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Matrice


La matrice de l'humain.


L’humain est fils de la
différence. Il ne cesse d’engendrer des différences. Grâce essentiellement à la parole. La parole constitue proprement la différence pertinente de l'humain. Sa différence spécifique d'avec tout le reste de l'être. Elle est ce verbe méta-phore qui sans cesse porte infiniment au-delà.

Matrice constituante. Les innombrables cultures constituées présupposent une matrice constituante. Une matrice commune qui donne naissance à l'humain universel. Que peut-être fondamentalement cette matrice ? Est-elle identifiable avec autre chose que le logos ? Le Verbe archéologique qui engendre l'humain en tant que humain. Le logos anthropogène
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Le logos. La différence pertinente de l'humain, sa différence spécifique d'avec tout le reste de l'être, cette différence qui identifie l'homme, c'est le logos. Déjà est la parole. Toujours, déjà, est la parole. Il est impossible de contourner son en deçà. Elle est là, au surgissement de l'être. En archè est le Verbe. Que serait le simple donné naturel, que serait l'être du monde, s'il restait prisonnier du silence? Accéder à la parole c'est d'abord rompre l'éternel silence du monde. Et l'émergence de l'homme signifie cette rupture. Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main, regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient 'parlant'. On peut essayer d'imaginer à l'extrême de la limite un silence éternel et absolu. Mais ne serait-ce qu'à travers cette imagination, ce silence parle! Un conditionnel lourd d'absurde. Mais sans la parole l'absurde lui-même n'aurait pas de sens.
 

Culture. Il n'y a jamais d'humain que lorsque se dit une culture. Et la culture coïncide fondamentalement avec le 'discours'. Un discours multiforme à travers les temps et les lieux. Un discours polyvalent fait aussi bien de gestes constructeurs et de graphies symboliques que de sonorités verbales. Un discours à la fois matériel et idéel. Un discours tour à tour logique et prophétique. L'humain n'est pas sans ce discours par lequel l'humain se dit en se constituant et se constitue en se disant. Un Discours par lequel l'humain se dit en se constituant et se constitue en se disant.
 

Nature et culture. Il y a ce qui est donné avec la naissance. Il y a ce qui se donne par conquête. Les deux dimensions se recoupent. Les frontières sont indiscernables. L’homme se trouve dans l’impossibilité absolue de faire l’expérience de ce que serait la simple biologie sans l’esprit. L’homme est fondamentale unité physico-bio-psycho-socio-spirituelle. Que l’homme se soit dressé bipède et vertical, ce phénomène est-il naturel ou culturel ? En l’homme la matière est pétrie d’esprit. En l’homme l’esprit embrasse la matière. Sous quelque forme et à quelque niveau que nous tentions de les cerner, déjà la ‘nature’ se manifeste avec un indice de ‘culture’, déjà la ‘culture’ n’est pas sans ‘nature’.
 

Différence culturelle. Une culture engendre de plus en plus de différences. Mais déjà elle ne se constitue qu’à partir d’une concentration de différences. A l’origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une ‘oasis’ de densité humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une agri-culture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s’est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines...  

Intégration d'un un maximum de différences. Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d’autant plus fortement qu’ils forment une plus grande communauté. C’est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d’autres diversifications et d’autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C’est toujours une différence concentrée en même temps qu’une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d’humanité.
 

La culture commence avec l’originaire culte. C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est praxis d’humanisation. L’homme n’est-il pas cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour s’enfanter humain ? Depuis les origines, c’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre nature et culture. Entre la nécessité et la liberté. Entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort. Les rites structurent l’espace, le temps, l’être et l’action cohérente des hommes. Ainsi les rites de passage qui président au devenir personnel et aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites totémiques qui président à la domestication des animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie n’aurait jamais commencé.

Le rite sacrificiel. C’est dans le rite sacrificiel - sacrum facere - que la crise sacrale s’actue de façon extrême. Dès ses formes les plus archaïques se rejoue la crise sans laquelle l’humain ne serait pas. Ici se révèle la profonde dialectique sacrale. La traversée de la négation vers l’autre. Du bon est détruit pour qu’un meilleur soit. De la valeur est immolée pour que dans sa béance se manifeste une autre et plus grande valeur. On sacrifie de la vie pour vaincre la mort. Dans l’extrême rupture advient une plus extrême plénitude. Dans la tension paroxismale de la lutte et de l’étreinte hiérogamique sous le signe d’éros et de thanatos. Le sacrifice actualise cette mystérieuse dialectique à travers laquelle la libre mise à mort d’un vivant devient victorieuse de cette mort elle-même.

