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Sacral

La différence sacrale.

Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’
exode de l’homme vers l’humain ? L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en crise. Tant que la vie coïncide avec elle-même, elle n’est qu’animale. C’est dans la distance de la vie avec elle-même que gît la chance de l’émergence de l’humain. C’est dans la béance qu’elle est pro-voquée au dépassement. Longue histoire d’un certain vivant défié à travers une longue suite de crises différentielles. Cela n’allait pas sans un grand pro-vocateur. Seul le fascinosum et le tremendum sacral pouvaient disloquer l’animal et ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le même était incapable de le défier. Il lui fallait l’autre. Il fallait la grande différence sacrale pour provoquer l’homme à sacrifier son animalité. C’est donc dans la crise sacrale de la vie que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement.

La pro-vocation sacrale. Nous ne savons pas quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animalité et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande négativité dialectique. L’autre infiniment autre. Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. L’homme est toujours à l’image de son Dieu. Plus il se divinise, plus l’homme s’humanise. Réactualisation de la victoire originaire où la vie passe par la mort pour revivre plus immortelle. L’homme émerge avec le savoir inconscient de cette victoire originaire. Son culte, si 'primitif' soit-il, participe de l’originelle bio-gonie et en actualise l’efficace. Le sacrifice, dans toutes ses formes, témoigne de cet inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à travers sa "négation" sacrificielle.

La grande différence pro-vocatrice. Le sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain. L’humain s’enfante à travers cette crise. C’est le sacré qui signifie cette crise. L’homme naît en tant qu’homme dans la crise sacrale de la vie. Tant que la vie coïncide simplement avec elle-même elle n’est qu’animale. C’est la non-coïncidence de la vie avec elle-même, de l’instinct avec lui-même, du vouloir-vivre avec lui-même qui est chance de l’émergence du spécifique humain.

Le divin ouvre la différence à travers laquelle l’humain advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le ‘divin’ lui-même s’ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

La culture commence avec l’originaire culte.
Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation. Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime consistance ontologique. C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre la nécessité et la liberté, entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Très profondément, l’homme n’est-il pas cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour s’enfanter humain ?



La différence sacrale. Le monde est moins que le monde. Le monde est plus que le monde. L’homme est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme. Le sacré commence avec l’expérience première de cette étrange différence effrayante et fascinante en même temps. Une DIFFERENCE pro-vocatrice qui ne laisse indifférent que l'animal. Le 'divin' ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le ‘divin’ lui-même s’ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

Exode de l’homme vers l’humain. Accession de l’homme à la conscience de plus pleine humanité, à la conscience morale, à la liberté créatrice et historique, à la personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin. La différence sacrale creuse l’infinie béance qui fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes de l'Autre. Le sacré
est crise du monde pour qu’émerge l’humain.


 


Axe sacral. Cette béance du monde, cette gratuité béante au cœur de la nécessité, désigne à sa manière l’universelle sacralité. L’axe sacral est l’axe différentiel fondamental de la distance et de la différence qu’est l’homme. Il est l'axe différentiel vertical sur lequel s’articule la possibilité dialectique.



Le sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain. Il est l’infinie béance qui fissure les milieux pour les livrer aux extrêmes. Il est la grande négativité au cœur des faciles positivités. Il est l’originaire différence qui provoque le dialectique déploiement du monde nouveau d’humanité. Avant même que ne s’établisse la distinction entre le profane et le sacré, avant donc que l’homme n’en puisse parler, déjà agit ce fondamental et fondateur acte de la différence. Et même dans les espaces les plus désacralisés, il est encore omniprésent. Qu’un morceau d’étoffe, par exemple, puisse devenir plus que chiffon pour être drapeau !

Le sacré est source active du symbole. Il informe en ses profondeurs les puissances symbolisantes à la racine de tout symbole symbolisé. Là où toute moitié témoigne de l’autre moitié qui toujours se dérobe dans l’infinie différence pour s’y reconnaître quand même. Fascinosum de l’originaire identité d’avant la brisure. Tremendum de la différence béante infiniment. L’axe sacral est l’axe différentiel fondamental de la distance et de la différence qu’est l’homme. Il est l’axe différentiel vertical sur lequel s’articule la possibilité dialectique.

