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Progrès

Dans la mesure où la schizoïdie bouclait la boucle sur elle-même, il fallait bien que l’irréductible transcendance humaine se logeât sur un vecteur disponible. Le ‘progrès’ est la transcendance investie dans l’immanence du vecteur de la temporalité historique.

Nouvelle espérance.
Substitut de l’Espérance chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit ‘Progrès’. Avec une Majuscule. Elle déborde largement le fait du progrès pour se faire idéologie. Et même idéologie dominante. La croyance au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que durant des siècles la seule forme de mécréance que ne tolère pas la modernité soit justement celle qui met en question cette foi au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible de l’homme moderne.

Nouvelle ‘foi’. Nouvelle ‘religion’. L’euphorie se fait messianique. Voici l’eschatologie athée. La volonté meurtrière de supprimer le Père n’est pas absente des audaces des fils conjurés. Ne fallait-il pas le tuer, ce Père judéo-chrétien, pour que puissent être revendiquées et récupérées, souvent sous dénomination différente, ses valeurs pour la seule euphorie de l’homme en clôture ‘séculière’ ? Et c’est du côté des parricides que se noue désormais la ‘bonne conscience’ sans laquelle il n’est plus de sortabilité. Désormais vertu et science veulent s’embrasser en vue de l’euphorie croissante dans l’immensité de la caverne aménagée. Vertu et science. Matériel et spirituel. Savoir et conscience. Techniques et culture. Arts et morale. Politique et économique... Bref, tout le possible humain. Pour être le porteur de l’espérance nouvelle il fallait un type d’homme nouveau. Qui d’autre pouvait se sentir investi d’une telle mission sinon, d’abord, l’homme ‘bien-portant’ ? L’homme bien-portant qui va nourrir l’envie et le rêve de ‘bien-portance’ d’un nombre croissant d’êtres humains. L’homme ‘bourgeois’. Il fallait à ce nouveau discours bien-portant de l’homme bien-portant une possibilité concrète
de se réaliser. Cette possibilité fut donnée à travers une série de révolutions industrielles et scientifiques.



Qu’est le ‘progrès’, dogme central de la croyance dominante ? Essentiellement une courbe exponentielle de croissance le long du temps historique. Quelle croissance ? Toutes les euphories ‘progressistes’ partent d’une réponse unanime: c’est le possible de l’homme qui croît. Et tout le possible de l’homme !

Croissance du possible de l'homme. Ce possible, cependant, notre modernité l’a réduit au ‘faisable’. Et comme l’espace du faisable est immédiatement celui de l’avoir, le ‘progrès’ s’est mis à jouer la croissance de l’avoir. Or l’artifice est accumulable. Et l’accumulable bien géré produit le long du temps une somme en croissance, le plus s’ajoutant au plus, produisant un plus toujours plus grand. Le sens, par contre, se trouve chaque fois comme renvoyé à son éternel commencement. Décision toujours actuelle, il est à chaque moment du temps une sorte de nouvelle création. Son essentielle discontinuité refuse le sommable continu. Irrécupérable donc pour le ‘progrès’. En faisant l’économie de l’être, le projet de l’homme glisse ainsi du côté du projet constructeur qui tend à s’identifier avec son projet essentiel. Les valeurs de signification se confondent avec les valeurs d’articulation et de plus en plus s’y perdent. Triomphe de l’homme ‘fabricateur’. Fabricateur d’outilité et fabricateur d’artifice. Fabricateur de texture. Fabricateur du texte. Fabricateur d’un ‘sens’ qui ne peut finalement plus être autre que sens-du-texte-fabriqué ! La foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice d’artifice du possible de l’homme en autonomie. Le ‘progressisme’ n’est finalement que la superstructure idéologique d’un gigantesque système d’outilité exponentielle
dont le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant bien-portant.



Le ‘progrès’ s’identifie à un gigantesque système exponentiel. Est exponentielle une quantité qui traverse le temps, affectée d’un exposant croissant d’instant en instant. La ‘boule de neige’ en est l’exemple parlant. La spirale qui, à chaque révolution, embrasse un espace plus grand, en est sans doute le symbole le plus pertinent. 

Accélération exponentielle. En continuité avec la naturelle ligne évolutive ascendante, la montée du spécifique humain signifie une rupture et l'irruption exponentielle d'une ligne ascendante différente. Concrètement, les deux vecteurs vont pratiquement coïncider pendant des centaines et même des milliers de millénaires. Ils ne divergeront que très progressivement, le spécifique humain prenant une accélération croissante exponentielle. Pourquoi cette accélération exponentielle si caractéristique du progrès humain ? Il y a d'abord une nécessité interne de l'articulation en elle-même. L'articulation structurelle, en effet, croît en fonction de la complexité structurale. En vertu de la croissance exponentielle des possibilités combinatoires en fonction du nombre des éléments, plus les éléments structuraux sont disponibles en grand nombre, plus les liaisons structurelles tendent à croître en progression géométrique selon une courbe exponentielle. Cela s'appelle plus simplement le phénomène de `boule de neige' dont nous avons déjà parlé à propos de la croissance de l'outil. Ensuite la liberté de l'articulation en tant qu'humaine. C'est l'homme ouvert sur l'infini qui dispose des éléments et des liens structuraux. L'homme non-fini, in-fini, ouvert à l'u-topos, ouvert dans un espace symbolique, ouvert à l'autre, ouvert à l'histoire, ouvert comme projection dans un monde nouveau. Dès lors devient possible un autre `progrès' qui n'est plus simplement poussé par la nécessité articulatoire et structurale mais appelé par l'exigence du spécifique humain. Un pro-grès, c'est-à-dire une é-ducation d'authentique humanité.

