice' d'une infinité de langages et d'une infinité de confusions. Babel !

La parole condamnée à tourner en rond. Il s’agit du ‘Discours’ lui-même qui fait notre culture, c’est-à-dire la parole cratrice d’humanité. Le Discours ainsi bouclé sur lui-même se met à fonctionner en clôture. En rupture avec le dialogue à la fois théologique, ontologique et axiologique avec l’Autre, sans quoi aucune culture n’a jamais réussi à fonctionner longtemps sans courir à sa perte. Vaste déploiement d’un monologue de l’immanence avec elle-même. Finalement, gigantesque tautologie tournant sur elle-même totalitairement. Se coupant de plus en plus de la source chaude de l’autre de lui-même et épuisant de plus en plus vite ses réserves d’énergie spirituelle historiquement accumulées, il se nourrit de plus en plus de ses propres déchets qu’il n’a même plus le temps de recycler et va jusqu’à se complaire dans l’absurde et l’étrange de sa propre entropie. Quelque chose comme un ‘stade anal’ d’autiste coprophagie...

Le grand discours tautologique,. Aauto-producteur de sens et auto-justificateur de lui-même. Une tautologie résonnante dans la ‘caverne’. Elle doit se trouver une généalogie, une virginité et une innocence. Vaste déploiement de la sophistique cavernale. Nouvelle Babel ? Une infinité de discours schizophrènes qui, dans leur différence, ne disent pourtant que le même. Cette prolifération tautologique se dote de médiations – les ‘media’ justement ! – indispensables pour sans cesse lancer et relancer sa propre prolifération.

Bulle.
La totalité constituante n'est plus donnée absolument. Une `bulle' se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours. L'objectivité étant néantisée reste la subjectivité objectivée. Le sens constitué veut être le sens constituant. Les effets se rendent autonomes. La méthode se substitue aux liens.


 


Discours tautologique. Le Discours produit de plus en plus de discours au pluriel qui prennent valeur par leur consommation même. Car cette production mercenaire de discours n’est que par le consommateur qui lui-même n’est que par son conditionnement. Par sondages interposés, un ‘public’ conditionné conditionne la croissance de son propre conditionnement. Un discours ‘lancé sur le marché’ peut ainsi faire ‘boule de neige’ à condition que le bruit publicitaire soit instantanément intense et que la ‘cible’ ait des réflexes suffisamment conditionnés. Une fois l’impact du processus assuré, le déferlement quantitatif consacre la qualité qui, à son tour relance la quantité. Une boulimie qui avale des forêts de pâte à papier et sature les ondes. Ainsi fonctionne le Discours tautologique dans la clôture et en stricte finitude. Mettant entre parenthèses l’essentiel. Entre parenthèses: la vérité, le Sens, les Valeurs. Entre parenthèses: le fondement. Entre parenthèses: l’archè et le télos. Le cercle vicieux des effets et des causes. Mais comment faire autrement puisque toute signifiance veut s’autoproduire en autonomie ? L’ultime critère devient la non-contradiction à l’intérieur de la bulle. Inflation des signes et des signifiés... Prolifération de signes enflés et gonflés de vide... Polysémie où n’importe quoi signifie à la limite n’importe quoi... Tautologique auto-production du signe par le référent et du référent par le signe... Relativité... Ce que parler ne veut plus dire.

Le Discours dominant. Derrière l’infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Un Discours derrière les discours. Le grand ‘souffleur’ de nos mises en scène. L’esprit du temps. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne l’est pas. Il ne s’explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Le non-dit est son expression habituelle. Le ‘on’ est son empire. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Les media lui fournissent l’orchestration et lui assurent l’amplification et la résonance. L’Audimat le dynamise. Le discours dominant délimite l’horizon indépassable de la caverne. Il en exprime la logique la plus pertinente. il en constitue la forme suprême de ‘bonne conscience’. C’est dans sa logique qu’on réussit aux jeux et concours de la caverne. Les enfants de la caverne sont plus malins que les enfants de lumière... La foi chrétienne ne peut avoir que l’air ridicule dans la caverne. Elle est l’éternelle perdante aux jeux et concours de la caverne. Qu’a-t-elle d’intéressant à produire pour amuser les cavernicoles ? N’est-elle pas leur inlassable trouble-fête et leur ‘mauvaise conscience’ ? Mais peut-il en être autrement pour une foi qui ne peut qu’être fondamental refus de toute caverne ?

