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Béance


Infini espace de la différence.
L’homme est l’être en exode qui ouvre à l’infini un espace de la différence. Il est un animal différentiel instaurateur de béance dans la plénitude d’un donné-nature et sans cesse pro-voqué à combler cette béance tout en instaurant continuellement de nouvelles béances dans tous les comblements eux-mêmes. L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence.


 


Béance. Un plein infini remplirait tout l'espace et ne laisserait sa chance à rien d'autre. La possibilité de nouveauté et partant de création ne se trouve qu'à travers les vides. L’essentiel advient là où il n’y a rien. Il surgit dans la béance comme la beauté du Parthénon ou le regard d’un visage... Parler, c’est faire être une présence à travers son absence. La parole ne dit que dans la faille des compacités. L’essentiel se dit entre les mots. Un texte parle entre les lignes...  L’homme est ce vivant qui vit dans l’exode à travers sa béance. En chemin. Vers l’Autre. Ainsi donc, avant les valeurs constituées du nouveau monde de l’humain, il y a la béance constituante, dialectiquement constituante, de cette nouvelle création.

Béant sur un autre ordre. L’humain, l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise pas, et de loin, la totalité. L’humain est béant sur un ordre qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être, d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre l’infini ordre de la béance. Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir, le non-paraître. Cet ordre de la béance n’est pas immédiatement accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi par la négative, une infinie plénitude. De l’ordre de la béance, nous pouvons avoir une expérience.

Atravers la destruction des constructions. La béance ne peut être que le propre de l'esprit. La matière, en effet, fonctionne en bouchant les trous. Il est vrai que rien n’existe concrètement qui ne soit ’construit’, de l’atome aux formes les plus complexes de la vie, de la pierre éclatée de l’homme préhistorique aux prouesses de la technique avancée, des premiers balbutiements du langage aux plus sublimes paroles poétiques ou mystiques. Tout est articulé, désarticulé, réarticulé, structuré-ensemble, construit. Pourtant l’essentiel humain surgit à travers la destruction
des constructions. Il n’est pas en continuité mais en rupture. Il advient du côté de l’autre.




Matière ?  
Déjà le concept de matière – c'est-à-dire la 'matière' telle que reprise et comprise par l'esprit – ne renvoie-t-il pas au-delà de lui-même ? Materia. Mater. Ce ‘à partir de quoi’ tout est construit. Mais qu’est finalement ce ‘à-partir-de-quoi’ ? La matière d’une table, par exemple, c’est le bois avec lequel le menuisier ‘construit’ la table. Mais le bois lui-même n’est-il pas déjà ‘construit’ ? Quelle est donc la ‘matière' du bois ? Une réponse possible: ce sont les ‘fibres ligneuses’. Mais quelle est la matière de ces fibres ? Un recours aux sciences devient inévitable. Le biologiste répondra que ce sont des grosses molécules de cellulose. Quelle est la matière des molécules de cellulose ? Le chimiste répondra que ce sont les atomes de carbone, d’hydrogène et d’oxygène. Quelle est la matière des atomes de carbone ? Le physicien répondra que ce sont les particules atomiques. Quelle est la matière des particules ? Le microphysicien hésitera. Peut-être parlera-t-il de ‘grains d’énergie’, de ‘charges électriques’, de ‘champs’, de ‘quanta’, de ‘quarks’, de ‘particules de charme’... Autant de désignations qui couvrent des formules de type mathématique. On est finalement très loin de la 'matière' au sens vulgaire ! Le 'trou noir' peut être paradigme. Si déjà dans la simple ‘matière’ se cachent et se révèlent en même temps d’étonnantes béances...



