9

Différence

Pourquoi la différence ? Pourquoi pas le 'même' ? Pourquoi le déploiement différentiel ? Pourquoi la multiple différence ? Pourquoi l’émergence d’antagonismes ? Pourquoi pas la neutre in-différence ? Pourquoi cette inventivité permanente de la vie ? Le même œil évolue différemment dans les mollusques et les vertébrés. Pourquoi ces ontogenèses différentielles ? Pourquoi ce jeu ‘gratuit’ où toutes les formes s’essaient dans tous les sens ? Pourquoi le ‘meilleur’ sélectionné ne se stabilise-t-il pas une fois pour toutes ?

C’est l’homme qui sort la nature de son in-différence. L’incroyable complexité de notre monde si infiniment différencié ne sort réellement de son in-différence qu'à partir de l'homme. Eternellement pourrait n’être qu’un infini ‘même’ indifférencié. Eternellement pourrait subsister un infini ‘il y a’ dans son identité. Le même absolu... Une telle pensée pourtant ne peut être qu’une fiction. Le fait de pouvoir penser ce conditionnel le contredit en même temps. Que serait en effet l’être sans la différence ? L’être absolument in-différent pourrait-il se différencier du silence et même du néant ? Mais déjà est la question. La plus petite possibilité du plus petit questionnement déjà sort l’être de l’indifférence. Déjà est la parole. Déjà est la parole qui articule différentiellement des significations différentielles. Déjà n’est pas le même in-différent. Déjà l’autre fait irruption. Déjà est la différence. Avec sa double dramatique, ontologique et logique, d’une béance et d’un désaccord. En même temps la différence ouvre une plénitude. Elle expose aux dépassements. Il n’est pas d’espérance sans traversée de la différence.


 


Dialectique. Affrontement de deux dynamiques contraires. L'une centripète, celle de l'identité, de l'unité, de l'in-différence... L'autre centrifuge, celle de la différence, de la multiplicité, de l'urgence de prendre parti...

La traversée de la différence.
L’homme est souvent séduit par la différence. Mais il la craint plus souvent encore. Lorsqu’elle prend le visage de l’étrange, de l’inconnu ou de la catastrophe. Inquiétant, menaçant ou déconcertant. La rencontre de différence est pourtant la grande chance de l’homme, même si elle est ambiguë. La différence peut se présenter comme une force de contrainte et d’asservissement, certes. C’est cependant à travers l’étreinte d’un maximum de différence qu’un maximum d’humanité peut advenir. L’indifférence en elle-même est stérile et insignifiante. L’indifférence tend vers le sens zéro. La dynamique est fille de la différence. On peut même affirmer d’emblée que plus est forte la différence, plus fort est la dynamique créationnelle de la vie.


 


Mortelle in-différence. Sans différence, sans différence de potentiel, l'énergie atteint son point zéro. Et partant notre mortalité. Cette loi se vérifie à tous les niveaux de l'humain, depuis le plus matériel jusqu'au plus spirituel. Pourtant, n'est-ce pas vers l'in-différence que nous tendons sous ses mille formes du pacifisme, de la tolérance, de la fraternisation ou de la non-violence ? Jusqu'au kitsch, parfois, du `tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil'... Cependant que deviendrait notre monde sans les grandes différences entre bien et mal, entre erreur et vérité, entre Dieu et Néant, entre sacré et profane, entre ciel et terre, entre juste et injuste, entre sens et non-sens, entre besoin et création, entre relatif et absolu, entre immanence et transcendance, entre réel et idéal, entre ce qui est et ce qui doit être, entre liberté et oppression, entre péché et grâce... ?



Dynamique. Une telle dynamique trouve en fait sa raison du côté de la systémique. C'est-à-dire dans différence de potentiel entre une source chaude et un puits froid.

La protestation du sens est identiquement la protestation de la différence. Là où ça ne proteste plus, il n’y a plus de sens. C’est le règne de l’indifférence. C’est en traversant la différence que l’humain se décide.

Différence.
Il n’y a pas de valeur qui ne soit fondamentalement exigence de différence. Que serait, en effet, le Bien en soi, le Vrai en soi, le Beau en soi, le Juste en soi... s’il n’y avait pas en face, antagoniste provocateur, le mal, le faux, le laid, l’injuste ? Dans la faille entre le même et l’autre s’ouvre l’espace de la différence, l’espace d’une nouvelle nature et la chance d’un monde nouveau que nous pouvons aussi appeler ‘culture’.