Progrès ?
A partir du 18e siècle la catégorie de ‘progrès’ alimentera toute une mythologie: le mythe du progrès technico-scientifique comme progrès ‘total’ de l’homme; le mythe de l’intelligibilité scientifique comme intelligibilité ‘absolue’, et logiquement, par voie de conséquence, le mythe de la supériorité de l’homme occidental inventeur et détenteur de l’efficacité mécaniste. Il n’est pire mythe que celui qui se pare de scientificité !


 


Système exponentiel. Le ‘progrès’ s’identifie à un gigantesque système exponentiel. Il s’agit du système de l’ensemble du possible humain sensé croître exponentiellement. L’outil de la technique. La capacité industrielle. L’éducation des hommes. L’énergie créatrice. La connaissance scientifique. Le développement des arts et métiers. Le savoir encyclopédique. L’organisation politique. La masse d’information. La conscience morale...Comment ne croîtrait-il pas infiniment, ce système exponentiel du possible de l’homme ? Qu’est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu’une limite quelle qu’elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ?

Dynamique. Science et technique peuvent certes croître par elles-mêmes, selon la logique qui veut qu'une découverte en entraîne une autre et s'ajoute à elle, l'ensemble, au fil du temps, ne pouvant que grandir et se développer. Mais derrière l'idée de progrès il y a beaucoup plus qu'une simple croissance accumulative, si impressionnante soit-elle. Il y a une dynamique. Une dynamique faite d'exigence de dépassement infini, d'énergie volontaire pour transformer les choses et les événements, de projet historique qui casse l'éternel retour, de volonté de conquête, d'incessante ouverture sur la nouveauté... Ce dix-huitième siècle mécréant a une `foi' illimitée en les `Lumières' de la Raison et une certitude absolue que rien ne résistera à sa conquête triomphante. Une grande `foi', un peu naïve cependant, qui croit que désormais vertu et science s'embrassent en vue du bonheur croissant de l'homme. Grâce au `progrès' des auto proclamées `Lumières'.

Source judéo-chrétienne.
Cette dynamique de `progrès' au sens premier du mot, c'est-à-dire le refus de s'installer et la marche en avant vers la conquête d'une terre promise, où la trouver sinon dans la Bible? Il faut remonter à l'extraordinaire aventure de l'Occident né de l'interfécondation d'extrême différence. Le progrès implique une double possibilité, à savoir une dynamique de dépassement et une rationalité articulatoire. Les deux lui viennent de cette double hérédité sans laquelle l’Occident est impensable. La maternelle composante lui apporte la rationalité scientifique et technologique. L’exposante judéo-chrétienne le dote de la dynamique de transcendance. 



Durant des siècles la démesure judéo-chrétienne reste contenue. Parce qu’essentiellement verticalisée. Elle joue en Alliance. Ses prouesses sont mystiques. Ses audaces culminent dans les flèches des cathédrales. Elle joue peu dans le spectaculaire horizontal. Sur la scène du monde elle reste à sa façon ‘mesure’. Mais de façon radicalement différente de la ’mesure’ grecque. Celle-ci est accord avec la nécessité du ’il y a’. Celle-la est convivialité avec la liberté de ’Je suis’. Celle-ci est lien nécessaire avec la rationalité de la totalité théo-cosmo-anthropologique. Celle-la est alliance avec l’Infini Personnel dans la communauté ecclésiale humano-divine.

Mesure et démesure. La mesure de la mesure païenne est la raison cosmique. La mesure de la mesure judéo-chrétienne est la démesure d’une liberté infinie. La démesure, d’un côté, ne peut être que prométhéenne et nécessairement vouée à l’échec. La démesure judéo-chrétienne est canalisée verticalement. Elle joue en Agapè. Pour les Grecs, que l’homme soit la mesure de toutes choses n’est vrai, sous peine de tomber dans le scepticisme, que dans la mesure où l’homme s’identifie à la raison. Dans l’espace judéo-chrétien, que l’homme soit la mesure de toutes choses est vrai dans la mesure où l’homme reste à l’image et à la ressemblance de Dieu. La défense de l’homme y passe nécessairement par la défense de Dieu et de la communauté ecclésiale humano-divine. L’homme est grand dans la mesure où est grand Celui à l’image et à la ressemblance de qui il est créé. Le possible de l’homme est infini non pas en autonomie mais dans la relation avec l’infinie Source du Sens. En Alliance.

La démesure verticale explose à l’horizontale. L’explosivité judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin par grâce veut devenir dieu sans le Père. L’homme manifesté divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut poursuivre seul cette expérience sans Dieu. La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de la mère païenne revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut devenir dieu sans le Père.

L’acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence.

Vers le ‘progrès’.
Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle. L'outil produisant l'outil qui le dépasse, Une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques. La révolution mécaniste consacre les premiers triomphes de la science exacte et rigoureuse: Galilée, Mersenne, Gassendi, Descartes... Désormais l’esprit humain possède son 'outil' pour pouvoir tout calculer et, partant, tout fabriquer.



Un système d'outilité. Un système exponentiel producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle. 

L'outil producteur d'abondance à l'infini.
A travers la révolution mécaniste et son prolongement industriel, notre modernité se dote d'un outil exponentiel producteur d'abondance à l'infini. Rien ne semble plus s'opposer à la réalisation du rêve cartésien: devenir maître et possesseur de la nature ! Entre la nature et l'homme se constitue désormais quelque chose comme un troisième règne. Prométhéen. A la mesure de la démesure de l'homme.

