Vue d’ensemble sur la spiritualité

de Johan Tauler



On classe probablement trop vite dans la catégorie ‘spéculative’ la mystique de Tauler. Elle se veut avant tout expérimentale. Ce dominicain né à Strasbourg en 1300 n’a d’autre passion jusqu’à sa mort en 1361 que de partager sa découverte essentielle. Oeuvrant le long de la vallée du Rhin, prêchant de ville en ville, de couvent en couvent, il exhorte les âmes à oser la divine expérience. Il n'y a que ceux qui l'ont expérimenté qui le sachent, c'est quelque chose d'inconnu à tous les maîtres à grande science et aux sages... Les grands docteurs de Paris lisent les gros livres, en tournent et retournent les pages. C'est très bien. Mais les hommes de vie intérieure lisent le livre vivant où tout se trouve de manière vivante. (Sermon II pour la fête de la Dédicace).

Une telle voie mystique veut être voie simple, rapide et directe vers l'essentiel. Elle ne s’encombre ni de prouesses techniques, ni d’initiations ésotériques, ni de subtilités intellectuelles. Elle risque cependant d'être raccourci néfaste pour qui voudrait l'emprunter au mépris de son environnement total. Et cet ‘écosystème’, ici, c'est l'ensemble de l'existence chrétienne et ecclésiale dans toutes ses dimensions théologiques, éthiques, liturgiques et pratiques...

Hors de l’Eglise cette mystique est absolument ‘inutilisable’. Elle n'a de sens que dans la profonde célébration du mystère chrétien, joyeux, douloureux et glorieux. Elle part de l'Ecriture reçue en Eglise, lue et relue en Eglise, telle que célébrée quotidiennement dans sa prédication et sa liturgie. Elle ramène à l'Ecriture dont elle dévoile la signification verticale et la radicalité existentielle.


Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu

Ainsi pourrait se formuler, abrupte, l’exigence mystique de Tauler. A l’encontre de la plupart des spiritualités qui marquent la polarité acuminale, notre rhénan, lui, même s’il lui arrive aussi d’employer des images d’ascension, met toute l’insistance sur l’autre polarité, à savoir la béance et la descente dans l’abîme. La raison profonde de ce mouvement est incontestablement à chercher du côté d’Agapè et de la Kénose.

Laisse tomber... Comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde. La chute libre d’un corps vers son centre de gravité. Avec une sorte de nécessité quasi physique. Il suffit de ne pas retenir. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes pas dans le vide ni dans l’absurde. Tu tombes simplement au-delà de toi-même. En Dieu.

L’expérience abyssale est pour une rencontre. Dans la béance, l’Autre dont la mystérieuse Présence se révèle identique à celle qui se donne dans la foi se dévoile Personne et appelle à la communion. Laisse tomber Dieu... Commence même par là. Est-ce donc si scandaleux ? Mais Agapè peut-il faire autre chose ? Le stupéfiant c’est qu’il ait posé son centre de gravité au beau milieu du coeur de l’homme.


Kénose

Cette chute et cette descente ne sont pas pour un nirvana mais pour une dramatique participation au mystère du Christ crucifié. Notre Dieu qui s’identifie à Agapè ne peut pas ne pas descendre. Il descend même absolument en Jésus. Il faut se souvenir ici de l’étude d’Anders Nygeren sur la différence entre
éros et agapè, différence qui donne sans doute une clé de lecture essentielle de l’ensemble de l’oeuvre du mystique rhénan. Eros monte. Eros ne peut que vouloir monter. Du terrestre vers le céleste. Du malheur vers la béatitude. De l’impur vers le pur. Du multiple vers l’un... Eros veut se sauver à tout prix. Agapè, par contre, descend. Agapè veut tout sauver dût-il se perdre. Agapè embrasse le mal et traverse toute l’étendue de la négativité pour en faire un espace de grâce.

Le grand discernement, pour Tauler, s’opère par la Croix, crise et critère d'une authentique mystique chrétienne. En solidarité mystique avec le Christ, à travers son mystère douloureux et glorieux, s’ouvre la voie divine par excellence, la voie de la
kénose. Cette scandaleuse Croix est à la démesure de l'impossible de l'amour. Même pour Dieu le mystère douloureux semble être la seule possibilité de faire être Agapè. C’est la dérisoire faiblesse de l'Agneau immolé qui porte tout le péché du monde. Et en même temps il apporte, Agneau pascal, toute sa possible résurrection. Cet Agneau sur lequel pointe le doigt de Jean le Baptiste gravé sur la pierre tombale qui nous reste de Tauler.