Le Discours bien-portant. Si l’aventure de la modernité peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s’ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ‘ruses’ du Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapître ? Le meurtre du Père judéo-chrétien. Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à la modernité. L’homme. La liberté. L’égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?

Audace exponentielle. Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l’homme en autonomie dans l’inconscience des conditions de possibilité de ce possible. Cet âge est plein de trop de certitudes et de trop peu de questions et d’étonnements. Son ironie l’empêche d’avoir l’humour. Il prend peu de temps pour méditer sur la mort ou sur les négativités, et encore moins sur le péché... Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu’il prend pour LA lumière. S’aveuglant, dans le flottement entre théisme, déisme et athéisme, sur la Source de toute lumière. Progressif glissement qui s’accélère. Et brusquement comme un basculement. L’audace devenant exponentielle. De la raison totale en alliance à la raison schizoïde. Du logos comme don du sens au logos comme discours tautologique. De la raison constituée ouverte sur la raison constituante à la raison constituée s’absolutisant elle-même comme rationalité conquérante et constituante à l’infini.

Dieu n’est plus l’ultime englobant.
Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités ‘théoriques’ de la raison, s’impose un impératif catégorique. Une pure exigence ‘pratique’. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l’homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.



Une ‘logique’ est en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à un référentiel ou à un garant d’ailleurs. Reste désormais au possible humain de fonder le possible humain. Il n'existe plus de philosophie qui ne soit essentiellement critique.


Contre l'Alliance. La gravité de la chute se mesure à la hauteur d'où l'on tombe. La hauteur d'où l'homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d'ailleurs que de Dieu ?  L'homme n'est homme qu'en alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l'alliance, c'est conspirer contre la parole à sa source, c'est conspirer contre le `logos anthropogène', c'est conspirer contre l'homme. Les rois de la terre s'insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et contre son Messie... (Psaume 2:2). Ainsi donc, contre l'Alliance, il arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.

La marque d'une étrange conspiration. Cette orchestration à travers l'espace et le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement, contre l'Alliance qu'elle porte par là-même, quasi tangible, la marque d'une étrange conspiration, la signature d'une radicale négativité qui transcende littéralement les capacités intra-mondaines. Ainsi l'humain se décide dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde ! Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre lumière et ténèbres, entre l'amour et la haine, dont l'Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l'Epître aux Ephésiens désignent la réalité à la fois visible et cachée. Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...

'Révolution copernicienne'. L’âge précédent avait procédé à un recentrement en courbure de l’espace épistémologique. Il s’agit à présent de constituer le nouveau système interplanétaire du possible de l’homme. Une sorte de satellisation du centre et une centration du satellite. Dans le renversement du rapport être-connaître. Révolution copernicienne épistémologique.
Désormais le connaître gravite moins autour de l’être que l’être autour du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était satellite devient centre.



Le possible de l’homme, centre de perspective sur la totalité. La vérité sur toutes choses n’est désormais qu’à partir de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté première. C’est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu’à travers l’idée claire et distincte de ma pensée ? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée! Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n'en est pas encore tout-à-fait là ! Nous ne pensons l'imparfait et le fini que sur fond de parfait et d'infini. Nous avons donc en nous l'idée claire et distincte de l'être absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet être parfait ? Mais l’existence n’est-elle pas nécessairement inhérente – argument ontologique – à l’idée ? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps ‘encore’ ? Même sans être créateur ex nihilo de l’idée claire et distincte, c’est quand même en mon possible qu’elle prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et s’il était trompeur ?


 


Un au-delà de ma pensée est impensable. Un au-delà de l’idée, impossible. Le virtuel prolifère. S'ouvre alors le règne indéfini de l'idéalisme. Exit la ‘transcendance’. Reste simplement une ‘visée transcendantale’. C'est-à-dire une 'transcendance' virtuelle prisonnière des enfermements.