Système d'outilité. La foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice d’artifice du possible de l’homme en autonomie. Le ‘progressisme’ n’est finalement que la superstructure idéologique d’un gigantesque système d’outilité exponentielle dont le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant bien-portant. Il faut prendre la mesure de ce troisième règne, prométhéen, que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d’articulation. Un système d’outilité.

Règne prométhéen. Pendant de longs millénaires l’homme est un nomade prédateur. Il chasse. Il pèche. Il cueille fruits et graines. L’homme vit alors en symbiose avec la nature. Il subit sa domination. Il n’attente à la nature que dans les limites de ses besoins vitaux. Ce n’est que très récemment – sur l’échelle des temps préhistoriques – qu’a lieu un ‘décollage’. Lent d’abord. De plus en plus accéléré ensuite. La révolution néolithique. L’homme devient de plus en plus agressif à l’égard de son environnement naturel. Il construit son monde dans la distance d’avec la nature. Il ne se contente plus de cueillir ou de chasser. Il force la terre à produire. Il enferme les bêtes. S’enchaînent alors logiquement toute une série de changements. Il faut se fixer. Il faut construire. Il faut se regrouper. Il faut s’organiser. Il faut se spécialiser. Il faut échanger. Il faut se défendre. Il faut inventer des outils nouveaux...

Désormais il y aura comme une accélération qui s’accélère. Durant longtemps l’outil n’était qu’une sorte de prolongement de la main de l’homme. Il va prendre de plus en plus d’autonomie. Activé par l’énergie des éléments naturels d’abord, et par l’énergie motrice artificielle ensuite. De l’outil à l’outil de l’outil. De la machine simple à la machine de plus en plus complexe. La machine se substituant à l’homme tout entier, à ses muscles d’abord, à ses nerfs et à ses réflexes ensuite, à son cerveau enfin. De la machine universelle à la machine spécialisée. De la machine de force à la machine de plus en plus cybernétique. De l’automatisation à l’automation...

Croissance de l'artifice. Il faut prendre la mesure de ce troisième règne que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d’articulation. Un système d’outilité. Un système exponentiel producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle. Une limite à cette expansion croissante du progrès est-elle même pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de l’outil et portée par son euphorie, l’idéologie du Progrès se prenait pour l’absolu incontournable. Cela a duré trois siècles. Aujourd’hui la limite en fait le tour.

Idéologie de l’homme producteur-consommateur. La ‘méthodologie’ mécaniste s’est doublée d’une ‘idéologie’ mécaniste. Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l’ancienne prétention totalitaire, érige indûment la science en philosophie. Celle-là, au contraire, s’est révélée comme outil incroyablement efficace au service de l’intelligibilité et de la praxis. L’intelligibilité et la praxis mécanistes constituent l’outil de l’outil. Depuis les âges préhistoriques jusqu’en la modernité l’aventure historique du logos articulant se trouve ainsi dominée par le progrès de l’outilité. Mais le progrès de l’outil signifie-t-il le progrès total de l’homme total ? L'idéologie de l’homme producteur-consommateur est mêmement partagée quelle que soit la coloration. C’est l’idéologie de l’homme recréé à l’image et à la ressemblance de l’outil exponentiel et réduit à sa dimension économique. Il s’agit de cette idéologie matérialiste et athée telle que commercialisée par la bourgeoisie ‘éclairée’ en même temps qu’elle mettait en place le système d’outilité exponentielle. Un même mirage, celui de conquérir l’opulence. La poursuite d’un même objet à savoir la production. Une même confusion des moyens et des fins. Un même mobile fondamental qui est l’intérêt. Une même conception de la justice, l’équitable capacité à consommer. Une même préoccupation, c’est-à-dire de ne pas entraver la dynamique de l’outil, dut-elle être – provisoirement ? – source d’injustice. En tant que tel, le système d’outilité exponentielle n’a qu’une seule et même façon de fonctionner. En d’autres termes, il n’est pas fondamentalement aménageable. Il est capitaliste par essence. Il est impérialiste par essence ! Quels que soient ses propriétaires ou ses régulateurs, variables selon le libéralisme ou le socialisme. Propriété privée ou bien étatisée ? Autorégulation naturelle ou bien intervention volontariste ?

Le libéralisme. Une classe sociale `montante', la bourgeoisie, avait accumulé assez de passion, de savoir et d'avoir pour être l'instigatrice, la promotrice et la détentrice de ce système exponentiel. Dès le dix-huitième siècle, les Lumières ont été sa philosophie, l'Encyclopédie son catéchisme et la Révolution son fer de lance. Il s'agit de conquérir les `droits' à la liberté individuelle en vue d'une liberté d'entreprise absolue. C'est en France que la rupture se fit brutale. Ailleurs la transition est plus progressive, sous les espèces du `despotisme éclairé' comme en Prusse avec Frédéric le Grand, en Autriche avec Marie-Thérèse, dans le Pays de Bade avec Charles-Frédéric, en Russie avec Catherine II. En Angleterre, l'évolution se fait même quasi naturellement.

A la place de Dieu. Déjà monte le postulat que rien n’est dans la nature qui ne puisse être fait par art. Selon l’archétype de la machine et de l’ingénieur. Le secret de Dieu enfin pénétré ? Dieu reste encore nécessaire. Au moins au départ. Car rien ne peut commencer sans au moins quelque chose comme un premier montage et une chiquenaude initiale.