Crise sacrale. L’acte religieux est essentiellement dialectique et fondamentalement – bien avant sa constitution en ‘religion’ – contemporain indissociable de l’acte dialectique d’hominisation et d’humanisation. L’acte fondamental religieux est instaurateur de différence. Tout commence avec Eros, ce dynamisme tendanciel qui s’identifie à la vie en son multiple foisonnement et en sa prolixe différence structurelle. Chez l’animal, Eros reste à la mesure de son ‘Umwelt’ qui, lui-même, est à la mesure d’éros. En l’animal, la boucle biologique se boucle sur elle-même. Tant que la vie coïncide parfaitement avec elle-même elle reste simplement animale. Un certain animal peut devenir homme parce que la boucle purement biologique ne se boucle plus sur elle-même. Cela implique une crise d’éros. le surgissement d’une disproportion entre la démesure d’Eros et son Umwelt. Le ‘il y a’ du simplement ‘donné’ ne suffit plus pour loger Eros en sa béance. Un ‘ailleurs’ s’ouvre. Jamais ‘autre’ chose que la stricte animalité n’aurait pu être si éros n’avait été provoqué dialectiquement par quelque chose comme une négation de la simple animalité.

Dans cette ouverture se constitue le spécifique humain. La ‘culture’ par opposition à la ‘nature’. Ouverture d’un espace nouveau d’articulation et de signification dans leur réciprocité. Longue et progressive histoire d’un certain vivant à travers une suite indéfinie de crises différentielles. Différence qui pro-voque l’effort de ce vivant à combler sans cesse cette béance, donc à dépasser son stade précédent.

L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en crise. En crise face à l’altérité pro-vocante qui le défie au dépassement. Longue et progressive histoire d’un certain vivant à travers une suite indéfinie de crises différentielles. Il faut à ce processus un grand pro-vocateur. Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. C’est à travers la crise sacrale que naît l’homme en tant qu’homme. Personne ne sait à quel moment précis de l'évolution cela a commencé. Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement.

La grande différence originelle qui coupe en deux le monde. L’homme n’est possible qu’à travers cette coupure. Sans elle, l’indifférence lui ferait côtoyer dangereusement le précipice du néant et de la mort. Cette originaire division sacrale de l’être traverse le monde verticalement, marque sa radicale axiologie et le sauve du néant. Il s’agit là de bien plus que de simples ‘qualités’. Ce sont des forces. Et ces forces sacrales peuvent être activement antagonistes, s’affronter et lutter. Le pur
doit être victorieux. La force sacrale détermine et régit les niveaux ontologiques. Mais cette force est toujours conquête. Sur fond de menace permanente.



Pour quoi, pour qui, l'homme est-il prêt à mourir ? Les désignations peuvent être variables. Mais au fond se tient toujours une réalité posée au-dessus de tout le reste et qui nous dépasse d'une certaine façon. Et cette réalité est d'ordre sacral. Dieu, et tout ce qui se pare de `divin'. La religion, et tout ce qui prend une valeur `religieuse'. Le sacré, et tout ce qui au monde se défend comme `sacré'. René Girard montre de quelle violence le sacré est capable.

Dans l’espace judéo-chrétien
l’homme occupe une place unique parmi tous les êtres de l’univers. Cette place lui est refusée aujourd’hui. Celui qui jusque là était aussi citoyen d’ailleurs va perdre son statut d’exterritorialité. Cet animal de l’embranchement des vertébrés et de la classe des mammifères, apparu évolutivement dans l’histoire naturelle de la vie, n’est plus marqué de l’intouchable mystère sacral. Il ne se comprend plus que ramené dans les strictes limites naturalistes d’un scénario de la continuité. Fils seulement du hasard et de la nécessité.




Le divin ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le "divin" lui-même s’ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

Exode de l’homme vers l’humain. Accession de l’homme à la conscience de plus pleine humanité, à la conscience morale, à la liberté créatrice et historique, à la personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande négativité dialectique. L’autre infiniment autre. La grande différence pro-vocatrice. Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. De son Dieu. L’homme est toujours à l’image de son Dieu. Plus il se divinise, plus l’homme s’humanise. 

