L’extérieur et l’intérieur



L'intérieur a cent mille fois plus d'étendue, de largeur, de profondeur et de longueur que l'extérieur. (63)


On peut dire, en effet, de l'homme qu'il est composé de
trois hommes qui ne font cependant qu'un seul. Le premier est l'homme extérieur, animal et sensible. Le second est l'homme raisonnable avec ses facultés raisonnables. Le troisième est le ‘gemüt’, la partie supérieure de l'âme. Tout cela réuni ne fait qu'un seul homme. De même il y a diversité dans la volonté, chacun de ces trois hommes voulant à sa façon. (53)


"Tu ne sais pas d'où il vient et où il va." Ce vent, c'est
l'homme le plus intérieur, l'homme supérieur, sublime, fait à l'image et à la ressemblance de Dieu. Il est au-dessus de toute intelligence, au-dessus de tout ce que le travail de la raison peut atteindre. Cela dépasse tout sentiment. (68)


L’homme intérieur prend son envol pour retourner à son origine, à l'état où il était avant la création, et là il devient lumière dans la lumière. (68)


Quand l'homme intérieur a assez attendu – ‘expectans expectavi’ – attendu et encore attendu, il doit s'éloigner, en fuyant, de toutes choses et
demeurer dans la solitude. Cette solitude consiste en ce que l'homme abandonne non seulement la multiplicité de l'extérieur, mais aussi la multiplicité dans les facultés intérieures, et se retirer en solitude. (77)


Mes enfants, la hauteur et la profondeur qui se révèlent dans ces hommes, ni la raison, ni les sens de personne ne sauraient la saisir. Cela surpasse tout sentiment.
C'est un abîme. (41)


Que chacun regarde avec des
yeux intérieurs bien ouverts, quel est son chemin à lui, et sur laquelle des trois voies Dieu veut l'avoir. (65)


L'intérieur surveille de très près l'extérieur, comme un maître de chantier qui fait travailler sous ses ordres beaucoup d'apprentis et de manœuvres, et qui ne travaille pas lui-même. Il ne vient que rarement sur le chantier. Rapidement il esquisse le plan et l'ordonnance de l'œuvre. Ensuite chacun exécute la tâche fixée. Cette direction et cette maîtrise suffisent à le faire considérer comme l'auteur de tout ce qu'ont fait les ouvriers. (40)


Ici l'intérieur est si loin, si loin à l'intérieur, qu'il n'y a plus ni espace ni temps.
C'est simple et sans distinction. Celui à qui il arrive d'entrer vraiment ici a l'impression d'y avoir toujours été et de ne faire qu'un avec Dieu. Même si cette impression ne dure que de courts instants, ceux-ci se sentent et se vivent comme une éternité. (44)


L'homme passerait-il toute une année à ne rien faire d'autre qu'à observer en lui ce travail de Dieu, jamais année n'aurait été par lui si bien employée, même si pendant ce temps il n'avait fait aucune autre bonne œuvre, d'aucune sorte. Si seulement à la fin de l'année il lui était accordé de jeter un seul coup d'œil sur
l'œuvre mystérieuse de Dieu opérée dans son fond. (45)


Ce fond intérieur reste nécessairement caché à ceux qui, avec leurs activités, demeurent complètement dans l'homme extérieur et sensible. Un tel homme est
trop rustaud et trop grossier pour ce noble et insondable fond. (63)


Il y a en effet beaucoup d'hommes qui se croient tout près de ce sommet et qui n'ont jamais connu le moindre degré de leur homme intérieur. Et quand Dieu veut attirer ces hommes dans l'homme intérieur et leur montrer le chemin de l'abandon et de la transparence,
ils repoussent Dieu tout comme si c'était le diable. (63)


L'homme a deux sortes d'yeux, des yeux extérieurs et des yeux intérieurs.
S'il n'y avait pas d'œil intérieur, l'œil extérieur ne serait qu'une bien petite chose toute faible, et l'homme tout entier ne vaudrait pas mieux. L'homme ne différerait pas alors des autres brutes et animaux. (51)


Mes chers enfants, comment peut-il donc se faire que la précieuse raison qu'est l'œil intérieur soit si pitoyablement aveuglée qu'elle ne voie pas la vraie lumière? Voici d'où vient ce mal pernicieux.
Il y a tendu sur cet œil une peau épaisse et grossière, une méchante toison: c'est l'inclination et l'amour qu'on a pour les créatures, pour soi-même ou pour n'importe quoi qui vous touche. (51)


L'œil doit être sans aucune couleur, afin de voir toutes les couleurs. De même l'œil intérieur doit être net et pur de tout vouloir ainsi que de tout non-vouloir s'il veut voir bien et clair. La volonté a plus d'une couleur dans les cœurs mondains. Elle y est grossière et tout orientée vers le dehors. Dans le cœur religieux, au contraire, elle a sa couleur à elle. (53)


Faire comme dit saint Anselme: “Arrache-toi à la multiplicité des œuvres extérieures, laisse assoupir l'ouragan des pensées intérieures, et assieds-toi, repose-toi, en
t'élevant toi-même au-dessus de toi-même.” (65)


Cher enfant,
si Dieu te donne un royaume, il te donnera bien aussi un couvent. S'il te donne cette grande grâce, à plus forte raison il t'accordera aussi tout ce dont tu as besoin. (53)


La conversion de l’esprit, vers l’intérieur, en l’esprit de Dieu, celle qui part du fond, indépendamment de tout ce qui peut venir de l’extérieur, où l’homme cherche seulement Dieu, simplement et purement, par-delà toutes les œuvres et tous les modes déterminés de prière, par-delà toute pensée et tout raisonnement, voilà la véritable conversion. (43)


Si une seule fois dans toute sa vie l'homme pouvait accomplir une telle conversion, quel bien immense ne lui arriverait-il pas? (43)