Le 1% restant. L’intelligibilité naturaliste qui se veut être en stricte continuité avec le même peut avoir raison à 99%. Le stupéfiant c’est le 1% restant. Du côté de l’autre. Un petit reste qui pourtant ouvre un infini d’espérance. Une faible voix prophétique émerge sur les vastes étendues où prolifère le ‘ça’. Elle ose commencer par dire ‘je’. Petit David face au géant Goliath. Cet apparent 'rien' de l’esprit cache et révèle en même temps une autre plénitude. La béance n’est pas ‘néant’ de part en part; elle est sur fond d’être. Le ‘non’ de l’esprit n’est pas négation absolue; il est sur fond d’un ‘oui’ plus fondamental et plus originaire.

L'esprit est là où il n’est pas. Il n'est pas dans un plein mais dans un vide. Un vide qui traverse un plein. L'esprit est béance. Il ne se ‘définit’ pas. N’est jamais définissable que le ‘ce que’ d’une essence substantielle. Mais le ‘ce que’ de l’esprit demeure évanescent. Il reste le ‘que
’ béantde l’acte de son surgissement.


 


Dans la béance de la matière. ll est heureux qu’on n’ait jamais découvert l’esprit à la pointe d’un scalpel. L’esprit ne vient que dans la béance de la matière. Comme une négation au cœur de l’affirmation. Comme une critique au sein des consistances. Comme une question dans le concert des réponses. Comme un humour au beau milieu du sérieux des certitudes. Et si le spécifique humain advenait par autre chose qu'un 'ingrédient' ? L'essentiel de l'humain semble bien émerger à travers un ‘non’. Tous les naturalismes du monde voudraient juguler ce scandaleux ‘non’ et le ramener à la raison du ‘oui’ naturel. Ainsi les structuralismes...




Retentissement d'un 'non'.
L’espace matriciel du spécifique humain s’ouvre dans la béance du donné simplement naturel. Cette béance n’est pas vide mais riche d’autre chose. Comme si un ‘non’ y retentissait et y protestait. Et cette protestation témoigne qu’une telle négativité est constructrice. A travers elle, se parle l’autre. Cette béance est comme porteuse d’une fonction originaire, négatrice de ce qui est et instauratrice de ce qui doit être. La chose niée pour que soit la forme. L’objet nié pour qu’apparaisse la fonction. Le fait nié pour que puisse être la loi. Un tel espace est béant sur une infinité de nouvelles possibilités. Mais cette béance est en même temps organisatrice. L’espace est activement ‘formant’, informant, structurant, systémisant, organisant. Il régit pratiquement et théoriquement le spécifique humain depuis ses formes les plus élémentaires et les plus originelles jusqu’aux plus élaborées. A partir d’un même et unique processus fondamental, des chemins divers s’ouvrent.

Fils de la béance. L’animal est rejeton de la plénitude
du donné naturel. Il n’en est pas ainsi de la spécificité humaine. Celle-ci relève d’un radical autre ordre, l’ordre des esprits, qui n’est pas enfant du plein mais fils du vide. Ce paradoxe risque d'être insoutenable. Pourtant sans lui ne passe-t-on pas à côté de l'humain ?



Un animal 'moins'. Il pourrait sembler normal que le couronnement du règne biologique, l’homme, soit un animal ‘plus’ quelque chose. Nos réflexes physicalistes et substantialistes ne valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait dans l’accumulation quantitative. Il faut oser le paradoxe. L’homme est un animal 'moins' quelque chose. L’homme est un animal qui existe dans le vide de son animalité.

L’animal est sans doute trop plein d’animalité pour être béant
sur l’esprit... Accéder à un ordre supérieur implique l’immense traversée d’un vide. L’homme, lui, ne cesse de l’expérimenter de mille manières. Pourquoi le chimpanzé ne s’humanise-t-il pas ? Bien des ‘causes’, physiques ou sociologiques, sont tour à tour avancées pour rendre raison de l’émergence du spécifique humain. Prises une à une, ces ‘causes’ peuvent se trouver aussi bien chez tel ou tel vivant sans que pour autant leur présence s’accompagne d’humanisation. L’extraordinaire socialisation des termites ? L’enfance très prolongée du lapin ? Le poids relatif de l’encéphale du ouistiti, deux fois supérieur à celui de l’homme ? Il n’est pas évident que ce qui à l’origine distingue l’homme des autres mammifères anthropoïdes tienne dans un ‘plus’. Comme s’il manquait quelque chose au singe pour devenir homme. C’est plutôt le contraire qui a des chances d’être vrai. C’est en son manque que l’homme est devenu homme. C’est au creux de sa béance qu’a pu surgir l’humain. Ensuite le ‘plus’ peut venir par surcroît.