Aliénation ?
Pour Feuerbach et pour Marx, la religion ne peut être qu’une aliénation parce qu’elle instaure une dualité entre le ciel et la terre. Une telle dualité n’est cependant ‘aliénante’ que dans la perspective mécaniste de l’objet brisé. Dans une perspective authentiquement dialectique, la division est chance. L’acte fondamental religieux est instaurateur de différence. Créateur de dualité. Crise. Mais l’irruption de l’autre nouveau est à ce prix.



Le sacré archéologique. D’abord est donc la vie cosmique qui, en son universelle hiérogamie, engendre tous les vivants. Drame sacré originel que le mythe célèbre en permanence à travers le temps et dont le rite traduit et actualise l’infinie efficacité. Fascinosum d’une force vitale inépuisablement active et efficace, inlassablement victorieuse de la dégradation et de la mort. Tremendum d’un risque possible d’épuisement et de dégradation à partir d’une démesure possible de l’homme.


 


Garant de la densité de l'être. Archéologiquement le 'sacré' est vécu comme le garant de la densité de l'être toujours menacé de dépertition et de 'liquidation' dans le 'profane'. L'effort de l'homme sera donc de ramener inlassablement l'être en son centre sacral où il doit se 'recharger' de sa force. Pour cela se créent diverses techniques cultuelles.

La culture commence avec l’originaire culte. C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation. Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime consistance ontologique. C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre la nécessité et la liberté, entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. La première praxis humaine dans sa mytho-magie est déjà praxis sacrale. le spécifique humain se conquiert dialectiquement à travers cette praxis. Sans l’originaire ‘magie’, il n’y aurait jamais eu ‘science’ ! A sa manière le rite introduit la division, le clivage, dans la nature. La culture commence avec l’originaire culte. Le rite cultuel est archéologiquement culture d’humanisation. L’outil est d’abord rituel. Et le ‘sacrifice’ détruit avant de rassembler.

Gratuité. Ce mystérieux plus est à partir d’un moins. Il vient dans la béance de l’utile, inutile. Il vient dans la négation. Il vient dans la différence. Il vient de surcroît. Il est gratuit, c’est-à-dire que sa valeur est ailleurs. L’humain ne se manifeste jamais sans cette dimension de gratuité par laquelle un autre plus émerge, dans la rupture, au creux d’une béance. Là où la logique ne boucle plus sa clôture mais laisse jubiler le logos. Dire autrement l’indicible. Poïésis. Grâce. Cette béance du monde, cette gratuité béante au cœur de la nécessité, désigne à sa manière l’universelle sacralité. L’outil préhistorique de l’Acheuléen qu’on appelle ‘amande’ est d’emblée un caillou différent des autres galets de la nature. Il est ‘signe’ de culture, signe d’humanité. Il a été incontestablement fabriqué en vue d’une utilité technique. Sa forme d’outil s’impose en quelque sorte de façon logique; elle s’explique, se justifie et se comprend en fonction de son utilité même. Cette forme pourrait n’être que cela. En fait elle est beaucoup plus. Cette forme en ‘goutte d’eau’ est harmonieuse. Elle est belle. Ce plus est là comme ça, pour rien, pour le plaisir, gratuitement.

Sacrifice. C’est dans le rite sacrificiel – sacrum facere – que la crise sacrale s’actue de façon extrême. Dès ses formes les plus archaïques se rejoue la crise sans laquelle l’humain ne serait pas. Ici se révèle la profonde dialectique sacrale. La traversée de la négation vers l’autre. Du bon est détruit pour qu’un meilleur soit. De la valeur est immolée pour que dans sa béance se manifeste une autre et plus grande valeur. On sacrifie de la vie pour vaincre la mort. Dans l’extrême rupture advient une plus extrême plénitude. Dans la tension paroxysmale de la lutte et de l’étreinte hiérogamique sous le signe d’éros et de thanatos. Le sacrifice actualise cette mystérieuse dialectique à travers laquelle la libre mise à mort d’un vivant devient victorieuse de cette mort elle-même. Réactualisation de la victoire originaire où la vie passe par la mort pour revivre plus immortelle. L’homme émerge avec le savoir inconscient de cette victoire originaire. Son culte, si ‘primitif’ soit-il, participe de l’originelle bio-gonie et en actualise l’efficace. Le sacrifice, dans toutes ses formes, témoigne de cet inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à travers une ‘négation’ sacrificielle. On retrouve toujours la même dynamique si profondément humanisante du non. Distance. Différence. Non... Pas encore... Pas tout de suite... Plus loin... Plus haut... Un espace négatif s’ouvre. Le sacré est instaurateur d’un tel espace dialectiquement antithétique. Un espace où les vides sont plus pertinents que les pleins. Un espace de l’appel et de la pro-vocation.

