Pourchassé



Quand le cerf est vivement chassé par les chiens à travers forêts et montagnes, son grand échauffement éveille en lui une soif et un désir de boire plus ardents qu'en aucun autre animal. De même que le cerf est chassé par les chiens, ainsi le débutant est-il chassé par les tentations. Dès qu'il se détourne du monde, et spécialement de ses plus importants et plus grossiers défauts, l'homme se voit pourchassé avec ardeur. (11)


Voilà les sept péchés capitaux.
Ils le chassent avec de fortes et grandes tentations bien plus qu'au temps où il vivait encore dans le monde. Car alors les tentations le prenaient par surprise; maintenant il se rend compte de leur poursuite. (11)


Parfois il arrive qu'un des chiens rattrape le cerf et s'accroche avec ses dents au ventre de la bête. Quand alors le cerf ne peut se débarrasser du chien, il l'entraîne avec lui jusqu'auprès d'un arbre et le cogne si fort contre l'arbre qu'il lui brise la tête et ainsi s'en délivre. Voilà précisément ce que l'homme doit faire. Quand il ne peut pas se rendre maître de ses chiens, de ses tentations, il doit, en grande hâte, courir à l'arbre de la Croix et de la Passion de notre Seigneur Jésus Christ
et là y cogner son chien, c'est-à-dire sa tentation, et lui briser la tête en deux. (11)


Mais quand le cerf s'est débarrassé des gros chiens, viennent alors les petits qui courent sous le cerf et le mordillent çà et là.
Le cerf ne se garde presque pas de ces petits chiens. Cependant ils le déchiquettent tant et si bien qu'il finit par en faiblir. De même en va-t-il pour l'homme. (11)


Quand il s'est débarrassé et a triomphé des grosses fautes, alors accourent les petits chiens dont il ne se garde pas. Tout cela l'entame çà et là par petits morceaux, c'est-à-dire qu'ils éparpillent son cœur et son intériorité, de telle sorte que
cet homme finit, comme le cerf, par faiblir dans toute sa vie pieuse, dans la grâce et dans la dévotion. (11)


Tout cela lui fait souvent bien
plus de tort que les grandes tentations. Car des grandes il se garde, les tenant pour mauvaises. Mais des petites il ne s'en soucie pas. (11)


Et de même que
le cerf, à chaque reprise de la chasse s'échauffe de plus en plus et sent augmenter et grandir sa soif, ainsi en devrait-il être vraiment de l'homme qui, par chaque tentation, devrait s'échauffer de plus en plus. (11)


Voici ce que font de temps en temps les chasseurs: quand le cerf est épuisé de soif et de fatigue et qu'ils sont sûrs qu'il ne leur échappera pas, ils rappellent et retiennent les chiens pendant quelque temps.
Ils le laissent un peu prendre haleine durant quelques instants. La bête en est ainsi très réconfortée et peut d'autant mieux supporter la chasse une seconde fois. (11)


C'est ainsi qu'agit notre Seigneur. Quand il voit que la tentation et la chasse deviennent trop violentes et trop pénibles pour l'homme, il les arrête un peu et met sur les lèvres du cœur de l'homme une goutte de la douce saveur des choses divines. L'homme en est si fortifié que tout ce qui n'est pas Dieu ne lui dit plus rien. Il lui semble alors avoir triomphé de toute sa misère. (11)


Mais
ce n'est là qu'un réconfort en vue d'une nouvelle chasse. Au moment où il y pense le moins, voilà que les chiens lui sautent de nouveau à la gorge et l'assaillent avec un acharnement beaucoup plus fort que la première fois. Mais maintenant il est fortifié et a plus de résistance qu'auparavant. (11)


C'est à cause de sa merveilleuse bienveillance et de son grand amour que Dieu laisse ainsi pourchasser les hommes.
C'est en effet ainsi que l'homme, cerf chassé, court à Dieu comme il convient, gagné par la soif de Celui en qui sont réellement toute paix, toute vérité, toute consolation. (11)


Quand le cerf a ainsi triomphé de tous les chiens et qu'il est arrivé à l'eau, il s'y abandonne à boire à pleine bouche et
se désaltère tout à son aise, autant qu'il peut. L'homme agit de même lorsque, avec le secours de notre Seigneur, il s'est débarrassé de toute la meute de chiens, grands et petits, et qu'altéré, il arrive à Dieu. (11)


Que fera-t-il alors si ce n'est aspirer le plus possible et boire à pleine bouche le divin breuvage
tant et si bien qu'il soit vraiment enivré et si plein de Dieu que, dans la plénitude de sa félicité, il s'oublie complètement lui-même ? (11)


Voyez quel jeu la toute adorable bonté de Dieu peut jouer avec ses élus! Lui-même a soif d'une grande soif de pouvoir nous amener ici. Et il veut que de cela aussi nous ayons soif. C'est pourquoi il s'écria à pleine et haute voix: Si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi et qu'il boive! Il avait une si grande soif de nous trouver assoiffés. (11)