L’humain n’est qu’à travers la différence sacrale. Dès lors l’homme ne peut pas ne pas ‘sacraliser’. Le sacral étant si intimement inhérent à l’humain, où va-t-il se loger lorsqu’une ‘culture’ particulière, une ‘époque’, se veut démystificatrice ? A moins d’être repris par l’autre
interpellant de la Foi, le sacré se trouve investi ou réinvesti dans ses mille et un avatars: Raison, Nature, Vie, Histoire, Parti, Science, Evolution, Révolution... Tant il est vrai qu’un dieu ne se chasse qu’au nom d’un autre ! C’est plus fort que l’homme. Que reste-t-il à l’art, à la philosophie, à la science même – la science dans son projet – sans leur dimension si profondément ‘religieuse’ ? Faites l’analyse sémantique de n’importe quel discours ‘athée’. Vous serez stupéfaits de l’investissement sacral et religieux, là même où il est si vivement refoulé


 


La culture et les cultures. Au singulier, ‘la’ culture s’identifie avec la matrice universelle du spécifique humain, culture constituante interactivement humanité constituante. Concrètement cependant elle ne se manifeste qu’à travers le pluriel de la différence des espaces et des temps, en autant de cultures constituées. Sur fond d’éternel humain, sur fond d’universelle culture constituante, chaque culture particulière se constitue dans la différence comme création originale. Les cultures sont multiples et différentes. Pourtant elles ouvrent toutes l’homme à l’universel de la culture. 


 


Chaque culture particulière,
située dans un lieu géographique et se déployant dans une durée historique, peut ainsi se comprendre concrètement comme espace culturel. La culture se vit concrètement comme un ‘milieu’. Elle se vit avant de s’expliciter. On s’y reconnaît sans forcément la connaître. C’est dans le sein de sa culture que chaque homme est chez lui. Elle est comme sa maison paternelle hors de laquelle il se sent toujours quelque peu étranger et dont il ne prend pourtant réellement conscience que dans la distance par rapport à elle. Chaque culture particulière fonctionne à l’intérieur d’un champ culturel. Chaque culture personnelle dans le champ culturel d’une région à un moment historique donné. Celui-ci dans un champ culturel géographiquement et historiquement plus étendu. Ensembles emboîtés interactivement dans des ensembles de plus en plus larges jusqu’à l’ensemble des ensembles englobant de la totalité de l'humain. Ces différents systèmes culturels, jusqu’en leur totalité systémique, sont à la fois producteurs et consommateurs de sens. Ce ne sont pas des systèmes clos mais des systèmes ouverts.


 


Matrice. Pour naître humain suffit-il d'être engendré dans le sein d'une femme ? La matrice `naturelle' de l'espèce humaine suffit-elle à engendrer authentiquement cet `enfant d'ailleurs' qu'est l'homme ? Au sortir de sa matrice naturelle, l'homme ne fait que balbutier son humanité. La matrice biologique n'engendre encore que le préalable. La matrice d'authentique humanité est de l'ordre de la culture. Il n'existe pas d'humanité qui soit sans ce discours par lequel l'homme se dit en disant sa culture. Cette ‘parole’ différentielle, culturelle, décide de l'homme parce que l'homme se décide à proférer le verbe qui donne sens à son monde et lui donne sens à lui-même.



L'homme parle. Il dit et se dit à travers ce dire. L'humain est création du verbe. En même temps le verbe est création humaine. Le cercle n'est vicieux que dans le monologue. Il est par contre infiniment fécond dans le dialogue. Ici encore le critère passe entre le clos et l'ouvert.
 

Le discours-culturel. Il n'y a jamais d'humain que lorsque se dit une culture. Un discours multiforme à travers les temps et les lieux. Un discours polyvalent fait aussi bien de gestes constructeurs et de graphies symboliques que de sonorités verbales. Un discours à la fois matériel et idéel. Un discours tour à tour logique et prophétique. L'humain n'est pas sans ce discours par lequel l'humain se dit en se constituant et se constitue en se disant.
 