L’objectivité, désormais, au rouet. Le recentrement de l’humain sur lui-même se clôt dans son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je suis’. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l’intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d’en tirer les déductions nécessaires. C’est-à-dire l’enchaînement sans faille à la manière de la géométrie. La force de l’évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n’a plus besoin d’autre garant qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être à la pensée. Une nouvelle courbure de l’espace mental. Une nouvelle gravitation de l’être. Descartes, sans doute, n’ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d’autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.

Fuite en avant.
Chassé du Paradis, condamné désormais à se donner les paradis qu’il peut, il reste à l'homme l'aventure d'une incessante et d'une inquiétante fuite en avant.


 

Clôture de la ‘Cité de l’homme’. La courbure anthropocentrique du possible de l’homme commence d’emblée par la courbure du possible de l’homme sur l’homme. La liberté des fils dans la ‘Cité de Dieu’ ramenée à la ‘raison’ de la ‘cité de l’homme’. Sous les signes de la Souveraineté, du Pouvoir, de l’Etat, de l’Autorité, du Droit, de la Loi... Avec la gigantesque question sous-jacente: comment fonder ces Majuscules en l’absence d’un fondement absolu ? Désormais se justifie la possibilité d’un Etat athée. Sous couvert de ‘religion naturelle’. Refus du fondement révélé tout en continuant de s’appuyer théoriquement et abstraitement sur ce fondement ! Glissement de la ‘lex aeterna’ divine vers la loi naturelle et le droit naturel. Pour finir quasi fatalement dans la Force et l’Utile. Une fin transcendante ordonnait les moyens et n’importe quoi ne pouvait devenir ‘ordre’. Un désordre, même ‘établi’, restait un désordre. Désormais les lois humaines ne sont plus fondées objectivement dans l’objectivité de la Loi. Leur objectivité reste à fonder. A partir des faits ! Les effets, loin d’être portés par leur cause, se suffisent en autonomie. Les moyens se justifient eux-mêmes. Il suffit qu’ils réussissent par force ou par utilitarisme pour devenir à eux-mêmes leur propre fin.

Sans recours. Voilà donc le possible de l'homme livré à lui-même. Une grande euphorie pour celui qui se veut être `maître et possesseur' de toutes choses. Mais, en même temps, une tâche qui se fait infinie. Car désormais il s'agit de fonder ses fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser ses valeurs. Sans recours. La justification s'interdisant un dehors d'elle-même, c'est désormais à l'intérieur de la clôture qu'il faudra fonder et justifier. Le vrai, par exemple, ne pouvant plus se fonder autrement que par la seule non-contradiction à l'intérieur d'une totalisation schizoïde. Dès lors seule l'articulation interne, c'est-à-dire la méthode, est capable de faire la vérité. Empirismes et rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur un `je perçois' ou un `je conclus'. Phénomènes ou rapports logiques, qu'importe au fond puisque l'intelligence reste prisonnière de son seul possible. Comment dépasser désormais les criticismes, les utilitarismes, les relativismes, et tant d'autres `ismes' à haut coefficient d'incertitude ?

Quelle justification reste possible ? Lorsqu'il n'y a plus de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l' `humain trop humain'. Lorsque toute légitimation tourne en rond, autour d'elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. La raison coupée du réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son `Etre suprême'. Au pluriel ! Nature. Cosmos. Humanité. Société. Progrès. Science. Etat... Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de défense ! Chaque fois un retour du refoulé sous un avatar différent. Recherche désespérée, sans cesse reprise, d'un ultime sacral dans un des possibles humains. Une efflorescence en `ismes' ! Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ?

Enfin, suprême illusion schizophrène, l'homme impeccable.
Combien de temps cela peut-il tenir sans cinglante déconfiture ? Face à l'absolu du mal... Face à l'incontournable de la négativité... Que devient l'homme faillible sans radicale possibilité de pardon ? Si l'homme est responsable sans recours, `qui nous pardonnera ?', pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les deux en même temps.