 


Culture et différence. Toutes les cultures, toutes les philosophies et toutes les religions du monde fonctionnent sur des différences pour elles radicales et essentielles. Quelques exemples suffisent. Pour les prophètes de l’Ancien Testament, l’infidélité et l’idolâtrie face à l’Alliance. Pour Bouddha, la souffrance universelle du karma face à la certitude d’une possible libération. Pour Blaise Pascal, la misère de l’homme face à sa grandeur. Pour Platon, l’oubli face au ressouvenir des idées innées. Pour l’hermétisme, le salut de l’âme face à sa chute dans un corps matériel. Pour Marx, la libération de l’homme face à son aliénation.

Une culture engendre de plus en plus de différences. Mais déjà elle ne se constitue qu’à partir d’une concentration de différences. A l’origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une ‘oasis’ de densité humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une agri-culture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s’est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines... Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d’autant plus fortement qu’ils forment une plus grande communauté. C’est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d’autres diversifications et d’autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C’est toujours une différence concentrée en même temps qu’une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d’humanité.



L’esprit dit ‘non’. La nature se dit inconditionnellement ‘oui’ à elle-même. L’humain – le spécifique humain qui est verbe actif avant d’être substantif – émerge dans un ‘non’. Avec lui s’ouvre une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. Une distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre l’être et l’apparaître, entre le possible et l’impossible, entre le dit et le non-dit, entre ce qui est et ce qui doit être...  Tout est donné en ce ‘non’. Tout reste à conquérir et à se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fut-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité.

L'esprit dit non et prend du recul. Il n’y a pas de discernement sans refus. L’esprit est ce qui en l’homme dit non. Ce qui prend ses distances. Ce qui s’ouvre dans la différence. L’esprit est là où les massives compacités naturelles se fissurent et s’ouvrent en béance.

Vers l'Autre.
A l’encontre de tous les naturalismes, la pensée rend témoignage à elle-même qu’elle est moins et plus qu’une fonction simplement vitale. Qu’elle est autre que tout ce que nous avons en partage avec la simple animalité et différente d’un simple ajustement pragmatique au monde tel qu’il est, en vue de sa meilleure utilisation possible. Au-delà de sa continuité avec la nature la pensée est infini exode. Vers l’autre. Quelque chose en l’homme refuse les limites. Quelque chose en l’homme exige l’autre. Cette rupture affecte tout le possible humain. Dès lors toutes les polarités humaines se constituent antithétiquement. L’homme ouvre un espace de la différence et s’y ouvre. Il faut au spécifique humain cette traversée de la différence pour que l’autre puisse être. Et l’autre de l’autre. A l’infini.




Ruptures. Quelle suite de ruptures et de négations, par exemple, pour que l’intelligible puisse émerger au cœur du sensible, à travers sensation, perception, image, symbole, concept, idée ? Rupture de ce qui est donné sensiblement dans la sensation, dans l’émotion, dans les impulsions pour ce qui se donne, intelligible, à l’entendement dans la perception, dans le langage, dans le jugement, dans le raisonnement. Rupture de ce qui est donné de façon impliquée, compacte, globale, confuse, immédiate, multiple, particulière, individuelle, subjective, qualitative, muette, pour ce qui se donne de façon explicitée, distinguée, précise, claire, médiate, unifiée, totalisée, générale, universelle, objective, mesurée, mathématisée, articulée. Rupture de ce qui est donné selon la simple contiguïté contingente, incohérente, contradictoire, pour ce qui se donne selon des rapports logiquement articulés, nécessaires, cohérents, non-contradictoires. L’homme seul est capable de cette rupture. Trouver cet éclatement dans la nature est le signe manifeste de présence d’humanité. Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre, ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance. Donner corps à la différence. Livrer cette différence à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est possibilité symbolique.