L’Abîme appelle l’abîme

L’absolue transcendance rejoint ici l’absolue immanence. C’est l’homme, en effet, qui est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère qui est toujours, déjà, plus que le sien, embarqué là où l’humain n’est plus tout seul maître à bord de lui-même.

Dans les extrêmes profondeurs abyssales l'Autre appelle. Selon la parole du psaume 41 que Tauler ne cesse d’évoquer:
Abyssus abyssum invocat. L'Abîme appelle l'abîme. L'autre Abîme, l'Abîme divin, t'appelle en ton abîme. Rien ne peut combler cet abîme. Personne ne le peut que Dieu. Avec toute sa démesure. A cet abîme correspond seul l'Abîme divin. “Abyssus abyssum invocat”. (Sermon II pour la Nativité de saint Jean Baptiste).

L'abîme commence là où l'on perd pied. Ensuite c'est la chute libre dans la béance verticale. On est happé. Il n'y a plus de prise. C'est précisément cet à-la-limite de l'expérience que traduisent les concepts, si importants chez Tauler, de
grunt, le fond, et d'abgrunt, l'abîme. Le grunt, c'est d'abord la terre. La terre ferme. La terre qui porte et supporte, à partir de rien d'autre que d'elle-même. Assise et fondation dans les profondeurs. Donc aussi, cause, ultime explication, fondamentale raison d'être. Le grunt ultime de l'homme ne peut être que Dieu lui-même. C'est justement l'expérience concrète de cette solidité ultimement fondamentale que veut faire sienne la mystique. Mais plus elle s'en approche, plus ce fond se dérobe. Le sol se dérobe sous le grunt qui s'ouvre sur un abgrunt. Comme si un abîme ne cessait de séparer encore et toujours ce grunt du Dieu vivant. Ici, paradoxalement, l'ultime solidité se creuse en ultime béance.


L’humain en verticale béance

L'aventure mystique n'est pas pour apporter un supplément ou un perfectionnement. Elle est pour constituer l’humain dans son authenticité. Elle a d'emblée une signification ontologique. C’est en effet la verticalité abyssale qui détermine la structure anthropologique de l’être humain. Du haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur. De la périphérie vers le centre. Et ultimement vers ce fin-fond mystérieux désigné tantôt comme ‘Royaume secret’, comme ‘Désert intérieur’, comme ‘Abîme caché’...

Ainsi est marquée la radicale discontinuité des ordres entre l'homme animal et l'homme divin! Un tel radicalisme théocentrique ne peut que prendre violemment à contre-courant nos schizoïdies modernes qui tablent sur l’absolue finitude de l’humain clos sur lui-même, ne trouvant ses propres fondations qu’en stricte immanence, et toute descente dans les profondeurs ne pouvant ultimement que se terminer en cul de sac où, éventuellement, ne règnent plus que les pulsions biologiques, les structures aveugles ou les absurdes mécaniques, l’insensé du ‘ça’ désire, du ‘ça’ parle, du ‘ça’ fonctionne...

Tout autre est l’évidence première de Tauler. Sa spiritualité des profondeurs – sa psychologie des profondeurs – ne connaît pas ces clôtures, l’humain étant infiniment ouvert, béant, sur un fin-fond sans fond qui l’attire irrésistiblement, soumis
à une irrepressible attraction vers ce qui est la fin de l'homme, à savoir son éternelle origine, sa source originaire, l’état qui était le sien lorsqu'il est sorti de Dieu... (Sermon II pour la Nativité de saint Jean Baptiste).

Dès lors, le seul effort qu’il lui reste à faire est de ne pas s’accrocher et de se laisser choir... Il ne peut pas ne pas tomber en Dieu.

La vérité de l’homme se trouve donc dans la descente... Quitter l’homme sensible. Descendre encore... Quitter l’homme rationnel.
Alors le troisième homme se dresse de toute sa hauteur, ne connaît plus d'empêchement, et peut revenir à son origine, à son état d'avant sa création, celui qui a été le sien de toute éternité. (Sermon pour le seizième dimanche après la Trinité).