Entre. La pensée n’est pas dans les neurones ni dans le synapses. Elle surgit entre. La parole dit dans les interstices du langage. Elle vient dans la déchirure des textures. Elle s’évade du texte. Elle dit dans l’ouvert. Elle se fait ellipse. Métaphore. Allégorie...

Le sens est en béance. Le sens est d’autant plus en béance qu’il est plus englobant et plus constituant. L’extrême sens est extrême béance. L’absence de Dieu en témoigne. Les concepts essentiels de notre condition peuvent se diviser en deux classes selon qu’ils sont ‘clos’ ou ‘ouverts’. Les premiers nous permettent de devenir ‘maîtres et possesseurs’. Ils tendent vers un minimum de sens et un maximum de puissance. Les seconds nous ex-posent et nous livrent à l’infinie béance. Ils tendent vers un maximum de sens et nous laissent avec un minimum de pouvoir. Le sens existentiel de l’humain se cherche à travers des concepts d’extrême béance comme Dieu, l’être, l’éternité, la facticité, l’existence, la mort, l’amour, la liberté, le mal... Concepts ‘incontournables’ au sens premier du terme. On ne peut en faire le tour. On ne peut proprement les com-prendre (cum-prehendere: étreindre, saisir ensemble). L’extrême labilité du sens existentiel, sa béance, sa ‘faiblesse’, renvoient vers la ‘force’ d’un autre ordre. Non pas en continuité mais en rupture. A travers incertitude et risque s’ouvre ainsi l’espace du pari. C’est là que l’authentique humain se décide.

Entre les lignes.
Le sens se dit dans la béance. Entre les mots. Entre les lignes... La parole vivante dit dans la faille des compacités. Elle dit dans la destruction des structures. Elle dit dans l’ouvert des clôtures. Elle dit dans la question. Elle dit l’autre. Parler c’est faire être une présence à travers son absence. Parler c’est manifester du sens à travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas par lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et par l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son absence. Parler c’est traduire intentionnellement des significations. Articuler du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à travers les médiations spatio-temporelles. L’homme est le démiurge des significations. Il n’en est pas cependant le créateur absolu. Et il n’en peut devenir absolument le ’maître et le possesseur’. Au-delà des signifiants en sa maîtrise il y a des signifiés qui le transcendent. Matrice du spécifique humain, la parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.



Nous parlons dans la béance. C’est le vide qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous étions pleins. C’est la distance qui nous fait être. nous ne parlerions pas si nous ne pouvions ‘décoller’. C’est l’altérité qui nous fait être. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein d’animalité pour parler. C’est la béance qui instaure en nous la possibilité du logos. Cela commence concrètementpar le pouvoir de questionner, c’est-à-dire la formidable capacité de briser la compacité d’un monde pour y faire surgir l’émerveillement du sens. Miracle congénital de la parole que cette incroyable possibilité du plus petit ‘pourquoi ?’. L’animal en est radicalement incapable. Le petit enfant y accède de plein droit. C’est au creux de l’être que surgit la question. C’est dans la béance des réponses que le questionnement rebondit. C’est dans le partage des questions que le dialogue s’instaure. Nous sommes capables de communier infiniment dans la parole parce que nous sommes ouverts à l’infini.

Aucune signification ne peut naître sans brisure. Signifier, c’est faire surgir au cœur même du donné naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion dans l’identité. Le symbole est d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à être jeté. Mais c’est là qu’il devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente. Et cette différence, c’est la signification.

Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible.
Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il peut devenir tout outil et outilité à l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre depuis son premier éclatement ? L’homme seul est capable de cette rupture. Trouver cet éclatement dans la nature est le signe manifeste de présence d’humanité. Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre, ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance. Donner corps à la différence. Livrer cette différence à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est possibilité symbolique.



Symbole. Parler c’est traverser in-finiment le champ symbolique. L’animal n’accède pas à la parole parce que le signe reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L’homme parle grâce au signe libéré, dans l’exode hors d’un monde bouclé en sa compacité. L’ouvert crucifie le sérieux de tout discours et renvoie la parole à l’ailleurs d’elle-même. Reste un dire à la limite. Allégorie. Parabole. Poème. Avec le symbole comme signifiant. Symbole. Du grec syn-balein. Rapprocher. Mettre ensemble. Les deux morceaux d’un tesson brisé qui, en ‘collant’ parfaitement ensemble, prouvent une identité. Chaque moitié symbolique est ainsi béante sur l’autre moitié. Le sens, fondamentalement, se donne à travers la différence de ses deux moitiés symboliques. L’homme symbole de l’Autre. C’est-à-dire sa moitié visible qui ne cesse d’appeler l’autre moitié, invisible...

Béance de l'univocité. Tout objet, tout phénomène, tout geste, peut devenir signe. Il accède à la signification en perdant son univocité d’être-simplement-ce-qu’il-est. Dans la mesure où il commence à manifester autre chose dans la rupture du lien naturel qui le lie à du ‘ceci’ particulier. C’est justement dans la béance de cette univocité que s’ouvre la possibilité humaine de créer des liens nouveaux à l’infini. Non pas création de matérialité nouvelle mais de liaisons nouvelles au cœur de la matérialité donnée. Désormais entre signifiant et signifié ne règne plus la nécessité mais la liberté. Et cette liberté ne choisit pas seulement le signifiant et le signifié mais choisit surtout le lien de n’importe quel signifiant avec n’importe quel signifié. Désormais est ouvert le chemin infini de la création de signes et de signes de signes. Un monde nouveau, non plus simplement donné, nature, mais qui se donne, culture.

Eros. Cela commence avec éros en son sens le plus large. Le dynamisme tendanciel qui s’identifie à la vie en son multiple foisonnement et en sa prolixe différenciation. Cet éros est, comme l’a admirablement perçu Platon, fils d’abondance et de pauvreté, fils d’un plein et d’un vide. Plus s’étreignent une richesse et une béance, plus grand devient éros. Chez l’animal, le manque est à la mesure de la possible satiété. Le monde suffit à éros. Chez l’homme, la disproportion se fait croissante. L’abondance déborde et la béance se creuse. Le monde ne peut jamais être à la mesure de la démesure d’éros. Le ‘il y a’ du simplement donné ne suffit plus pour loger éros en sa béance. Un espace nouveau s’ouvre à la démesure humaine. En continuité et en rupture avec la nature. L’animal vit ces dimensions tendancielles de son être simplement sur le mode indicatif. Pour l’homme, par contre, cet indicatif reste béant de la distance du non. L’homme se différencie d’avec le reste de l’animalité dans et à travers cette distance. Désormais toute la dynamique physico-biologique va se reprendre différente dans cette distance. Elle va surtout jouer symboliquement.

La valeur.
La valeur n’est pas fille de l’identité mais de la différence. La coïncidence ne désire pas. Tant qu’elle abonde, l’eau reste sans valeur. Celle-ci croît à l'infini pour l’assoiffé du désert. Les distances seules nourrissent les nostalgies. Un objet n’est désirable que dans son absence ou par sa perte menacée. Courir après une chose la rend plus désirable encore. La conquête décuple sa valeur. Ce qui ‘vaut’ émerge d’une béance. La valeur advient dans la négation de l’indifférence. Elle surgit avec la différence. Un caillou au bord du chemin. Il est là, ‘quelconque’ et insignifiant jusqu’au moment où l’archéologue le découvre comme un vestige important. Il ne prend valeur qu’une fois sorti de son in-différence et situé dans la différence. Telle parole te ‘dit’. Elle sort du brouhaha de l’indifférence. Elle prend valeur. Le démiurge d’une telle transmutation ? Le regard humain, l’écoute humaine, c’est-à-dire le grand ‘différenciateur’ que nous pouvons aussi appeler esprit.