La traversée du ‘non’. Nous ne parlerions pas si nous étions pleins. Nous ne parlerions pas si nous n’étions que ce que nous sommes. L’animal est trop plein d’animalité et de lui-même pour pouvoir parler. L’in-différence ne parle pas. La parole commence avec la distance et avec la différence. La parole commence avec le refus. La nature ne peut que se dire inconditionnellement ‘oui’ à elle-même. C’est le ‘non’ qui ouvre la possibilité du logos. Ensuite, un infini se donne à travers ce ‘non’. La pensée est essentiellement acte critique. Elle commence par dis-cerner. C’est-à-dire par refuser les limites et les enfermements. “Tout était mêlé, dit Anaxagore, mais vint l’entendement qui sépara tout pour le mettre en ordre.” Au Livre de la Genèse, c’est l’Esprit qui plane sur le tohu-bohu... Pour séparer. Pour créer. C’est ainsi que le logos se fait poïète - créateur - d’infinie nouveauté.

L'in-différence ne parle pas. L’étonnement devant le fait que ne règne pas absolument l’in-différence... L’indifférence absolue n’est pensable qu’à la limite puisque la moindre pensée n’est possible qu’à partir de la différence. L’indifférence neutre – ne uter : ni l’un ni l’autre – ne peut donc être qu’à la limite. L’identité elle-même, si elle ne s’affirme sur fond de différence, reste muette indifférence. Avant la parole n’est que le tohu bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel. Comme aux origines du monde.

L’homme parle dans la différence. Aucune signification ne peut naître sans brisure. Signifier, c’est faire surgir au cœur même du donné naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion dans l’identité.

Parler, c’est faire être une présence à travers son absence. Parler c’est manifester du sens à travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas par lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et par l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son absence. Parler, c’est traduire intentionnellement des significations. Articuler du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à travers les médiations spatio-temporelles. Parler, c’est traverser infiniment le champ symbolique. Le langage est l’in-finie outilité de cette traversée. L’animal n’accède pas au langage parce que le signe ne peut pas se libérer. Il reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens...  L’homme parle dans l’exode d’un monde bouclé en son même. Le spécifique humain n’est qu’à partir de la différence et ne se déploie qu’à travers la différence. Il se dit et ne se dit qu’à travers la différence. Dès le départ est la différence sans laquelle la pensée et la parole ne seraient pas. L’homme est ouvert à faire être l’autre.

Le symbole est d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à être jeté. Mais c’est là qu’il devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente. Et cette différence, c’est la signification. Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il peut devenir tout outil et outilité à l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre depuis son premier éclatement ?

Polarités antithétiques.
L’espace du logos se déploie entre une multitude de polarités antithétiques. Cherchez dans votre lexique habituel tous les mots qui y ont également leur contraire, comme par exemple construire/détruire, etc. N’en oubliez pas. Supprimez ces nombreux couples antithétiques. Avec les mots restants, essayez de dire des choses pertinentes. Vous mesurerez combien cela s’avère impossible. Tant il est vrai que, directement ou indirectement, nous parlons et nous pensons sur fond de différence. Parler et penser c’est pro-voquer des différences et les dépasser en avant.

S’ouvre ainsi un nouvel espace de nouvelle possibilité. Radicalement différent de la clôture de l’espace animal. L’espace de la différence indéfiniment affrontée et surmontée. L’espace spécifique d’une dynamique d’affrontement et de dépassement dialectique. Cette dynamique est celle de la pensée.




Fils de la différence. L’indifférence est stérile et insignifiante. L’indifférence tend vers le sens zéro. Le sens est fils de la différence. On peut même affirmer d’emblée que plus est forte la différence, plus fort est le sens. En même temps c’est le sens qui provoque inlassablement la différence. Sans lui, dans la nature, régnerait l’absolue équivalence.

Dichotomies.
L’intelligibilité est au prix de dichotomies. Il n’y a de pertinence qu’à travers la différence. Mais ces dichotomies doivent à leur tour être relativisées. Car elles n'existent, concrètement, nulle part à l’état pur. Il s’agit plutôt d’essences ou de concepts-polaires au service d’une typologie différentielle créatrice, dialectiquement, d’intelligibilité.