L'esprit s'élance vers les ténèbres de l'inconnu divin, dans les extrêmes profondeurs du fond sans fond.
Les facultés ne peuvent pas atteindre ce fond... L'étendue qui se présente dans le fond n'a pas d'image qui la représente, pas de forme, pas de modalité déterminée. On n'y distingue pas un ‘ici’ et un ‘là’. C'est un abîme insondable en suspension en lui-même. Sans fond. On s'engouffre dans un abîme. Et dans cet abîme est l'habitation propre de Dieu. Beaucoup plus que dans le ciel ou en toute créature. Celui qui pourrait y parvenir y trouverait vraiment Dieu et se trouverait lui-même en Dieu simplement. Car Dieu ne quitte jamais ce fond. Il n'y a là ni passé ni futur. Dans ce fond aucune lumière créée ne peut pénétrer ni briller. C'est exclusivement l'habitation et la place de Dieu. (Sermon II pour la Nativité de saint Jean Baptiste).


Le gemut

L'homme est composé de trois hommes qui ne font cependant qu'un seul. Le premier est l'homme extérieur, animal et sensible. Le second est l'homme raisonnable avec ses facultés raisonnables. Le troisième est le 'gemut', la partie supérieure de l'âme. Tout cela réuni ne fait cependant qu'un seul homme. (Sermon III pour le treizième dimanche après la Trinité). Le ‘gemut’ est l'instance cardinale de l'anthropologie taulérienne. Je conserve tel quel ce terme proprement intraduisible et en même temps si éloigné du ‘Gemüt’ de l’Allemand moderne. Si on veut traduire à tout prix je suggérerais le mot ‘coeur’ en son sens biblique et pascalien. Là, au plus intime de nous-mêmes, il nous a donné une grande parenté avec lui, cette noble étincelle divine qui nous est plus intérieure et plus intime que nous ne le sommes à nous-mêmes. (Sermon I pour le troisième dimanche après la Trinité).

Tu rencontres donc le Dieu vivant en te trouvant au-delà de toi-même. Comme Abraham...
Celui-ci laissa le serviteur et l'âne au pied de la montagne, lorsqu'il dut sacrifier à Dieu, et il monta seul avec son fils au sommet de la montagne. De même, laisse l'âne, c'est-à-dire l'homme animal qui est bel et bien un âne, et le serviteur, c'est-à-dire la raison qui est bien, en effet, une servante. Ils ont servi tous les deux à conduire l'homme au pied de la montagne de l'ascension. Mais ils doivent rester là. Tu laisseras donc en bas ces deux hommes et tu monteras seul avec le fils, c'est-à-dire avec le 'gemut', dans le lieu secret, dans le ‘sancta sanctorum’, pour y faire ton sacrifice. Là, offre-toi pleinement. Entre à l'intérieur et cache ton mystèrieux 'gemut' dans le mystère de l'Abîme divin. (Sermon IV pour l'Exaltation de la Croix).

C’est ainsi que Tauler aime relire les grands moments bibliques pour, chaque fois, en dégager la substance mystique.

Loin d’être postulé par la théorie, ce mystérieux ‘gemut’ est une donnée immédiate de l’expérience mystique elle-même. Comme une ‘interface’ entre le divin et l’humain dans les profondeurs de l’homme, là où le fond humain est béant sur le fin-fond divin, expérimentant Dieu immédiatement.
L'homme arrive à sentir Dieu, non pas à la façon des sens et de la raison... Il en jouit comme de quelque chose qui jaillit du fond, comme de sa propre source, comme d'une fontaine... (Sermon pour le jeudi avant les Rameaux).

Le ‘gemut’ est comme la ‘source chaude’ de notre dynamique spirituelle, riche d’une réserve d'énergie résiduelle qui lui reste de son originaire surgissement créationnel. Il est profonde fidélité à la grande spiration des origines. Comme le petit enfant qu’on ne cesse jamais d’être au fond de soi-même le ‘gemut’ vit et agit en très grande proximité avec sa ‘nativité’ première. Il dit comme ‘naturellement’, comme ‘naïvement’, un ‘oui’ serein à l'être, en accord fondamental avec la nature vraie des choses. Avant les mille ‘complications’ postérieures de l’existence.