Espace de la Parole.
La différence pertinente de l'humain, sa différence spécifique d'avec tout le reste de l'être, cette différence qui identifie l'homme, c'est le logos. Par lui l'humain se trouve exposé hors de. Par lui il est entraîné dans une aventure jamais finie. Verbe métaphore qui porte infiniment au-delà.  La parole... Existe-t-il une seule possibilité qui ne l'implique pas ? Sans elle, que resterait-il de la pensée ? Et de l'imagination ? Et de la perception ? Et du sentiment ? Que serait le simple donné naturel, que serait l'être du monde, s'il restait prisonnier du silence ? Accéder à la parole c'est d'abord rompre l'éternel silence du monde. Et l'émergence de l'homme signifie cette rupture. Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main, regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient “parlant”.

Sans la parole...
On peut essayer d'imaginer, à la limite - à l'extrême de la limite ! - un silence éternel et absolu. Mais c'est encore, c'est toujours, un silence qui parle ! Et s'il se taisait ? Alors plus rien... rien... rien... Même pas les points de suspension ! Si n'était pas la parole... Ce conditionnel est lourd d'absurde. Mais sans la parole l'absurde lui-même n'aurait pas de sens. Rien n'aurait de sens. Bien moins, rien n'existerait. Que serait en effet l'être immergé dans un silence impénétrable ? Rien ne serait. Même pas le néant puisque le néant lui-même a encore besoin de se dire. Déjà est la parole. Toujours, déjà, est la parole. Il est impossible de contourner son en deçà. Elle est là, au surgissement de l'être. En archè est le Verbe.


 


Matrice universelle.
Au singulier, ‘la’ culture s’identifie avec la matrice universelle du spécifique humain, culture constituante interactivement humanité constituante. Concrètement cependant elle ne se manifeste qu’au pluriel, à travers la différence des espaces et des temps, en autant de cultures constituées. Sur fond d’éternel humain, sur fond d’universelle culture constituante, chaque culture particulière se constitue dans la différence comme création originale.


 


Espace de la différence.
Le sens n’est chez lui que dans l'espace de la différence. De cet espace on peut essayer de tracer les coordonnées. Celles-ci peuvent se trouver dans les quatre dynamiques fondamentales du projet humain. A savoir l’être-soi, l’être-vers, l’être-avec et l’être-plus. Ces quatre dynamiques jouent amplement à travers nos lexiques. Sous forme de racines-préfixes - In - Ex - Cum - Trans - qui sont également les dynamiques de notre verbe.

L’espace culturel est l’espace épistémologique et pragmatique qui définit, pour une humanité donnée et à une époque donnée, les référentiels et les coordonnées de la connaissance et de l’action, toujours conditionnées selon des possibilités et des impossibilités. Concrètement cela veut dire que l’intelligibilité et la faisabilité, la science et la technique, la compréhension et la création, fonctionnent toujours à l’intérieur de certaines limites et de certaines déterminations.

Obstacles épistémologiques et pragmatiques. Chaque culture, chaque moment culturel, recèle de tels obstacles, c’est-à-dire des résistances au pensable et au praticable. Ces résistances résistent en même temps à leur mise en lumière. Aucune culture n’est consciente de ses propres obstacles. Ce n’est qu’à partir du dehors qu’ils se dévoilent. A partir de l’autre... L’autre culture. Ou l’autre regard. Prophétique. Ce sont les révolutions épistémologiques et les révolutions pragmatiques qui signifient la rupture de tel ou tel de ces obstacles dans une culture donnée. En même temps, elles ouvrent l’espace pour le redéployer de façon nouvelle par réajustement systémique.


  


Chaque culture particulière,
située dans un lieu géographique et se déployant dans une durée historique, peut se comprendre concrètement comme un espace culturel. Cet espace, épistémologique et pragmatique, définit, pour une humanité donnée et à une époque donnée, les référentiels du possible et de l'impossible de sa connaissance et de son action.

Chaque espace intègre et exclut. Il intègre ce qui est compossible avec ses préalables. Il exclut l’inintégrable. Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu exclus et je te dirai qui tu es.
 