La ‘Nature’ commence à se suffire à elle-même.
Bientôt elle pourra se passer même de l’hypothèse ‘Dieu’... Puisque ça marche ! Progressivement cette intelligibilité mécaniste s’étendra à tous les domaines de la nature, depuis l’infiniment grand (systèmes planétaires, galaxies, amas, quasars...) jusqu’à l’infiniment petit (molécules, atomes, particules, particules élémentaires...), depuis les faits les plus simples de la physique jusqu’aux phénomènes les plus complexes de la vie, voire même de la psyché. La récente intelligibilité biologique au niveau de l’articulation chimique de l’ADN, montre que même le phénomène de la vie, apparemment le plus réfractaire au mécanisme, se trouve lui-même, trois siècles à peine après l’avènement du mécanisme, soumis à son système d’intelligibilité.



Des réservoirs non vides. Le système de l'outil exponentiel ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins. C'est dans la logique systémique. L'accumulation capitalistique est donc le ressort fondamental du système. Il s'agit du `capital' à tous les sens du mot, comprenant le capital `infrastructure', le capital `financier' et le capital `information', ce dernier prenant une place de plus en plus importante. A possibilité économique égale, la différence entre `capitalisme' et `socialisme' n'est pas d'essence mais de simple modalité, puisqu'il ne saurait exister de socialisme sans capital. Dans son mode libéral, le capitalisme procède par accumulation privée alors que cette accumulation est socialisée dans le mode dit socialiste. Quelle que soit la dénomination sous laquelle elle fonctionne, il n'y a jamais qu'une seule façon de procéder à l'accumulation capitalistique. C'est fondamentalement le travail.

Croissance exponentielle.
Depuis la révolution du Néolithique ce système d’outilité a fonctionné dans l’équilibre d’une homéostasie. Il s’est simplement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à une exponentialité galoppante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort. Cette croissance exponentielle induit l’idéologie du "progressisme". Progrès. Croissance. Expansion.

Pourquoi ça ne marche pas. Eh bien ça marcherait si... Si effectivement l’espace englobant du système exponentiel et les possibilités de cet espace étaient infinies. Si effectivement le système exponentiel pouvait fonctionner à l’infini, sans jamais rencontrer de limite. Tel n’est pas le cas. Où l’on peut démontrer qu’il arrive aux ‘lumières’ de charrier d’épais obscurantismes... Mais il faut bien un jour sortir de la caverne. A l’intérieur de celle-ci, les idéologies du ‘progrès’ n’ont cessé d’aveugler les esprits au point qu’ils ne se sont jamais demandé: quid du dehors de notre système ? Ce n’est pas du dedans que le système exponentiel de nos euphories est menacé. C’est du dehors. Car ce système se trouve irrémédiablement coincé dans la maison qui l’abrite. Dans cet ‘oïkos’ qui l’englobe. Dans son écosystème matériel déjà. Dans son écosystème spirituel
surtout.


 


Le système exponentiel est coïncé dans les limites de son écosystème englobant. Il ne peut en aller autrement pourle progrès.


 


Inexorables limites. Le système fonctionnant exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer, les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système d’outilité exponentielle ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité. L’écosystème. Insurmontable contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème !

Système ouvert. Depuis la révolution du Néolithique ce système d’outilité a fonctionné, de façon simplifié, il est vrai, dans l’équilibre d’une homéostasie. Depuis il s’est seulement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à une exponentialité galoppante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort. Tant que restait occultée l’ouverture du système, l'idéologie progressiste pouvait se fonder sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d’abondance à l’infini à la mesure de la démesure de l’homme prométhéen. Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l’ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.

Impasses. Le système qui fonctionne exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système d’outilité exponentielle ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité. A savoir l’écosystème.

Limite. Nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer, les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système de nos euphories ne sont pas infinies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne que dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. Or, en tant qu’exponentiel il est d’une voracité également exponentielle. Soit l’énergie. C’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps son irréversible dégradation. La bonne nouvelle, c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d’énergie. La mauvaise nouvelle c’est que cette énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l’énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle. En ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est obvie. La quantité d’éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage se heurte aux limites des cycles. Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la satellisation massive des déchets dans la stratosphère... Qui n’en voit les limites ?

Ouvert sur un englobant qui le dépasse. Ce système ouvert ne vit que par échange avec un plus englobant que lui-même. Il reçoit du dehors et rejette vers le dehors. Il ne fonctionne qu’entre une différence de potentiel. Entre une ‘source chaude’ et un ‘puits froid’. Source chaude de l’information, de l’énergie et de la matière. Puits froid des déchets et de l’entropie. En tant qu’exponentiel il est de plus en plus gourmand à l’entrée et de plus en plus prolixe à la sortie ! Or les possibilités à l’entrée et à la sortie ne sont pas infinies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Il y a une terrible contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème.

Englobant et englobé. Ici encore il y a un système englobé et un système englobant. L'englobant de l'outil exponentiel est le vaste système à la fois géo-économique et géo-politique de l'ensemble du monde des hommes. Un système englobant avec ses ressources, ses richesses naturelles, ses capacités de travail, ses capacités de consommation. Il englobe et contient le système de l'outil tout entier qui ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins, des flux importants, une consommation croissante et, partant, des débouchés nombreux. Le système de croissance exponentielle n'existe qu'en mouvement et en croissance continue. Il s'agit d'un processus d'enrichissement qui se veut sans fin et qui fonctionne essentiellement au profit des détenteurs
du système. Ce système n'est exponentiel qu'à la condition qu'il soit ouvert du côté de ses entrées et de ses sorties. Lui-même, par contre, doit rester `régional'. Car il ne fonctionne que sur une différence de potentiel. Il lui faut une source chaude et un puits froid que constitue en grande partie le vaste monde non détenteur du système, à savoir le Tiers Monde.