Béant sur la Béance des insondables profondeurs divines, le ‘gemut’ n'est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Et pourtant, avant même que je ne puis le revendiquer comme mien, le ‘gemut’ est déjà ‘moi’. Moi à la source de moi-même. Là où, en extrême intériorité, entre conscience et inconscience, émerge l’absolu ‘unique’ de mon mystère personnel et se garde le secret capital de mon existence originaire. Avant même que je ne puisse l’affirmer déjà s’affirme en moi un ‘je veux’, vouloir à l’origine de mes vouloirs. Ma liberté à sa source. C’est dans cette décision originaire que mes autres décisions prennent racine, en fidélité ou en infidélité.

Etant comme le faisceau énergétique originaire de toutes nos possibilités unifiées, ce ‘gemut’ est à la fois moins et plus qu'une faculté parmi nos autres facultés psychiques ou mentales.
C'est du 'gemut' que les facultés reçoivent leur puissance d'action. Elles sont en lui. Elles sont sorties de lui. (Sermon III pour le treizième dimanche après la Trinité). Il n'est pas de possibilité en l'homme, ni aptitude, ni capacité, ni faculté, ni fonction, qui ne reçoive du ‘gemut’ non seulement son orientation mais aussi son énergie et sa puissance d'action.

Le 'gemut' donne sa mesure à tout le reste. Il pénètre tout de sa vertu: habitus mentis. (Sermon III pour le treizième dimanche après la Trinité). Il affecte donc très profondément notre manière d’être. Il informe, c’est-à-dire il donne ‘forme’ à la personnalité avec toutes ses possibilités. L‘habitus mentis’ va bien au-delà d’une simple habitude. L'habitus affecte les racines mêmes de la liberté personnelle, informant notre liberté ‘constituée’ par-delà notre liberté formelle ‘constituante’. En d’autres termes, il rend ‘fidèle’ à elle-même une liberté. Devenir libre implique de se ‘constituer’ tel à travers l’épaisseur du temps de l’existence temporelle. Le ‘gemut’ représente alors comme une réserve de liberté constituée, avec la possibilité d'une constance de ce que je suis et de ce que je veux être dans une fondamentale fidélité à moi-même et à mon originaire Source.

Le ‘gemut’ en Alliance représente pour ainsi dire l’inconscient converti. C’est dire qu’il peut aussi se pervertir.
Quand le 'gemut' est bien et parfaitement orienté, tout va bien aussi pour le reste. Et quand le 'gemut' est perverti, tout est perverti, consciemment ou inconsciemment. (Sermon I pour l'Exaltation de la Croix).

Tel qu’il sort du Souffle créateur, il il est donné en alliance et en profonde fidélité. Immédiatement cependant, dès le début de l'aventure humaine, l'infidélité le guette. Il peut boucher sa béance et se fermer à l’Autre sur lequel il est pourtant béant. Déroutant mystère de la liberté humaine... Inquiétant mystère du péché...

Le 'gemut' peut garder sans interruption son attache à Dieu et maintenir son intention, tandis que les facultés n'ont pas le pouvoir d'être constantes dans leur attachement. (Sermon pour le dix-neuvième dimanche après la Trinité). Au milieu des chahuts de l'existence, d'où vient-il que tu puisses rester imperturbable ? Le ‘gemut’ tient en réserve une masse de sérénité disponible. Là où toutes les autres puissances de l'être humain sont ébranlées, il a, lui, la merveilleuse possibilité de tenir le cap. Si balloté soit l’homme sur une mer en furie il ne cesse de trouver au fond de lui-même un point où jeter l’ancre. Plus le 'gemut' de l'homme est attaché à Dieu, d'un grand attachement intérieur, plus aussi son activité est pacifiée, ordonnée, harmonisée, et plus il demeure inaccessible au trouble. (Sermon pour le dimanche après la Toussaint). C’est lui, le ‘gemut’, qui, au plus fort de la tourmente, peut dire le plus simplement du monde: ‘tout est grâce’.

Le 'gemut' de l'âme est si noble qu'il est continuellement actif, pendant le sommeil comme pendant la veille, que nous en ayons conscience ou non... (Sermon III pour le treizième dimanche après la Trinité).

En cette ‘maison de prière’ l'homme a la possibilité permanente de se recueillir, et en ce recueillement, de se renouveler sans cesse. Il peut rester abîmé en permanente contemplation tout en continuant de vaquer à ses occupations extérieures.

Dieu lui-même est venu s'établir dans ce noble royaume. C'est là qu'il opère. C'est là qu'il habite. C'est là qu'il règne. Et le mystique d’ajouter: C'est alors un délicieux été... C’est la fête. C'est vraiment la fête. (Sermon pour la préparation à la Pentecôte). Un état de la divine météorologie. Un état de grâce. Comme ailleurs ‘il vente’ ou ‘il fait beau’, ici, ‘il fait Dieu’!