Un animal insatiable. Surgi ‘entre les lignes’, comment l’homme peut-il se retrouver chez lui dans le texte de la nature ? Cet animal frustré est insatiable. Il n’y a d’assez pour le désir que dans l’immédiateté primaire. Il n’y a d’assez que dans un bref instant ou bien dans l’abrutissement. L’instant suivant crie encore ! Le désir humain est insatiable. N’est-ce pas précisément dans cet ‘insatiable’, dans cette béance du désir, que la valeur prend valeur ? Paradoxe d’une autre abondance qui n’est pas sans fondamentale indigence.




Exister. Entre ce que sont les choses et le fait qu’elles soient. Le ‘ce que’ – ce qu’est un cercle, par exemple, – s’explique et se définit. On peut le déduire et le réduire. Il est en quelque sorte logiquement nécessaire une fois donnée sa définition. Le ‘que’, au contraire, ne s’explique ni ne se définit. Il est ‘là’. Logiquement extra-vagant. Exister, c’est surgir en rupture. Gratuitement. Tout questionnement sur l’exister reste donc comme suspendu sur cette incontournable béance qui peut s’appeler ‘facticité’ ou ‘contingence’.

Contingence. Depuis toujours les religions, les philosophies, les sciences ne témoignent-elles pas de l’héroïque effort de l’homme pour nier la contingence ? Et pourtant, au ‘sérieux’ déterministe qui veut tout prévoir et tout comprendre, répond l’ironie de l’événement qui ne cesse d’ad-venir, sans préavis et incompréhensible, dans la béance des constructions. Là où le sol de l’être se dérobe. Reste ce qui refuse de se laisser intégrer dans la cohérence des essences et des structures. Reste ce qui pourrait ne pas être. Cela est de l’ordre de l’acte gratuit. Cela surgit aux antipodes de la nécessité qui ne peut pas ne pas boucler le même sur lui-même. La contingence livre à l’autre.

Nous ne cessons de côtoyer le ‘hasard’. C’est à la liberté qu’il revient de lui donner un nom. Pourquoi le hasard ne serait-il pas l’espace des infinies rencontres de grâce ? L’espace de jeu de cette Sagesse divine qui aime tant jouer avec les enfants des hommes... La raison ne finit jamais de faire le tour de son même. Il reste toujours de l’autre. Incontournable. De trop. Quelque chose qui est de l’ordre de la contingence. Un espace de gratuité. L’espace de liberté où se décide notre essentiel.

Dans l'abrupt de la verticale béance.
L’homme n’existe que dans l’abrupt de la verticale béance où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive dimension de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point. Dans la réciprocité de l’appel et de la réponse fait irruption l’originaire liberté et l’originaire parole du spécifique humain.



Vers l'autre. Les ‘sciences’ dites ‘humaines’ ne se nouent-elles pas en mécanisme de défense de l’homme schizoïde bouclé sur lui-même ? La masse du ‘même’ se reprend ainsi en gnostique clôture et s’accumule en con-sistance de phénoménale positivité. L’humain se piège lui-même en tautologique totalisation. Dans cette ‘circonscription’, il ne reste au télos que la finitude et à l’archè l’entropique rétrécissement de la réduction. Double impasse de l’humain piégé en sa clôture. Un tel enfermement peut désespérer de ses ouvertures mais ne peut pas infiniment réprimer la question. Et l’irrépressible question, de mille manières formulée et de mille manières refoulée, pourrait se formuler ainsi: cette impasse est-elle totale ou bien lui reste-t-il, malgré tout, même subrepticement, l’ouvert d’un ailleurs ? Mais la raison la plus profonde de l’unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu’une des faces du mystère humain c’est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L’endroit d’un envers. L’envers d’un endroit. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Un refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le ‘même’ crie négativement l’autre, là-même où la totalisation schizoïde expérimente l’ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant. Un point de rupture. D’intersection aussi. Et de symétrique inversion.