 


Le système fabricateur d'euphorie progressiste est fondamentalement ouvert. Il ne se ferme qu'en se coupant de de l'essentiel qui ne peut lui venir que de DEHORS. La schizoïdie n'a décidément pas fini de prendre la mesure de ses étroitesses.


Coincés. L’exponentialité du système producteur d’abondance n’est pas seulement coincé dans les limites physiques de l’écosystème et du système géo-politique mais encore piégé par une disproportion exponentielle entre l’exponentialité de la production d’abondance et l’exponentialité plus exponentielle du désir. Nous avons vu le ‘progrès’ piégé. Enfermé dans l’incontournable limitation. Le désir ne peut pas ne pas s’y pièger lui-même. Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l’infini.


 


Il est sensé fonctionner dans un espace aux possibilités infinies. Comment ne croîtrait-il pas infiniment, ce système exponentiel du possible de l’homme ? Qu’est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu’une limite quelle qu’elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ? Illusion typique de l'homme schizoïde qui oublie sa finitude et prend ses limites pour  mesure de tout le possible.


Le système d’outilité exponentielle coincé dans notre écosystème. Nous faisons de plus en plus l’expérience d’un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons physiques. L’expérience physique donc d’un impossible. Toutes nos euphories du ‘progrès’ se voient piégées. Puisque voilà ébranlé leur commun fondement. Puisque voilà coincé le système d’outilité exponentielle. Coincé dans la finitude incompressible de l’écosystème.

Insurmontable contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème ! Le système d’outilité exponentielle fonctionne donc dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. En tant qu’exponentiel, il est d’une voracité exponentielle d’énergie et de matière. En ce qui concerne l’énergie, c’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps une irréversible dégradation de l’énergie. La bonne nouvelle, c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d’énergie. La mauvaise nouvelle, c’est que cette énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l’énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle. En ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est omniprésente. La quantité d’éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage rencontre les limites des cycles. La dépollution rencontre les limites des capacités. Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la satellisation massive des déchets... Qui n’en voit les limites ? Combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire si nous pensions à nos générations futures ?

Dramatique inadéquation entre les nécessaires limites de l’englobant et le refus des limites de l’englobé
 ! Ainsi donc il reste de plus en plus au système d’outilité exponentielle de prendre la mesure de sa démesure. Car cette démesure se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu’une ouverture exponentielle puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel fonctionne en vue de son propre blocage. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Le système d’outilité exponentielle est donc piégé. Comme sont piégées les possibilités de progrès et d’abondance à l’infini.

Illusion anthropocentrique. L’approche analytique-statique des économistes classiques avait longtemps occulté l’ouverture du système. Ce qui permettait précisément cette idéologie "progressiste" se fondant sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d’abondance à l’infini à la mesure de la démesure de l’homme prométhéen. Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l’ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.

La foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que pratiquement la seule forme de mécréance qui n’est pas tolérée par la modernité soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible et où se jouent les sacralisations. Mais pour combien de temps encore ? Ne commençons-nous pas déjà à faire l’expérience d’un progressisme piégé ?

Gigantesque illusion. C’est précisément la ‘clôture’ qui permettait ll’idéologie progressiste fondée sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité, producteur d’abondance sans limites. Il s’agit là de la plus gigantesque illusion de la modernité. C’est la force des faits qui sape ses fallacieuses certitudes. Et c’est l’approche systémique qui dévoile pourquoi les faits ont raison. Car le système n’est pas ‘clos’ mais ‘ouvert’. Ouvert sur un englobant qui n’est pas illimité. Et cette incontournable limite le coince du côté de son exponentialité.

Nous faisons de plus en plus l’expérience d’un impossible.
Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais POUR DES RAISONS PHYSIQUES.


 


L’expérience physique, donc, d’un impossible. Toutes nos euphories du ‘progrès’ se voient piégées.
Physiquement ! Puisque voilà ébranlé leur commun fondement Le système d'outilité exponentielle est coincé dans la finitude incompressible de l’écosystème.


Les progressismes piégés. La foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Cette croyance engendre un ‘isme’, le ‘progressisme’. Une attitude à la fois intellectuelle, sentimentale et pratique qui puise l’essentiel de ses énergies dans cette croyance. En ce sens le progressisme n’est ni de ‘droite’ ni de ‘gauche’. Que pratiquement la seule forme de mécréance non tolérée par la modernité soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible, où se jouent les sacralisations et où s’accumulent les surcharges valorisantes. Au risque de pécher contre l’idéologie dominante, il faut savoir refuser les interdits à la lucidité. Mais déjà, obscurément, la modernité ne pressent-elle pas que ce péché ne sera pas indéfiniment mortel ? Puisque déjà elle commence à faire l’expérience du progressisme piégé.

Les poubelles de l’histoire. On les croyait destinées aux hérétiques de la religion progressiste et aux contestataires de son ‘indépassable’ espérance humaine. C’est le marxisme lui-même qui a fini par s’y décomposer lamentablement. Pouvait-il en être autrement ? ‘Intrinsèquement pervers’ l’avait déclaré une voix prophétique. Seul les ricanements de la meute ‘éclairée’ lui répondaient alors. Cinquante ans après ils se taisent honteusement. La ‘lucidité’ de notre modernité n’a pas fini de digérer – et comment le pourrait-elle ? – une si monstrueuse méprise.