L’homme, un animal capable d’offrir en sacrifice son animalité. Pour s’enfanter humain ? Depuis les origines, c’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre nature et culture. Entre la nécessité et la liberté. Entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Les rites structurent l’espace, le temps, l’être et l’action cohérente des hommes. Ainsi les rites de passage qui président au devenir personnel et aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites totémiques qui président à la domestication des animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie n’aurait jamais commencé.

Les différences fondatrices.
L'humain est fils de la différence. Le 'sacré' ouvre le nouvel espace de l'humain en instaurant les grandes différences fondatrices. Entre sacré et profane. Entre absolu et contingent. Entre haut et bas. Entre valeur et non-valeur. Entre bien et mal. Entre pur et impur. Entre permis et défendu...



Le pur et l'impur. Une des grandes coupures contemporaines de l’émergence de la différence humaine est celle qui s’opère entre le pur et l’impur. Cette originaire division sacrale de l’être traverse le monde verticalement et marque sa radicale axiologie. Il s’agit là de bien plus que de simples ‘qualités’. Ce sont des forces. Et ces forces sacrales peuvent être activement antagonistes, s’affronter et lutter. Le pur doit être victorieux. La force sacrale détermine et régit les niveaux ontologiques. Mais cette force est toujours conquête. Sur fond de menace permanente. Il y a un sens qui va de soi tout naturellement, c’est la descente. Déperdition, perte, de la force sacrale. Entropie sacrale identiquement entropie ontologique ! Etonnante perception de la fondamentale entropie du monde ! La remontée ne se fait que grâce à la dynamique sacrale. L’impur prolifère. Il se diffuse avec une facilité incroyable. Il se répand de lui-même, avec facilité, comme une pollution. Le pur se conquiert laborieusement, douloureusement. Si mythique que soit au départ une telle différenciation entre le pur et l’impur, elle ne porte pas moins en elle l’originaire tension entre ce qui simplement est et son autre par quoi l’humain, négateur de la simple nature, se conquiert l’autre nouvelle nature. Cette tension sémantique est fondamentalement aussi tension éthique instauratrice de différence sans laquelle le spécifique humain n’est pas. Ouverture du chemin de la différence et de la différence de la différence à l’infini. Quelle différence entre l’originaire différence entre pur et impur et, à partir d’elle, cette autre différence qui advient, dans la différence, entre faute et péché ! De la honte au remords et au repentir ! Quelle tension différentielle gestatrice de ce que sera l’authentique personne. Dans la différence d’avec la simple individualité encore noyée dans le groupe bio-social. L’humain n’est possible qu’à travers une crise. C’est le sacré qui signifie cette crise. Irruption de l’autre vertical qui met en croix l’horizontalité du même pour que se célèbre la Pâque de l’ouverture de l’humain.

Le tabou. Contemporain de l’émergence de l’homme il y a donc le tabou. Il marque et protège la grande différence sans laquelle l’humain ne serait pas. Le tabou interdit. En même temps il affirme. Il est non au cœur du oui. Il révèle la profonde et fondamentale interdiction d’un oui sans non  ! L’interdiction d’une proximité sans distance. L’interdiction d’une rencontre sans différence. L’interdiction d’une intensité sans béance. Le lieu du tabou est toujours en un nœud d’intensité sacrale. Là où se rencontrent dangereusement le ciel et la terre. Là où s’actue le drame hiérogamique avec plus d’intensité. Essentiellement en ce nœud de l’originaire sexualité bio-cosmique, mystère
sacral par excellence. La vie à sa source bio-sacrale: le divin, le céleste, le totem, les ancêtres, la femme, le prêtre, le roi, le chef, le sorcier... La vie dans ses extrêmes: les morts, les esprits... La vie menacée: les solstices, les éclipses, les maladies, le héros, le chasseur, le fondeur... La vie en régénération: le cycle menstruel, le guérisseur, l’initiation, la circoncision... Les moments intenses de la vie: la fête, la naissance, la mort, les semailles, la récolte... Les lieux de concentration vitale: l’omphalos, le sexe, les grottes, les pierres sacrées, l’arbre sacré, le temple...