 


Dieu refoulé. Non pas la ‘divinité’ abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Mais ‘Je Suis’ rencontré concrètement et existentiellement à travers une expérience historique. L’homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n’avait pas lieu. Si l’expérience personnelle lui est refusée, du moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il ‘connaît’... au sens biblique ! Même s’il fait semblant de ne pas connaître. Il ‘connaît’ parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître.

Athéisme. Il n’est réellement et radicalement possible qu’à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme révélé divin, bien plus, révélé ’fils’ de Dieu, peut véritablement vouloir ’tuer’ le Père ? Il faut remarquer la signification radicalement originale de l’athéisme occidental à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe ’a-’ n’est pas neutre absence. Le ’theos’ n’est pas abstraite idée. En ses profondeurs, il s’agit d’un refoulement. Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été ’connu’, au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel peut croire ne l’avoir pas personnellement rencontré, la ’rencontre’ pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l’expérience vivante. L’homme moderne ne peut donc pas ne pas être ’complexé’ de Dieu ! Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ? On ne lutte pas toute une nuit – comme Jacob – avec l’Autre sans se retrouver déhanché le matin. Blessé.

Un athéisme autre. A partir de l’expérience judéo-chrétienne l’athéisme prend une dimension et une signification radicalement différentes de ce qu’il peut être en d’autres espaces. Parce que Dieu s’est révélé comme le Tout-Autre ‘Je Suis’. Parce que l’homme est créé et continue à se créer dans et à partir de cette révélation. Ouverture d’une infinie liberté créatrice de l’homme créé à l’image de ‘Je Suis’ et éduqué – conduit hors de – en Alliance avec lui. C’est une telle liberté, ouverte radicalement par la rencontre de l’infini de ‘Je Suis’, qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique. L’homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu ! Dès lors il reste à Dieu de mourir pour que l’homme puisse être absolument pour lui-même son Dieu. Mais ‘Je Suis’ résiste infiniment à la mortalité. C’est vainement que l’homme s’ingénie à faire mourir celui qui est Résurrection et Vie. L’homme peut simplement le refouler ! Pendant ce temps Dieu, selon l’expression biblique, ‘s’en amuse’ !

Mécanisme de refoulement. L’anthropologie négative n’a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulement. Dût-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée.

Est-ce Dieu qui est refoulé ? Ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ?
L’homme honteux se réfugie dans la caverne. Et là, ayant perdu le sens de sa raison, tourne désespérément en rond. Le grand enfermement. Ile d’Utopia. Société parfaite. Jardin zoologique. Asile d’aliéné. Archipel du Goulag... Pour une intelligence malade de l’anthropocentrique schizophrénie une idéologie comme le marxisme peut représenter, selon la formule de Sartre, l’horizon indépassable de la modernité. Mais n’est-ce pas précisément parce que cette idéologie constitue, selon l’expression de J. Ellul, l’acrostiche géant de nos mensonges modernes ?

Peut-on impunément refouler Dieu ? On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort. L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


Dieu n'est plus l'ultime englobant. Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites.

L'horizon indépassable... L'expression est de Jean-Paul Sartre, mais l'idée était dans (presque) toutes les têtes. Il s'agit du marxisme qui occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se mettait à humer goulûment l'air du temps. Personne ne voulait rater le train de l'histoire et rester en marge du messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à l'alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la `modernité', le marxisme s'identifie alors à l'espérance tout court. L'espérance au-delà de laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. L'horizon indépassable de notre modernité.

L'entropie au cœur de l'humain. Les péchés capitaux... Ils monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute humanité individuelle ou collective. Traditionnellement on en compte sept. L'orgueil, l'envie, la colère, l'avarice, la luxure, l'intempérance, la paresse. On les croit d'un autre âge. Leur actualité est plus brûlante que jamais. Ils piègent notre désir. Ils le piègent à sa racine. Avant que je ne désire, déjà ça désire en moi. Ce désir d'avant, ce désir fondamental, est marqué d'une profonde ambivalence. Quelque chose comme une faille entre grâce et péché. Il désire à la fois l'ouvert et le clos. La généreuse ouverture qui lui reste de l'originaire acte créationnel. Le repli dans la clôture qui ne peut lui venir que de l'originel acte schizoïde, comme un vestige très concret du péché du monde dans nos psychologies. Tels sont les péchés capitaux. Ils affectent négativement notre désir à sa source. Il reste au désir de se masquer pour se rendre sortable. Il se déguise et s'habille de `bonnes manières'. Mais qui est dupe de ce jeu de cache-cache ? La `civilisation' peut sans doute rendre sortable. Mais peut-elle `sauver' ?