Piégés. Entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème. La démesure du système d’outilité exponentielle se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu’un système puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel ne fonctionne qu’en vue de son propre blocage. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Le système d’outilité exponentielle est donc piégé irrémédiablement. Et piégées avec lui les idéologies qui ne cherchent d’espérance que dans le ‘progrès’. Déchirantes révisions du discours bien-portant de l’homme (bourgeois et occidental) bien-portant. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements ! L’impasse... Ce que nous appelons pudiquement la crise... Combien de temps l’homme peut-il s’aveugler dans la stupide fuite en avant ?

Aveugles sur les limites.
Les ‘Lumières’ étaient singulièrement aveugles sur les limites ! L’homme schizoïde se croyait sorcier; il n’était qu’apprenti. Il s’est illusionné sur l’infini. Se voulant maître et possesseur du tout de la nature, il en vint à ne plus distinguer entre englobant et englobé, perdant ainsi la nécessaire différence entre l’intérieur et l’extérieur. Il ne voyait plus que les limites intérieures à dépasser et effectivement dépassables. Il ne voyait pas les limites extérieures
, celles, réfractaires au dépassement, de son englobant. Bref, il ne voyait pas de limite aux possibles prouesses de son système d’outilité exponentielle. Jusqu’au moment où la réalité rappelle à ce système qu’il n’est qu’englobé et qu’il va se trouver coincé dans son englobant écosystème.


 


Une limite à cette expansion croissante du progrès est-elle même pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de l'outil et portée par son euphorie, l'idéologie du Progrès se prenait pour l'absolu incontournable. Cela a duré trois siècles. Aujourd'hui la limite en fait le tour.


Naïf optimisme progressiste. Il faut relire et relire encore la profession de foi d’un Trostsky, inébranlablement sûr des lendemains marxistes qui allaient chanter au rythme croissant du Progrès infini. Nous n’avons pas la moindre raison scientifique d’assigner par avance des limites... Il n’y a donc pas la moindre raison scientifique d’en douter ! L’euphorie marxiste se déploie dans cet illimité. De la propédeutique du stade ‘socialiste’ à l’accomplissement du stade ‘communiste’, règne une double certitude absolue. Celle du progrès infini de l’abondance. Celle du progrès infini de l’éducabilité humaine.

Ces lendemains qui ne chantent pas.
Ils devaient chanter pourtant ! Nous savons aujourd’hui pourquoi ils ne chantent pas. Nous savons aujourd’hui pourquoi nos euphories progressistes sont piégées. Nous affrontons un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons scientifiques.  Ces raisons, nous les connaissons déjà à partir de notre approche systémique. C’est elle qui fournit la clé de lecture de cet impossible. Les possibilités d’entrée, de sortie et d’expansion du système d’outilité exponentielle ne sont pas infinies mais finies. Elles rencontrent inexorablement une limite. Celle d’un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne que dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Quelque part il y a une rencontre catastrophique. Lorsque l’exponentielle heurte la limite du possible. Ce n’est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu’il reste les prophètes et les témoins d’ailleurs. Mais inexorablement joue l’entropie. Mortelle.

Malades... La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle. Tout se passe comme si, à l’image du monde matériel, l’ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d’énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l’eau ou l’air qui sont pourtant bien communs. Nous n’en prenons réellement conscience que lorsqu’ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu’à aujourd’hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient. Supposons que notre lecture ne soit que l’expression d’un pessimisme ‘réactionnaire’. Supposons que par extraordinaire un miracle s’accomplisse pour sauver le progressisme et son infrastructurelle outilité exponentielle. Supposons qu’effectivement l’ensemble de l’humanité puisse accéder demain au ‘progrès’ que connaît aujourd’hui son quart privilégié. Supposons réalisables et réalisées toutes les médiations que supposent ces suppositions... Une outilité exponentiellement productrice d’abondance à l’infini réconcilierait-elle l’homme avec lui-même et les hommes entre eux dans le meilleur des mondes ? Rien n’est moins certain aujourd’hui. Et certainement de moins en moins demain. Il semble bien que notre modernité soit mortellement malade non seulement de son infrastructurelle outilité productrice d’abondance qui, malgré tout, reste en extériorité, mais plus malade encore en son intériorité. A la source de son désir et de son sens. A la racine de son originaire Discours par lequel une culture se dit en se constituant et se constitue en se disant.

En parasites... A l’intérieur de ce super-organisme écosystémique, le système matériel de notre outilité exponentielle – l’outil de notre ‘progrès’ ! – fonctionne en parasite. Tout vient, en effet, de notre écosystème. Tout ne vient que de lui. L’énergie, les matériaux, le recyclage, l’absorption des déchets... Non seulement il fonctionne en parasite mais encore en parasite prodigue. Son gaspillage étant à la (dé)mesure de son exponentiailté. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, en un peu plus d’un siècle une partie de l’humanité dilapide, en le brûlant bêtement dans ses moteurs ou ses chaudières, une matière très précieuse, le pétrole, que l’écosystème a mis des dizaines de milliers d’années à produire et à stocker. Au fait, combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire si nous pensions à nos générations futures ?