Encombrements

Dieu tombe en toi... Tu tombes en Dieu... Selon une gravitation quasi ‘naturelle’. Pourquoi, alors, le ‘gemut’ ne garde-t-il pas ouverte sa ‘native’ béance ? Pourquoi ne tombons-nous pas spontanément en sainteté ? La raison profonde tient à nos encombrements. Et c’est de façon très concrète que Tauler les évoque.
Mes enfants, d'où vient, pensez-vous, que l'homme ne parvient d'aucune façon jusqu'à son fond? En voici la cause. Ce fond est recouvert de multiples peaux, horriblement épaisses. Il y en a d'épaisses comme le front des boeufs. Ces peaux ont si bien recouvert le plus intime de son âme que ni Dieu ni lui-même ne peuvent y entrer. Tout est complètement obstrué par ces excroissances. Il y a de ces hommes qui peuvent avoir jusqu'à trente ou quarante de ces peaux. Des peaux épaisses, grossières, noires, comme des peaux d'ours. (Sermon I pour le treizième dimanche après la Trinité).

L'image taulérienne des peaux multiples, épaisses, noires, gluantes, nauséabondes, qui, dans l'incroyable enchevêtrement de leurs excroissances, recouvrent et obstruent le fond, est sans doute la plus évocative de cette schizoïdie qui dresse ses défenses contre les sources de soi-même et contre Dieu.
Qu'est-ce donc que ces peaux? Ce sont toutes les choses dont Dieu n'est pas la vraie cause ni le vrai but. (Exhortation pour la confession). Ces peaux, ces mécanismes de défense contre l’Alliance, cette crispation sur l’inessentiel, tout cela fige l’homme dans sa clôture et boucle sa mondanité sur elle-même.

En refusant l’ouverture sur l’Autre, en bétonnant ainsi son essentielle béance, il s’interdit l’accès aux profondeurs d’authentique divinité en même temps que d’authentique humanité. En même temps il y a là un mensonge fondamental. Car en obstruant les sources vives c’est la possibilité elle-même de la vérité qui se refuse. Etonnante vision de Tauler six siècles avant nos modernes ‘psychologies des profondeurs’ et sans doute plus pertinente qu’elles puisque dévoilant comme par avance les raisons profondes de leurs propres clôtures.


Tu ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes. Tu trouves Dieu à travers ton néant

C’est comme un leitmotiv chez notre mystique. Il est impossible de se perdre en Dieu sans opérer d’abord un radical désencombrement du ‘gemut’. Jusqu’aux abords de la néantisation.
L'homme s'abîme dans son insondable néant. Alors le néant créé s'abîme dans le néant incréé... L'abîme créé appelle en soi l'abîme incréé, et les deux abîmes ne font plus qu'une seule unité, un pur être divin. (Sermon II pour le cinquième dimanche après la Trinité)

Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l'absolu de l'être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît.
Le saint Esprit fait deux choses en l'homme. Premièrement il le vide. Deuxièmement il remplit ce vide autant et dans la mesure où il en trouve. (Sermon I pour la Pentecôte). Ce vide n'est pas phobie de l'impur ni fuite du monde. Il est simplement pour ‘revenir à son origine’ et communier à l’absolu d’Agapè.

Ce n’est que dans la traversée de la différence que homo viator s’accomplit ultimement. La vie dans l’Esprit est Exode. Elle s’identifie mystiquement à la grande aventure historique du Peuple de l’Alliance. La vie dans l’Esprit est Pâque. Elle coïncide mystiquement avec la mort du Christ et sa résurrection. C’est au creux de son extrême ‘différence’ que l’homme se trouve en parfaite ‘convenance’. L'irruption de Dieu dans une existence humaine ne se fait donc pas sans rupture ni violence. Loin d’être progressif apaisement la vie mystique est montée croissante d'une extrême tension. L’homme se voit parfois traqué comme une bête, pourchassé au-delà de ses forces. On va de bouleversement en bouleversement. Est-ce pour rien?
Crois-moi, aucune angoisse ne monte en l'homme sans que Dieu ne prépare en lui une nouvelle naissance. (Sermon II pour le cinquième dimanche après la Trinité).