Les péchés capitaux régissent un système totalitaire du même. L'orgueil s'enferme dans le `je'. L'avarice, la luxure, l'intempérance, la paresse insistent sur `mon' avoir, sur `mon' plaisir, sur `ma' satisfaction, sur `mon' bien-être. `Je', `moi', `mien'... face à l'autre, au détriment de l'autre, contre l'autre; voilà pour l'envie et la colère. Le système des péchés capitaux enferme ainsi le désir en son autistique schizoïdie. Mais ce faisant il ne peut pas ne pas le faire jouer contre lui-même. Tel le serpent qui se mord la queue, pris à sa propre voracité.

L'envie... Une profonde réflexion sur les péchés capitaux, et sur l'envie en particulier, aurait pu éviter à Marx d'échafauder sa monumentale illusion. Mais sans doute, alors, ne l'aurait-on pas pris au sérieux. Marx voulait libérer une dynamique capable de combler radicalement le désir humain. Tout le désir et le désir de tous. Cet optimisme, nous l'avons vu, sous-estimait les limites, physiques et morales, des possibilités de l'outil producteur d'euphorie. Mais il péchait plus gravement encore contre la nature profonde du désir lui-même. Car il ne s'agit pas d'une abstraction. Il s'agit du désir réel et concret. Et ce désir est blessé. Comment, à partir de la `lutte des classes', sortir du cercle vicieux de l'envie contre l'envie ? Comment accéder à la `société sans classes' sans convertir le désir à sa racine ? Et comment désaliéner le désir de son péché originel dans l'immanence Marx. La `lutte' ne serait-elle purificatrice des négativités ? Ce recours à l'éros dominateur est certes immédiatement `mobilimatérialiste et athée posée comme principe ? L'homme rendu à lui-même ? Non, le désir simplement rendu aux péchés capitaux.

Déchaînement. Une fois donné libre cours aux péchés capitaux, rien ne semble pouvoir arrêter leur prolifération et le déchaînement de leur conflictualité. Envie contre envie. Orgueil contre orgueil. Soif d'avoir contre soif d'avoir. Injustice contre injustice. Avidité contre avidité. Jouissance contre jouissance... Eros ne peut pas ne pas vouloir combler la différence. Mais ainsi la distance entre source chaude et puits froid va nécessairement en se rétrécissant. L'entropie croît. La différence sans laquelle le désir n'est pas glisse vers l'indifférence. Donc vers la mort. Ce destin est fatal en immanence. Pour vaincre l'entropie, pour faire grandir la néguentropie, il faut un renversement et un retournement d'Eros. Qui ou quoi peut opérer ce renversement ? Le chrétien sait... Cette conversion d'Eros s'appelle Agapè.

L'inconscient sans Père. Un inconscient qui s'enlise dans la clôture du `ça' pulsionnel ou structural. A la place des profondeurs humaines ouvertes à l'Autre plus intime que nous ne le sommes jamais à nous-mêmes. Un père mythique qui n'a plus de substance ni de réalité, laissant un inconscient orphelin. A la place du Père de qui vient toute paternité et qui, par agapè, dit son Verbe, engendrant son Fils et une multitude de ses frères.