Coïncé moralement. L’outil du progrès est coincé physiquement. Mais cette machine fabricatrice d’opulence l’est tout autant moralement. Déjà il y eut les ‘broyés du système’, exploités et prolétaires. Leur sort, pourtant, ne reste pas structurellement sans remède. Il s’est effectivement amélioré, en Occident notamment. Ici il nous faut envisager une injustice beaucoup plus fondamentale, une injustice d’ordre systémique. Pour dire d’emblée les choses très crûment, jusqu’à présent le système d’outilité n’a pu fonctionner exponentiellement que grâce à l’exploitation injuste d’une grande partie des possibilités humaines par les propriétaires du système. L’outilité d’abondance crée pour ses détenteurs de plus en plus de ‘progrès’ au détriment du reste de l’humanité restée historiquement en marge de la maîtrise de cette outilité. Aujourd’hui, paradoxalement au moment où l’exponentialité du système se met à se gripper, de plus en plus d’hommes de notre planète commencent à prendre conscience de cette injustice et à revendiquer leur juste part au progrès de l’abondance. L’immense déploiement d’euphorie, embrayé sur la croissance exponentielle de l’outil de la bien-portance, ne fonctionne que grâce à un sinistre feed back dont la fameuse triangulation esclavagiste des débuts industriels est une des premières et honteuses manifestations. Le système d’outilité européen fonctionne alors avec, comme entrée, le coton venu des Amériques. A la sortie, un trop plein de cotonnades s’écoule en Afrique. Celle-ci paye en esclaves qui, déportés aux Amériques, fourniront la main d’oeuvre pour la culture de la matière première. La boucle est bouclée ! Ainsi peut se tenir un discours ‘anti-esclavagiste’ étrangement muet sur les causes de l’esclavagisme sans lequel le ‘progrès’ eut été singulièrement plus modeste ! Mais n’est-il pas admis désormais qu’on peut mentir et qu’il restera toujours quelque chose ?

Impérialiste. Mais déjà le système fabricateur n'est pas lui-même monobloc. Il s'agit d'un ensemble concurrentiel. Avec tout ce que cela implique! Le sens du mot impérialisme a été trop malmené par les idéologies. On l'a chargé de malveillance. En fait, la réalité qu'il recouvre n'est pas volontariste mais structurelle. L'impérialisme est le fait de tout système dans la mesure où il est `grand' et `ouvert'. A fortiori si ce système est `exponentiel'. Tout système ouvert est nécessairement impérialiste. La cellule vivante ne vit et ne fonctionne qu'en agressant son milieu et, partant, les autres vivants. Plus le système ouvert est grand, plus il est impérialiste. Sans remonter aux dinosaures, combien de vivants, grands et petits, microscopiques surtout, ne sont-ils pas la proie quotidienne d'un chacun d'entre nous ? Un système exponentiel sera exponentiellement impérialiste. Mais de tels systèmes n'existent que transitoirement dans la nature. Lorsque la nature engendre un système exponentiel, un pullulement de lapins ou de rats, par exemple, il ne reste jamais exponentiel à l'infini. Une régulation homéostatique, par exemple la croissance concurrentielle de prédateurs, rétablit l'équilibre à plus ou moins brève échéance. Prométhée seul refuse de connaître l'homéostasie! Jamais l'histoire humaine n'a engendré un système ouvert plus exponentiel, et donc plus `impérialiste', que le moderne système de fabrication exponentielle.

Le système d’outilité exponentielle crée l’homme à son image et à sa ressemblance. Un homme articulé. Un homme désarticulé. Un homme réarticulé. Un homme manipulé. Un homme conditionné. Un homme utilisé. Un homme chosifié. Un homme industrialisé. Un homme mécanisé. Un homme fabriqué. Un homme mercantilisé. Un homme en miettes. Il y a des moments de grâce où l’essentiel en l’homme proteste. Mai 68 fut un de ces moments, si mal compris parce qu’irrécupérable par les idéologies régnantes. Lorsque l’essentiel du projet humain tend à s’identifier avec la consommation et la production, inévitablement le désir se fait happer dans le cercle vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à la manière d’une ‘boule de neige’ qui grossit démesurément. Comme le ‘progrès’ lui-même. Voilà le désir de l’homme piégé dans l’infernale boucle qui l’asservit dans l’illusion de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en plus. Pour consommer plus encore...  La société de consommation crée une prolifération de désirs artificiels. Il s’agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire des besoins réels que pour donner à l’outil exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré. En même temps on assiste à une inflation du désirable
, c’est-à-dire, au sens étymologique, des objets du désir gonflés de vent.



Béance. La rondeur du plein a horreur de la béance. Nos euphories, cependant, n’arrivent pas à se boucler sans elle.  Le refus de l’Autre entretient la clôture en son illusion tautologique. C’est ainsi que toutes les idéologies de la ‘mort de Dieu’ se persuadent mêmement que le spécifique judéo-chrétien, avec son profond sens des ‘béances’, n’est qu’accidentelle malformation de l’immanence. Il faut avouer cependant que c’est une ‘maladie’ qui se moque singulièrement de ses médicastres. Parce qu’elle est la première à savoir qu’elle est en même temps pour la mort et pour la résurrection.