La naissance de Dieu en toi

Elle s’accomplit dans l’humilité du ‘gemut’. Il s’agit de la troisième naissance du Fils. Après celle qui a lieu de toute éternité dans le sein du Père. Après celle qui s’est opérée en un moment du temps dans le sein de la Vierge Marie.
La troisième naissance est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l'amour, dans une âme bonne. (Sermon pour Noël).

C’est dans ton ‘gemut’ que tu renais fils... C’est de ton ‘gemut’ que surgit ce cri qui l’atteste: Abba!
C'est sûrement dans ce fond que le Père du ciel engendre son Fils unique. Si quelqu'un veut sentir cela, qu'il se tourne vers l'intérieur, qu'il plonge et entre en fusion avec le fond. La puissance du Père vient alors et le Père appelle l'homme en lui-même par son Fils unique. Et tout comme le Fils naît du Père et reflue dans le Père, ainsi l'homme, lui aussi, dans le Fils, naît du Père et reflue dans le Père avec le Fils, devenant un avec lui. (Sermon pour le deuxième dimanche après la Trinité)

Ici il n’y a plus de péché. L’homme jouit d’une ‘divine liberté’.
Un tel homme peut être dit à juste titre déiforme. Qui le verrait, le verrait comme s'il était Dieu. Dieu seulement par grâce, assurément! Car Dieu existe et vit en lui, il y fait toutes ses oeuvres et il jouit de lui-même en cet homme. (Sermon II pour le cinquième dimanche après la Trinité).

Des moments d’aussi grande audace ponctuent inlassablement l’exhortation du mystique à travers ses sermons. Certains voudraient y trouver une connotation panthéiste. Ce serait oublier la dynamique d’ensemble qui porte la parole de Tauler. Ces ‘audaces’, en effet, ne prennent sens que dans l’expérience vivante de la communion au débordement de l’Agapè divin.


Tout s’accomplit en Agapè

Si ta charité est plus forte que la charité de celui qui fait quelque bien, ce bien, en vertu de ta charité, t'appartiendra plus qu'à celui qui le fait... Dans la vie éternelle, l'amour est si grand que l'âme qui connaît la supériorité d'amour d'une autre s'en réjouit aussi fort que si cet amour était sien. Et plus on a sur terre de pareils sentiments, plus noblement on jouira de tout ce bien dans l'éternelle félicité. Qui saisit ainsi le maximum de bien avec la mesure de la charité en possédera le plus là-haut. (Sermon II pour le quatrième dimanche après la Trinité).

Agapè est le grand catalyseur de tout ce qui a valeur au ciel et sur terre. Ainsi rien ne se perd. Tout concourt à la vie et à la splendeur du Corps Mystique. Et l’espace où s’opère cette divine transmutation n’est autre que l’extrême intériorité du ‘gemut’ où l’Agapè de Dieu ne cesse d’être répandu par le saint Esprit pour déborder sur le monde. Sans la mystérieuse activité divine qui s’opère en ces hommes et ces femmes, avertit Tauler, nous nous trouverions en fort mauvaise posture.

On ne s’abîme pas en Agapè sans remonter ensuite pour nouer une infinie solidarité de grâce. Ainsi ces âmes ne cessent d’entrer et de sortir.
De cet état, ces hommes privilégiés s'abaissent ensuite de nouveau vers tous les besoins de la sainte chrétienté... Ils pourvoient en toute charité aux besoins de chaque homme de toute la sainte chrétienté... Puis, à leur tour, ils s'abîment eux-mêmes dans l'amour, dans la flamme d'amour, dans la fournaise d'amour... Ils s'y reposent et encore se replongent dans cette ardente flamme d'amour. De nouveau ils se tournent vers tous ceux qui sont dans le besoin à travers la sainte chrétienté. Et encore se replongent dans l'amoureux repos et les silencieuses ténèbres de l'abîme divin... C'est ainsi qu'ils entrent et sortent tout en demeurant toujours dans l'aimable et silencieux abîme. Ils habitent en Dieu et Dieu habite en eux. (Sermon pour la préparation à la Pentecôte).


Reste une question pour terminer. L’aventure mystique qui te livre si totalement à Dieu ne te fait-elle pas perdre l’essentiel de ton humanité ? C’est le contraire qui a lieu.
Un tel homme, peut répondre Tauler, devient alors un homme si profondément humain. (Sermon II pour le cinquième dimanche après la Trinité)


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