En verticale béance. Homme, qui es-tu donc pour que Dieu puisse tomber en toi ? Qui es-tu donc pour que tu puisses tomber en Dieu ? Qui es-tu donc pour que l’Agapè de Dieu puisse être répandu en toi ? Tu es béance béante sur un infini. Il est à craindre qu’ici nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça parle’ des structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’ des absurdes mécaniques. Telle n’est pas l’évidence de départ d’un Johannes Tauler. Sa psychologie des profondeurs ou sa spiritualité des profondeurs ne connaît pas de clôture. L’humain est infiniment ouvert, béant sur un fin-fond sans fond. Et c’est dans cette ouverture que se joue la décisive aventure de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme. Saint Augustin, à travers ses ‘Confessions’, ne cesse de se poser la question: Où, en nous, pouvons-nous rencontrer Dieu ? Et il ne cesse de répondre: ‘transibo’... Il faut aller plus loin. Il faut aller plus profond. En allant toujours plus loin et plus profond l’homme expérimente toujours plus de vide. Et en même temps toujours plus de plénitude.

Béance mystique.
Elle s’ouvre dans la fissure de l’être. La voie propre de la mystique est négative. A l’encontre de nos instincts et de notre logique il s’agit de faire le vide, le vide à tous les sens du mot et sous tous les aspects du possible, pour atteindre la plénitude. Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement. Oubli. Silence. Béance. Néant. Un lien, très mystérieux et très fort, noue mystique chrétienne et kénose. Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être autrement face au mystère du Christ qui s’abîme dans la mort pour ressusciter ? Le mystère de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè. Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec lui. L’expérience mystique est communion à ce mystère dans l’extrême profondeur de toi-même.



La vie de l’Esprit commence non par un plein mais par un vide. Nous ne trouvons au milieu de nos surabondances factices que des trous à boucher... là où l’Esprit, à partir de la surabondance de Dieu en nous, ne voit qu’encombrements à écarter. Tous nos réflexes naturels traduisent l’horreur de ce vide-là, et notre modernité ne fait qu’accentuer cette horreur. Quand on perd l’essentiel il faut bien couvrir sa nudité avec des expédients de fortune.

Tu ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes.
Tu trouves Dieu à travers ton néant. C’est comme un leitmotiv chez Tauler. Il est impossible de se perdre en Dieu sans opérer d’abord un radical désencombrement du ‘gemüt’. Jusqu’aux abords de la néantisation. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît.



Anthropologie négative. La théologie dite ‘négative’ reste sans doute l’approche qui fait le moins violence à la vérité du mystère divin. Elle professe que ce que nous nions de Dieu est plus éloigné de l’erreur que ce que nous en affirmons. La ‘béance’ divine se refuse à nos concepts et résiste à nos possibilités intellectuelles. Seule une approche ‘mystique’, une approche par le vide, permet de rencontrer, à la limite, l’indicible et inexprimable mystère. Analogiquement, pourquoi ne pas oser l’expression d’anthropologie ‘négative’ ? Une telle analogie se justifie et se fonde sur la parenté de l’homme avec Dieu, créé qu’il est ‘à son image et à sa ressemblance’, et révélé ‘divin’ par grâce. Mais on peut parler également, et dans la logique de toute notre approche, d’anthropologie de la ‘béance’. 'L’homme passe l’homme’, dit Pascal avec infiniment de pertinence. A sa manière le mystère humain est indicible et reste proprement inexprimable. Nous ne pouvons réellement en parler qu’à la limite. L’essentiel de l’humain étant ‘à travers’. L’anthropologie négative est en profonde intelligence avec le ‘non’ sans lequel l’humain n’est pas et avec lequel toute culture commence. Elle n’est que dans la rupture de cet animal qui seul se fait violence à lui-même et qui devient homme à travers cette violence. L’anthropologie négative dit ‘oui’ à travers un ‘non’. Sa vérité passe entre les mots et dans l’éclatement de la nominaliste et défensive clôture des étiquettes. Par-delà la masse accumulative des articulations, elle pointe vers... Encore ne faut-il pas suivre l’imbécile qui, selon le proverbe chinois, ne regarde que le doigt lorsque le sage pointe l’index vers le ciel !