 


Différence existentielle. Si l’homme est souvent séduit par la différence, il la craint plus souvent encore. Lorsqu’elle prend le visage de l’étrange, de l’inconnu ou de la catastrophe. Inquiétant, menaçant ou déconcertant. La ‘différence’ crucifie l’être et le provoque au dépassement. Elle est au cœur de l’inquiétude sans laquelle l’homme ne serait jamais que ce qu’il est. C’est dans la ‘différence’ qu’en vérité l’homme se trouve et qu’il trouve Dieu. La ‘convenance’, en effet, est pour Dieu et n’est pour l’homme qu’à la limite. En son état de viateur, ce n’est qu’à travers la ‘différence’ que l’homme accède à la ‘convenance’. Et qu’il en soit ainsi, n’est pas indifférent à la grandeur de l’homme lui-même. La traversée de la ‘différence’ ouvre à l’homme l’espace de la militance, un espace d’aventure, de risque et de décision, c’est-à-dire l’espace de sa profonde liberté. Là, et là seulement, l’homme, être inachevé, donc essentiellement en route, se réalise selon sa vérité d’homme. Un espace à traverser. L’espace de la marche en avant. L’espace des ruptures. L’espace des conversions. L’espace de la nouvelle naissance. L’espace de la rencontre de l’Autre. L’espace de Pâque.

Nostalgie de l’in-différence. Nous portons intensément en nous la nostalgie de l’in-différence. Nous voudrions que toute différence soit toujours, déjà, dépassée. Nous tendons vers la parfaite ‘convenance’, vers l’absolue ‘coïncidence’, vers la totale ‘identité’ avec ce qu’est Dieu lui-même. Et ce fondamental désir surgit des ultimes profondeurs de nous-mêmes, là où, dans le ‘fond’, nous nous identifions avec ce que nous sommes de toute éternité dans le plan de Dieu, là où nous coïncidons avec l’Image et la Ressemblance de l’Amour créateur, bien plus, là où le Père, dans l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Verbe bien-aimé et nous engendre fils avec lui. Et en même temps cette ‘convenance’ n’est pas encore accomplie. Dans le maintenant de mon existence temporelle, elle ne l’est pas et elle ne doit pas l’être. Elle doit rester en tension d’espérance jusqu’au seuil de l’éternité. Elle traverse seulement, verticalement, notre ‘différence’. Elle est comme la lumière qui par moments la transfigure. Le souffle eschatologique qui la traverse. La ‘convenance’ est notre vérité extrême. Elle est notre vérité dans l’absolu. Mais nous y installer prématurément serait pécher contre la vérité de la condition pascale de notre être. Il faut donc, dans le douloureux écartèlement, tenir les deux bouts de la chaîne. Tenir la 'convenance’ alors que je me vois perdu dans la ‘différence’. Tenir la ‘différence’ au cœur de la ‘convenance’, sachant qu’elle ne ‘convient’ pas encore. Refuser, comme l’ange révolté, la ‘différence’ pour ne revendiquer que la ‘convenance’, c’est se l’interdire à tout jamais. Toi, au contraire, insiste sur ta ‘différence’ et la ‘convenance’ te sera donnée par surcroît.



Exode. L’humain est en exode hors des clôtures. A travers la différence. Sans cette traversée il ne s’humaniserait pas authentiquement. C'est-à-dire qu'il ne sortirait pas de la logique animale. C’est la différence de l’ ‘autre’ qui ex-pose le ‘même’ à son propre dépassement, qui l’é-duque vers son accomplissement.

Tension. La vie spirituelle n’est pas progressif apaisement mais, au contraire, montée d’une tension
. Plus tu avances, plus cette tension se fait extrême. Elle grandit, devient intolérable, et, arrivée à son paroxysme, éclate. L’extrême expérience mystique est crucifixion, écartèlement radical, et pascale rupture vers la résurrection. Une telle perspective est profondément biblique. C’est en rupture plus qu’en continuité que l’homme, homo viator, avance vers sa vérité profonde qui est en avant de soi, dans son propre dépassement. Route à parcourir, distance à franchir, différence à traverser... Toute arrivée risque l’infidélité. Elle ne peut être authentique qu’à la limite. L’ultime accomplissement est eschatologie.