Exponentielle frustration. Le désir schizoïde se piège lui-même. Qu’est fondamentalement l’ultime mobile de l’exponentialité de l’outilité d’abondance sinon le désir ? La dynamique de la béance par laquelle un vivant différencie son manque pour tendre vers sa complétude. Nous ne retenons ici que le ‘fonctionnement’ du désir comme une sorte de ‘système’ ouvert ‘tournant’ entre une source chaude et un puits froid. Donc sur une différence de potentiel. La dynamique du désir est elle-même proportionnelle à cette différence de potentiel. Chute énergétique psychique qui ne peut pas ne pas mobiliser aussi le système d’outilité exponentielle créé justement pour combler les béances du désir. Le système d’outilité exponentielle est un système exponentiellement producteur d’abondance. Entre la source chaude de l’abondance et le puits froid du manque tourne la ‘machine’ du désir. Sans cette différence de potentiel le désir serait comblé et la ‘machine’ s’arrêterait. Si le manque n’était qu’un trou à boucher une fois pour toutes, la machine tournerait le temps nécessaire pour boucher ce trou. Après cela la machine s’arrêterait et l’homme serait ‘heureux’ une fois pour toutes. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne fût rien d’autre que quelque chose comme un cristal intelligent dans un environnement de sécurité. Mais l’homme est un vivant. Système ouvert de néguentropie sur fond d’entropie. Les biens s’usent, se détruisent, se consomment. La vie se reproduit et se multiplie. Le manque est entretenu par le temps. La différence perdure. Donc la machine doit tourner tant que vit le vivant. Harmonieusement au rythme des échanges de ce vivant. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne fût rien d’autre que quelque chose comme un ‘animal raisonnable’. Mais l’homme est un vivant infini. Béance infinie. Désir infini. Insatiable à l’infini. La satisfaction – toujours relative – à un niveau relance l’insatisfaction à un niveau plus loin. Plus on a, plus on veut avoir. Le ‘seuil de pauvreté’ croît indéfiniment en même temps que croît la richesse. Le manque est abyssal exponentiel. La différence s’accroît exponentiellement. Le désir de consommer à l’infini relance l’outil producteur à l’infini. La machine tend donc à s’emballer à l’infini. En même temps que croît plus exponentiellement encore le désir. Par quel facteur faut-il multiplier le rapport production-consommation pour que l’homme soit heureux ? Ne sommes-nous pas condamnés à ne produire que dans les limites de nos besoins ? Alors que nous rêvons de produire pour combler tous nos besoins...

Aliénation. Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de la modernité de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de la modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l’infini. En fait fonctionne là une exponentielle mécanique d’exponentielle aliénation. Suivant une gigantesque mimésis d’aliénation... A l’image de la téchnè, l’homme articulé, désarticulé, réarticulé. A l’image de l’outilité, l’homme outilisé, utilisé. A l’image des choses, l’homme chosifié. Son langage industrialisé. Son imagination substantivée. A l’image de la machine productrice du désirable, l’homme rabougri à la mesure de la machine désirante. A l’image de la structure mécanique, l’homme mécanisé, structuralisé. Dans la nature dénaturée. A l’image des mécaniques fabricatrices, l’homme fabriqué. A travers une prolifération de sens factice et dans la perversion des signes. A l’image de la puissance totalitaire de l’outil, l’homme totalitarisé. A l’image de la matière, l’homme massifié. A l’image du temps programmé, l’homme dépossédé de son temps pour vivre. A l’image du geste mécanique, l’homme dévalorisé. Les tâches éclatées. Le travail en miettes. A l’image du productivisme galoppant, l’homme aliéné à la lutte pour le pouvoir d’achat et aux béatitudes de la société de consommation... L’homme fonctionnalisé. L’homme technisé, testé, conditionné, manipulé. Publicitairement matraqué. Quantifié, mercantilisé, mercenarisé... A l’image, enfin, de la clôture de l’espace d’intelligibilité, l’homme suprêmement aliéné à sa fausse conscience qui l’empêche d’entrevoir un autre possible.

Fuite en avant. Où le fils prodigue va-t-il essayer de chercher son salut ? Loin de la maison du Père, clochard des plénitudes perdues, il lui reste à errer d’insatisfaction en insatisfaction, trouvant son bonheur dans la poursuite des mirages. C’est avec un religieux respect qu’il se met à appeler ‘Progrès’ la sacralisation de cette fuite en avant. Combien de temps encore l’espérance orpheline se laissera-t-elle porter par une stupide fuite en avant ? Il y a une pathétique inadéquation entre les nécessaires limites de l’englobant et le refus des limites de notre système d’outilité exponentielle ! Qu’ils soient de droite ou de gauche, les discours progressistes ne fonctionnent tous qu’en embrayage direct sur l’articulation de l’outil exponentiel. Ils se trouvent désormais face à de déchirantes révisions ! Ce discours bien-portant de l’homme (bourgeois) bien-portant ne charrie qu’un optimisme trompeur. Le ‘progrès’, avatar d’une ‘transcendance’ immanentisée, matérialiste et athée, est en train de rejoindre le cimetière des illusions perdues. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements !

Fuite honteuse.
Et si la fuite en avant que couvre l’euphémisme du ‘progrès’ n’était que fuite honteuse ? Avec sa fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l’explication qui ne le met en question que fictivement. Avec son mécanisme de défense contre l’angoisse de la réelle décision. Avec son réflexe manichéen de dissocier bien et mal en pure extériorité. Avec son réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l’autre... A moins d’assumer son péché pour le retourner en grâce, l’homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu’avoir honte. Une honte qui tend à supprimer l’autre qui nous fait honte. L’Autre... La ‘mort de Dieu’... Mais comme l’Autre ne peut mourir et que la honte persiste, il ne reste plus qu’à se supprimer soi-même. ‘Mort de l’homme’...