L'espace du 'sacré' est coextensif à la totalité de l'espace humain. La mentalité schizoïde ambiante, soucieuse d'expulser le 'sacré', voudrait reléguer celui-ci dans une sacristie. Avec une bonne étiquette le cantonant en sa troublante exception et croyant libérer ainsi une normalité profane. N'en déplaise à Auguste Comte, l'état `positiviste' n'est pas moins `théologique' que les états précédents. Il est même plus théologique que jamais. Mais autrement. L'état `théologique' marquait encore les différences. L'état `positif' les supprime, puisque c'est l'homme, désormais, qui se fait Dieu à la place de Dieu. Il n'est plus de science `humaine' qui ne soit en même temps science `divine'. Cette subtile réciprocité se voit sans cesse occultée. Elle joue sur fond de rivalité conflictuelle qui ne se dit pas. L'obscure dramatique de quelque chose comme une théomachie. L'anthropos n'a pas fini de régler ses comptes avec le theos.

L’humain n’est qu’à travers la différence sacrale. Dès lors l’homme ne peut pas ne pas ‘sacraliser’. Le sacral étant si intimement inhérent à l’humain, où va-t-il se loger lorsqu’une ‘culture’ particulière, une ‘époque’, se veut démystificatrice ? A moins d’être repris par l’autre interpellant de la Foi, le sacré se trouve investi ou réinvesti dans ses mille et un avatars: Raison, Nature, Vie, Histoire, Parti, Science, Evolution, Révolution... Tant il est vrai qu’un dieu ne se chasse qu’au nom d’un autre ! C’est plus fort que l’homme. Que reste-t-il à l’art, à la philosophie, à la science même - la science dans son projet - sans leur dimension si profondément ‘religieuse’ ? Faites l’analyse sémantique de n’importe quel discours ‘athée’. Vous serez stupéfaits de l’investissement sacral et religieux, là même où il est si vivement refoulé.

Le vivant vertical. Au cœur du drame sacral de la vie, l’homme, le vivant centré dans la différence. Microcosme en participation avec le macrocosme. L’originaire sacralisateur sacralisé. L’axe des valeurs. Signifiant qui se signifie. Béance ouverte à l’infini d’un monde différent. L’homme démesure. Et mesure pourtant. Première mesure de l’orbe cosmique et de la proportion harmonieuse. Chiffre du monde.

L’homme, animal debout ! Sa station signifie et réalise la verticalité sacrale. L’homme est l’originaire référentiel de l’espace sacral et de son centre sacré. La physiologie est d’abord, avec plus de pertinence, symbole. En l’homme la vie vibre de l’originaire fascinosum et tremendum sacral. Dans la verticalité sacrale se joue archéologiquement le drame des protagonistes antagonistes éros et thanatos. La grande différence verticale entre le ciel et la terre qui dans son étreinte engendre les vivants. La grande différence verticale entre la terre et les enfers sous-terrestres qui dans son étreinte engendre les morts. Double engendrement qui s’articule sur les puissances ouraniennes et chtoniennes des esprits célestes et des esprits telluriques, des forces du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres...

Chiffre du monde.
L’homme, chiffre et mesure du monde, est physiquement magique ! Léonard de Vinci l’inscrit parfaitement dans la proportion du carré et du cercle. Dès l’Antiquité égyptienne et grecque le nombre d’or donne la clé de son harmonie. Et le ‘modulor’ de Le Corbusier en définit sa dynamique posturale. Rythme du monde aussi que traduit l’originaire esthétique de la danse avant même que ne fussent gravure, sculpture ou architecture. L’homme mesure de toutes choses... Et démesure pourtant ! Chiffre du monde. Mais hiéroglyphe. En l’homme le dicible ne se boucle pas. Il reste toujours de l’indicible. Qui se balbutie à la limite du symbole et du mythe.