La ‘différence’. Essentielle séparation d’avec Dieu. Disproportion. Non-coïncidence. Dissemblance. Foncière altérité par rapport à ce qu’Il est. Distance à franchir pour Le chercher. Disconvenance de mes efforts pour L’atteindre. Dissonance de ma vie face à Sa perfection... Cette ‘différence’ est d’abord ontologique. Elle situe l’être créé en rupture d’avec le Créateur. Elle l’affecte d’un indice de néant et le livre, contingent, à la contingence. Ensuite elle est historiquement congénitale. Elle vient de l’originaire compromission de l’humanité dans son ensemble avec l’originel péché, l’originelle rupture d’Alliance.

Le lien théologal est blessé. Une profonde fêlure traverse la réciprocité d’amour entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme. Dans toutes les dimensions de son être l’homme est livré à l’incomplétude, à la faillite, aux négativités. Il est habité par une béance qui sans cesse se veut combler et qui sans cesse se découvre plus béante encore. Ce radical inachèvement, cette ‘différence’ qui est nôtre face à la parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier jour de la création n’est cependant pas absolue négativité close sur elle-même. Au contraire, elle révèle une plus profonde vérité sur l’homme et recèle, pour lui, une singulière possibilité d’accomplissement.

Ordre de la liberté.
A travers l’espace-temps historique, l’humanité a la possibilité de courir l’aventure de l’exode vers plus d’humanité. Une chance et non pas une nécessité. Et cette chance se donne à travers l’extrême étreinte d’un maximum de différence. C’est la personne, quasiment une ‘espèce’ dans l’espèce humaine, qui permet qu’une si grande différence puisse s’étreindre dialectiquement, maximum d’altérité dans le maximum de communion, selon la pertinente distinction de Max Scheler, et non pas de ‘masse’ ni seulement de ‘communauté’.


La liberté n’est qu’en traversant la différence. A sa racine pourtant gît la tentation de l’in-différence. La non-différence du même absolu. Etre-dieu. Avoir dépassé toute différence pour être ‘tout-tout-seul’. Symétrique inversion de l’in-différence du ‘rien-pour-personne’. Ces deux extrêmes se touchent. La surabondance du Tout rejoint la simplicité du Rien dans l’in-différence. Prométhée et le Nirvana exercent pareillement sur l’homme leur étrange séduction. Mais l’homme ne peut pas être tout puisqu’il n’est pas seul. Il ne peut pas être rien puisqu’il veut !

Division des esprits. Pourquoi, face à l'équilibre qui marque le règne des autres vivants, l'humain est-il livré si radicalement à l'incertitude sur l'essentiel et, partant, au risque de faire sa vérité ? C'est très certainement ici le nœud (et le mystère) de l'authentique liberté. En effet, pourrait-elle être en vérité, cette liberté, sans l'urgence d'un risque pris dans les plus profondes profondeurs personnelles? Tous les optimismes `éclairés' du monde — souvent en fait des `fascismes' qui ne disent pas leur nom — voudraient conjurer cette radicale division des esprits et enrôler l'humain sous l'uniforme de la Pensée Unique. Ce qui, à l'usage, hélas!, ne manque pas de finir sous quelque Goulag ou autre Kz. Au risque de choquer les maternelles composantes de notre Occident fatigué, il ne faut pas avoir peur de marquer la virile grandeur des affrontements métaphysiques. Il n'est pas d'authentique humain qui ne passe par eux.

Haine de la différence. Fascismes.
Ils se profilent, hélas!, nombreux et multiforme à travers l'aventure humaine. Lorsqu'un concept devient synonyme d'injure, sa compréhension s'obscurcit. Il faut donc essayer de revenir à son essence. Les types sont connus. Jacobins, Nazis, Soviets... Voici quelques points communs essentiels. Radical anti-personnalisme. Impérialisme de la force. Pensée unique. Centralisme. Horreur de la différence. “Führer befiehl, wir folgen dir!”, quel que soit le Führer ! Terreur diffuse du `correct'. Uniformes. Règlements vestimentaires (imposition de l'étoile jaune, interdiction du voile, etc.). Manie de l'ordre et de l'hygiène. Contrainte par la force. Exclusion et relégation des déviants...



Chance. L’humain est en exode. Livré à la différence qui l’humanise. La rencontre de différence est une chance extraordinaire. Mais une chance ambiguë ! La différence, en effet, peut s’étreindre en prodigieuse fécondité. Elle peut aussi, sous le signe de la force, contraindre et asservir. Ce qui est, hélas !, comme sa fatale pente naturelle.