Contestatrice des clôtures. Comme l’humour, l’anthropologie négative commence par lire entre les lignes du phénomène humain. Là où c’est blanc entre les signes. Là où l’homme ‘passe’ l’homme. Une telle approche ne peut que fuir le flot de paroles si incroyablement sûres d’elles-mêmes telles que proférées par les pseudo-sciences du 'bla-bla-bla’ en quoi se résume hélas trop souvent ce que devraient être d’authentiques ‘sciences humaines’. Une anthropologie ‘de la béance’ ne peut que situer dans l’humour radical les positivistes consistances. C’est en leur cœur qu’elle surgit. Et c’est dans leur négation qu’elle procède. Dialectiquement.

Parler dans la béance du plein. L’anthropologie négative a plus volontiers partie liée avec le silence. Et pourtant elle doit se dire aussi. Tout en sachant qu’elle ne peut jamais arriver à s’articuler dans la clôture d’un discours bouclé sur lui-même. Il lui reste à parler autour. Elle parle dans les béances du plein. En ne cessant d’entretenir cette étonnante pensée de derrière. Elle cultive le non-sérieux. Elle se prend elle-même avec un sourire. Est-ce si différent du jeu de la grâce ?

Plus loin que la 'science'. L’anthropologie de la béance ne peut donc pas ne pas être contestatrice des clôtures de l’humain sur lui-même telles que célébrées par les ‘sciences’ dites ‘humaines’. Et en premier lieu de ce qu’elles refoulent avec une si constante insistance, à savoir le judéo-chrétien ‘autre’, le grand ‘non’ qui fait irruption dans l’histoire par la révolution judéo-chrétienne. L’anthropologie négative n’a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulant refoulé. Dut-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D’avoir enclos l’inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée. L’expérience humaine totale ne reste-t-elle pas radicalement et irréductiblement béante sur autre chose que la stricte articulation scientifique ? Autre chose... Comme l’acte d’être. Le mystère
de notre être. Le fascinosum et le tremendum de l’expérience sacrale. Les surgissements existentiels. La création. L’infini. La liberté. Les rencontres. Les mystiques solidarités du monde. La valeur. L’amour. Le beau. Le bien. Le mal. Le temps. L’éternité. Le sens. Le sens du sens. Dieu...



Nous ne savons que sur fond de mystère
. Nous ignorons encore beaucoup de choses sur l’univers. Et encore plus sur l’homme. Nous ne savons que sur fond de mystère. Et les questions se posent béantes à l'infini. Pourquoi, fondamentalement, l’homme est-il à respecter ? Sur quoi, essentiellement, fonder les 'droits de l'homme' ? Et si l’homme n’était qu’un animal de la nature, même le plus bel animal ? Et s’il n’était que le résultat d’une combinatoire structurale de la matière, fut-elle la plus merveilleuse des constructions ? Et s’il n’était que la complexification d’une structure devenue consciente d’elle-même ? Et s’il n’était que l’émergence de la vie en sa perfection ? Et si... ?