Systémique. L’ensemble systémique du Discours semble singulièrement avoir échappé à l’auto-compréhension de la modernité qui se croyait discursivité exponentielle à l’infini s’identifiant avec l’ouvert infini. La crise, aujourd’hui, nous renvoie du côté des limites et de l’entropie. Et derrière la crise d’un discours particulier nous percevons la crise de son englobant. Et, par systémique inter-activité, renvoyés d’englobant en englobant, nous commençons à percevoir que c’est l’ensemble des ensembles, le système des systèmes discursifs, qui est en crise. ‘Le’ Discours lui-même de la modernité.

Ce discours fonctionne en effet comme un système. Et comme tout système particulier, il se situe dans un méga-système plus large et plus englobant. Quelque chose comme son ‘écosystème’. Cependant l'anthropocentrique revendication d’autonomie ne peut que refuser cet ‘écosystème’ d’une donation plus englobante. La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité se boucle sur elle-même se révèle être ainsi un gigantesque feed back par lequel la sortie du système se réinjecte en son entrée. Tout en prétendant fonctionner exponentiellement à partir de cette autonomie.
 

Le Discours ainsi bouclé sur lui-même et bouclant sa propre exponentialité sur elle-même se met à fonctionner en clôture systémique avec feed back de rétroaction positive qui ne cesse d’emballer ce même Discours et lui donne l’illusion d’une indéfinie auto-créativité. En fait, cependant, se coupant de plus en plus de la source chaude de l’autre de lui-même et épuisant de plus en plus vite ses réserves d’énergie spirituelle historiquement accumulées, il se nourrit de plus en plus de ses propres déchets qu’il n’a même plus le temps de recycler et va jusqu’à se complaire dans l’absurde et l’étrange de sa propre entropie. Quelque chose comme un ‘stade anal’ d’autiste coprophagie... Vaste déploiement de la sophistique de la caverne, voici le grand discours tautologique, auto-producteur de sens et auto-justificateur de lui-même. Régisseur d'une infinité de discours schizophrènes qui, dans leur différence, ne disent pourtant fondamentalement que le même.

Nouvelle Babel... La prolifération tautologique se dote de médiations – les ‘media’ justement ! – utiles pour sans cesse lancer et relancer sa propre exponentialité. En embrayage direct sur le système d’outilité exponentielle. Et trouvant dans cette exponentialité même sa propre consistance.

Production mercenaire. Le Discours produit de plus en plus de discours qui prennent valeur par leur consommation même. Car cette production mercenaire de discours n’est que par le consommateur qui lui-même n’est que par son conditionnement. Par sondages interposés, un ‘public’ conditionné conditionne la croissance de son propre conditionnement. Un discours ‘lancé sur le marché’ peut ainsi faire ‘boule de neige’ à condition que le bruit publicitaire soit instantanément intense et que la ‘cible’ ait des réflexes suffisamment conditionnés. Une fois l’impact du processus assuré, le déferlement quantitatif consacre la qualité qui, à son tour relance la quantité. Dans la logique du feed back tautologique la boulimie s’entretient avec la même frénésie. Avalant des forêts de pâte à papier et saturant les ondes.


 


Inflation des signes et des signifiés...
Prolifération de signes enflés et gonflés de vide... Polysémie où n’importe quoi signifie à la limite n’importe quoi... Tautologique auto-production du signe par le référent et du référent par le signe... Relativité... Ce que parler ne veut plus dire.
 

Les maîtres penseurs du soupçon. Au moment même où l’homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n’avaient pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l’absurde annonçaient la mort de l’homme.

Innombrables... Voyez nos `Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des `horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des `poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...


 


Le Discours de base.
Derrière les discours au pluriel se tient chaque fois un Discours au singulier qui les englobe. La multiplicité des discours d’une culture se profèrent interactivement sur fond de murmure de ce Discours. Donateur de cohérence, d’unité, de totalité, de valeur et de sens, délimitant à chaque moment du devenir humain l'espace épistémologique et pragmatique du possible et de l'impossible. Ce Discours de base est plus diffus qu’exprimé. Plus inconscient que conscient. Plus implicite qu’explicité. Plus sous-jacent que manifesté. En lui-même, ce Discours s'apparente plutôt au silence. 'Non-dit' derrière le 'dit'. Il porte et informe les mille discours plus particuliers. Englobant des discours. Système des systèmes discursifs. Contenant, donc, plutôt que contenu. Un espace. Fondamentalement, ce Discours de base se situe entre les deux possibilités contraires du clos et de l'ouvert. Il peut ouvrir l'humain à l'infini. Il peut aussi l'enfermer en se prenant pour l'horizon indépassable à tel moment de sa diction historique...