Verticalité sacrale. C’est dans l’extrême tension de la Verticalité Sacrale que naît l’homme en tant qu’homme. Le sacré est proprement crise d’enfantement de l’humain. Personne ne sait quand cela a commencé. Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Seul le ‘divin’ ouvre la différence à travers laquelle l’humanité peut advenir. Qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’exode de ce primate vers l’humain ?



L’espace hiérotrope. L’espace-temps humain n’est pas isotrope. Il est d’abord chargé de ‘force’ bio-sacrale. Celle-ci est concentrée au maximum en un centre absolu. De là, elle irradie la totalité de l’espace-temps en se dégradant à mesure qu’elle s’éloigne du nœud d’extrême intensité centrale et en se dispersant en nodules d’intensité variable dont chacun, devenu centre régional, participe de la charge sacrale du Centre absolu de l’univers. Entre la très haute tension centrale et la dilution périphérique, chaque nodule représente une certaine différence de potentiel sacré. En chaque point l’horizontalité naturelle se trouve en quelque sorte traversée par la verticalité sacrale. Les continuités se discontinuent. La racine tem dans templum, par exemple, ne signifie-t-elle pas couper, séparer ? L’univers vibre ainsi au rythme de la discontinuité sacrale. Il y a des temps forts. Il y a des hauts-lieux. Chaque nœud de force bio-sacrale devient tabou.  Les figures et les symboles se chargent de prégnance sacrale. L’image mythique du monde s’inscrit dans la perfection sphérique. Avec la différence des hémisphères, visible et invisible, ouranienne et chtonienne, céleste et infernale. L’axe sacral ciel-terre, avec son haut absolu et son bas absolu, est primordial et régit toutes les autres dimensions et toutes les orientations. Il traverse cette sphère et en marque le central omphalos. Un univers parfaitement centré et unifié.

Hiero-topologie. Avant de se faire géographie, l’image de la terre se construit selon une hiéro-topologie. Autour d’un centre hiérogamique. Déjà la maison... un centre habitable où l’homme se loge en y logeant les symboles de sa participation sacrale à l’univers entier. Ensuite les autres espaces, du village, à travers l’espace clanique, jusqu’aux Empires. A travers ses migrations, du Levant au Couchant, du Nord au Sud, l’homme emporte toujours son centre avec lui. Et visiblement ce centre le suit partout ! Voici, par exemple, en 1442, un demi siècle exactement avant l’aventure de Christophe Colomb, le planisphère de Giovanni Leardo. Déploiement de l’orbe terrestre autour du centre, l’omphalos sacral qu’est la Jérusalem terrestre dans l’axe vertical invisible de la Jérusalem céleste. A l’Est, on renvoie vers l’invisible Paradis terrestre. A l’Ouest, vers les invisibles Iles Fortunées. Au Nord, les vastes étendues du ‘désert inhabité à cause du froid’. Au Sud, celles du ‘désert inhabité à cause de la chaleur et des serpents’. Etonnant planisphère qui sait que la terre est sphérique et pourtant n’arrive pas encore à boucler la boucle de l’orbe sur elle-même. Les contours restent ouverts sur le mystère chargé de frayeur et de rêve. Mais qu’importe, puisqu’il y a, sécurisant, un centre ! A comparer le planisphère de 1442 à celui de 1592 dessiné par Scotto, si proche de nos représentations modernes du globe, la rupture
épistémologique se fait visible et deviennent tangibles les révolutions qui en marquent la distance: la circumnavigation de la terre, le renversement copernicien et la révolution mécaniste. Sans doute ne comprendra-t-on jamais rien au drame de Galilée si l’on reste prisonnier d’un simple perspectivisme scientiste. La nouvelle vérité était loin de n’être que ‘scientifique’. Il s’agissait fondamentalement d’une brisure de l’image sacrale du monde et de l’éclatement de la grande unité bio-cosmique. La dislocation du centre sacral ne pouvait pas ne pas disloquer tout une cohérence.