Les profondeurs humaines obstruées. Jean Tauler, cinq siècles avant Freud, éclaire les épaisses `instances' qui stratifient l'inconscient. Il en compte jusqu'à quarante, les comparant à des peaux d'ours noires et gluantes. Avec infiniment plus de perspicacité, il dévoile les profonds mécanismes de méconnaissance et de défense qui s'interposent entre ces fausses profondeurs dans lesquelles l'homme farfouille avec complaisance et les plus profondes profondeurs où le Père, dans l'éternel maintenant, engendre son Fils, et avec lui, tous ses fils. Mais le schizoïde enfermement méconnaît ces mécanismes de méconnaissance et défend ces mécanismes de défense. Voilà donc cet homme qui, pourtant, "passe infiniment l'homme" enlisé dans les `peaux' nauséabondes. Il a beau en soulever, il en reste d'autres. Peut-être ne tient-il pas du tout à les soulever toutes ! Comme s'il avait l'appréhension qu'en soulevant la dernière il ne tombe, horrifié, dans un abîme de lumière, devant abandonner ses nyctalopes `certitudes'. Il vaut sans doute mieux les hanter de mythes. Œdipe suffit à son divertissement.

Acharnement.
Contre le vertical enracinement créateur d’humanité, antagonisme radical de la schizoïdie, l’acharnement s’est fait extrême. Là, de cette intériorité, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités. Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C’est ontologiquement impossible.



Unidimensionnalité des sciences dites 'humaines'. La raison la plus profonde de l’unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu’une des faces du mystère humain c’est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L’endroit d’un envers. L’envers d’un endroit. Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le même crie négativement l’autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l’ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d’intersection aussi. Et de symétrique inversion. Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la béance, trouve là son lieu propre. Comme un ‘trou noir’ qui happe les trompeuses consistances. La béance semble s’abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule l’anthropo-logos aux extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection. Une anthropologie négative ne peut que situer dans l’humour radical les positivistes consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et c’est dans leur négation qu’elle procède. Dialectiquement.

Dieu peut-il être chassé des profondeurs humaines ?
De là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le refouler. Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l'homme était en cause, et sa puissance, et sa gloire. Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on s'est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des `sciences' dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l'ampleur de l'acharnement thérapeutique pour `sauver' l'homme de lui-même, c'est-à-dire pour le `sauver' de sa filiation divine.



Clôture. Notre péché contre l'écosystème du souffle est de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie autoproductrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs, donc, de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.

Une psychose de la culture !
Une fois Dieu refoulé, une fois l’Alliance rejetée, reste la souveraineté schizophrène. Le repli autistique de l’humain sur soi-même. La raison enfermée sur elle-même jusqu’à la déraison. Cette schizoïdie moderne n’est pas un fait neutre. Il s’agit d’une schizophrénie coupable. C’est justement cette culpabilité qui se refoule. Un mal de la culture est infiniment plus grave qu’un mal de civilisation. Celui-ci ne met en péril qu’une somme d’articulations accumulées. Celui-là atteint le spécifique humain lui-même en sa matrice, là où ce spécifique se signifie dans sa gestation. Et puisque l’humain est toujours moins en ce qui est donné qu’en ce qui se donne, le mal n’est pas sans faute. Et la faute n’est pas sans péché. Il y a un redoutable mystère à la racine de la culturalité elle-même. Et l’archè de la modernité ne doit pas lui être étranger. Le livre de la Genèse lève un pan du voile sur l’originaire péché. La théurgique tentation. Son déchaînement de violence. Babel confondue. Mais Noé sauvé. Avec l’Alliance promise...

Qui nous sauvera ? L'humain schizoïde, coupé de sa véritable Source chaude et de son authentique Puits froid, et dont les réserves de sens s'épuisent, peut-il indéfiniment résister à l'entropie
?


 


Lucidité ?
Notre ‘lucidité’, aujourd’hui, voudrait se contenter de vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne pouvons pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu. De guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort. L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.

Retrouver la lucidité et refuser le mensonge. Il n'y aurait pas refoulement s'il n'y avait pas conscience, écrit Simone Weil. Le refoulement est une mauvaise conscience. L'essence des tendances refoulées, c'est le mensonge; l'essence de ce mensonge, c'est le refoulement dont on a conscience. Il faut tirer au clair les monstres qui sont en nous, ne pas avoir peur de les regarder en face... La lucidité moderne voudrait vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l'on veut savoir ? En fait cette modernité en sait plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Car elle a connu au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester, elle ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Une si passionnée étreinte avec l'Autre au cours d'une si longue histoire d'amour...

Impasses. Notre modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses impasses.
Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, se voulant sécurisants, ne tendent à l’admettre ?