Le Discours dominant. Derrière l'infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s'explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand `souffleur' de nos mises en scène. C'est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l'est pas, ce qui est `correct' et ce qui ne l'est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le `on' est son empire.


 


L'allégorie de la
caverne de Platon au Livre Septième de la République. Cette caverne symbolise avec beaucoup de pertinence notre univers mental. C'est-à-dire notre 'culture prisonnière de son 'horizon indépassable' selon l'expression de Sartre, le grand spécialiste de nos enfermements modernes. Avec un terrible soupçon. La vérité vraie est-elle seulement ce que les hommes en expérimentent dans l'espace `naturel' qui est le leur depuis leur naissance ?  

Une étrange mise en scène...
Une  demeure souterraine en forme de caverne. Des hommes enchaînés là depuis leur naissance. De  solides liens qui les empêchent de bouger et de tourner la tête et les obligent à ne voir que devant eux. Une lumière qui vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Une route élevée et ce petit mur qui passe entre le feu et la caverne. Des porteurs d'objets divers qui parlent ou se taisent, laissant leurs voix se répercuter en écho... Ils sont tous esclaves du Maître de la caverne. C'est-à-dire de ce Discours qui fonctionne dans l'horizon indépassable de la caverne. Il représente la logique la plus pertinente de la grotte. Il s'identifie à la bonne conscience de la caverne. Il est promoteur du consensus de la caverne. Il fait la loi dans la caverne. Il est garant des euphories de la caverne. Il est détenteur des secrets de la caverne. Il meuble l'imaginaire de la caverne. Il porte les lumières de la caverne. Il instruit les magiciens des fictions de la caverne. Il donne voix aux ténors des polyphonies de la caverne. Il dicte les chroniques de la caverne. Il garantit le succès aux jeux et concours de la caverne. Il inspire les propagandistes des utopies de la caverne...

Qu'on libère un de ces prisonniers. Il y faudra la force. On le fera souffrir. Il se plaindra. Tant proteste la nature. Aussi bien la première que la seconde. C'est pourtant le prix à payer pour découvrir la pertinence du dehors et de passer de l'obscurantisme à la lumière.

Retour dans la caverne.
Il faut encore imaginer cet homme redescendre dans la caverne et s'asseoir à son ancienne place. N'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ? Imaginons-le entrer à nouveau en compétition pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans l'état où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis. Ne prêtera-t-il pas à rire à ses dépens? Ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée? Et donc que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter!


 


La
caverne représente notre espace humain avec ses limites et dans sa clôture. L'homme y est enchaîné par les nécessités `naturelles' de sa condition. Son regard et sa manière d'être sont conditionnés par les multiples contraintes qui lui viennent de naissance et, ensuite, par acquis: ses possibilités physiques et physiologiques, son héritage culturel, son éducation, les réflexes naturels et acquis, ses habitudes mentales, le mimétisme social... L'illusion d'une caverne infinie oblitère les chances du dehors.

Les ombres sont l'alibi du `réel' lorsqu'il n'y a plus d'autre réel. Elles révèlent et cachent en même temps. Elles témoignent de la lumière à condition de voir au-delà. Dans les limites de la caverne leur évidence s'impose. La lumière au loin n'est pas visible immédiatement car elle éblouit. Elle est la raison invisible des reflets.

Ainsi donc la réalité de la fiction peut-elle être pour l'homme plus réelle que le réel !
Il ne reste aux cavernicoles que la `réalité' virtuelle qui occupe l'essentiel de leur temps. `Métro, boulot, dodo' comme on dira un jour. Toute une palette d'activités `sérieuses'. Des concours, des examens et des promotions avec leur cortège de diplômes et de médailles.

Sans référence à l'autre. Peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le `réel' ? Manquant de toute référence à l'autre, ce même s'impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence.


 


Irruption de l'Autre.
La parole prophétique signifie l’irruption de l’Autre au beau milieu de notre existence. L’Autre qui vient pro-voquer nos clôtures pour les ouvrir à l’infini