En l’homme, la vie vibre de l’originaire fascinosum et tremendum sacral. Dans la verticalité sacrale se joue archéologiquement le drame des protagonistes antagonistes éros et thanatos. La grande différence verticale entre le ciel et la terre qui dans son étreinte engendre les vivants. La grande différence verticale entre la terre et les enfers sous-terrestres qui dans son étreinte engendre les morts. Double engendrement qui s’articule sur les puissances ouraniennes et chtoniennes des esprits célestes et des esprits telluriques, des



L'humain surgit à la verticale. L’homme n’existe authentiquement que dans l’abrupt de sa verticale béance... Appelé par un abîme de plénitude. Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne voulait l’écouter, même si personne ne voulait l’entendre, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive pro-vocation de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point.

Tropisme vers le haut.
D’où peut venir en cet animal humain ce tropisme vers le haut ? Le logos le présuppose. Sans arriver à le fonder parfaitement en raison. Il n’y a que le mythos qui puisse donner à penser son archè. Un fragment du divin perdu dans l’animal humain et qui, au cœur de l’expérience sensible, garde la nostalgie du divin. Une puissance d’aspiration de l’âme vers ce qui est en-haut. A travers une chute, une réminiscence et une ascension. Mythe universel dans sa structure. Toute une tradition pré-platonicienne lui donne un contenu concret. L’Orphisme, par exemple, avec son mythe central de Zagreus (Dionysos) fils de Zeus, dévoré par les Titans que Zeus frappe du feu pour former ensuite de leurs cendres les hommes. D’où l’incoercible besoin de salut en cette double nature à la fois divine et ‘titanique’ de l’homme. Incoercible besoin de salut de la partie divine en l’homme, l’âme, qui en se libérant du monde sensible, remonte
vers sa patrie divine. D’où la sotériologie qui imprègne la piété et célèbre les mystères de l’orphisme en ses rites dionysiaques. Voie de la purification et de l’extase qui tend à la fusion avec le divin.



Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut le Souffle de Dieu. Il lui faut la grande Différence verticale. Là où s'étale l'in-différence, il est urgent de redonner voix à cette grande Différence. 


Que.
Dans sa pureté, le 'sacré' est de l'ordre du QUE. Pure forme de la 'différence sacrale' en tant qu'elle affecte tout esprit humain. Cette structure sacrale de l'esprit ne cesse de dériver vers le CE QUE. Elle se cherche des matérialisations. Du côté des fétichismes et des idolâtries.



Théologie négative. La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie. Au contraire. Les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine. Seulement le drame sacral s'y joue en béance. A travers quelque chose comme une `négative théologie négative'. La béance, en effet, reste incontournable. Il arrive au sacré de se cacher sous cette autre forme de théologie qui s'appelle anthropologie. Il arrive même à celle-ci d'être doublement théologie. L'une, positive, à la gloire de l'homme qui veut être dieu. L'autre, négative, qui ne cesse de balbutier apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.

La foi. Le 'sacré', avant ses 'ce que', dans la pureté de son 'que', est en même temps le point d'appui et l'espace d'accueil de la 'foi'. Celle-ci cependant s'en distingue comme le concret se distingue de l'abstrait et le plein du vide. La FOI, en effet, se situe dans l'ordre de l'accomplissement. Celui de la réalité personnelle et inter-personnelle. Celui du concret absolu.
Celui de la personne en tant que sacrée. Avec son fascinosum et son tremendum. Rencontre de personne à personne. Engagement réciproque. Alliance.



Anthropologie négative. La raison la plus profonde de l'unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu'une des faces du mystère humain c'est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L'endroit d'un envers. L'envers d'un endroit. Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le même crie négativement l'autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l'ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique inversion. Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la béance, trouve là son lieu propre. Comme un `trou noir' qui happe les trompeuses consistances. La béance semble s'abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule l'anthropo-logos aux extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection. Une anthropologie négative ne peut que situer dans l'humour radical les positivistes consistances. C'est en leur cœur qu'elle surgit. Et c'est dans leur négation qu'elle procède. Dialectiquement.