Comme un navire sur l’immense océan des questions
... Jusqu’où va notre possible épistémologique ? L’univers est-il système ou bien pluralité éparpillée ? Notre possible par rapport à l’univers est-il total ou simplement régional ? L’univers est-il intelligible de façon homogène ou hétérogène ? Qu’est-ce que réellement la matière ? Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que l’espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ? Qu’est-ce que la nécessité ? Qu’est-ce que le hasard ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité des mondes ? S’il y a pluralité, est-elle fondamentalement complémentaire ou antagoniste ? Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous connaissons et que nous arrivons à unifier sont-elles les seules interactions ? Les principes d’intelligibilité scientifique d’aujourd’hui sont-ils absolus ou transitoires ? L’espace d’intelligibilité est-il homogène ? Quelle est la probabilité de nouvelles révolutions épistémologiques ? Y a-t-il un seul ordre d’intelligibilité ou bien une pluralité d’ordres ? Etc.

Ce que la science ne loge pas et qui, au contraire, loge la science.  Premièrement, la science elle-même. Les conditions de possibilité de la science échappent à la science. Pourquoi quelque chose comme une science est-elle possible ? Ce qu’il y a de plus incompréhensible, constate Einstein, c’est que la science soit possible. Deuxièmement, la raison. La science n’est jamais que la raison constituée à telle époque donnée. Ce qui fonde cette raison constituée, c’est la raison constituante. L’absolue exigence elle-même de non-contradiction, de totalité et de cohérence. Troisièmement, l’acte d’être. L’irréductible facticité d’être... La science part nécessairement d’un ‘il y a’ qu’elle ne crée pas. Reste que ce ‘il y a’ soit ! La matière, l’énergie, l’espace-temps... Pourquoi , se demande Leibniz, y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quatrièmement, la rationalité du réel. Tout n’est pas possible, tout n’est pas compossible, n’importe où, n’importe quand, ni n’importe comment. L’univers est régi par des lois. Sinon la science serait impossible. Cette ‘contrainte’ détermine un ordre des choses et des successions. Les êtres et les phénomènes sont déterminés. Même le ‘hasard’, car il n’y a pas seulement l’espace du jeu (aléatoire), pas seulement les règles du jeu (lois) mais fondamentalement les règles qui régissent l’espace du jeu lui-même ! Le savant ne peut pas ne pas être animé, selon le mot d’Einstein, de la croyance en l’harmonie interne de notre monde
. Le postulat du déterminisme est postulat en la rationalité absolue de l’univers.



La science peut être inconsciente de ses béances.
A l’intérieur de son espace une réponse peut être valable, indépendamment des béances qui s’ouvrent derrière ses objets, derrière ses méthodes et derrière la logique de ses énoncés. On peut être savant sans angoisse métaphysique par rapport à son domaine scientifique. La science peut continuer à fonctionner même lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances sont pourtant infiniment pertinentes dès lors que l'esprit s'éveille de son sommeil dogmatique.

L’humain est incapable de vivre hors du sens. Or le sens n’est pas à partir de rien. Tout sens se donne toujours à partir d’un sens englobant
plus grand et plus fondamental. Déjà la simple possibilité de dire: “c’est absurde” présuppose quelque chose comme une englobante possibilité de sens. Et ultimement, le sens du sens. C'est-à-dire ultimement le 'pourquoi' des 'pourquoi'. Une réponse ne peut être absolue que dans la mesure où elle s'énonce en accord avec un englobant absolu. Quand sommes-nous sûrs que nos réponses humaines, même 'scientifiques', sont de cet ordre ? Nous laissant trop souvent illusionner par notre horizon épistémologique et pragmatique pris comme incontournable et absolu.


 


Et la raison de notre raison ?
Derrière sa souveraineté auto-affirmée est-elle réellement l'absolu fondement de notre possible certitude ? Est-elle l'ultime englobant de nos totalisations ? Et s'il se trouvait qu'elle est elle-même englobée... Mais par qui et par quoi ? Questions terribles qui ouvrent du côté de la Béance. Du côté du Tout-Autre.



La liberté est fille de la béance. Elle surgit dans la décompression des nécessités et de toutes les structures nécessaires. Sans doute aussi de la nécessité rationnelle.